fuirestunepulsion.net | journal | guillaume vissac | liens

Le piège, par Franck Thomas

3 juin 2011, par Guillaume Vissac, dans Invités |
Tags : Doctor Who - Franck Thomas - Fuite - Vases communicants

Et vas-y, encore un coin paumé au fin fond de la galaxie ! Pfff, font chier ces péquenots. Alors, l’est où cette foutue planète... "Après le dernier paragraphe, tournez la page, puis lisez sur deux cents mots. Au prochain alinéa, vous êtes arrivé." Ben d’accord, mais c’est lequel, le dernier paragraphe ? J’y comprends rien moi, ça tourne dans tous les sens : y’a VRAIMENT une direction dans cette espèce de friche ? Et comment ça "tournez la page" ? T’es gentil mais j’aimerais bien t’y voir moi : tu les vois OÙ, les pages ? Quel bordel, je te jure. Il était temps que j’arrive. Bon, j’y suis, faut croire. Hé ben. Pas coquet, dis donc. Pffffffiou. Y’a du boulot. Allez courage, ma p’tite Svet. Mais, on rentre par OÙ ?

— Oui ?
— Gévissac ?
— Qui le demande ?
— Bonjour, ne-regardez-pas-les-caméras-s’il-vous-plait je suis Svetlana faites-comme-si-les-cameramen-n’étaient-pas-là-merci, votre nouvelle conseillère d’aménagement.
— Svelte-la-nymphette-comme... Quoi ?
— Euh, vous n’êtes pas Gévissac ?
— Non. C’est pour quoi ?
— Il n’est pas là, Gévissac ?
— Non, il n’est pas là, Gévissac ! Vous êtes QUI et vous voulez QUOI ?
— Ah non non non ouh-là-là, surtout pas les cameramen !
— ... pardon ?
— Ils n’existent pas eux ouh-là-là !
— ... ils m’ont l’air bien réels...
— Oui, mais c’est MOI qu’il faut regarder !
— Écoute-moi bien, Shrek-l’âne-en-fête, plus je te regarde et plus j’ai envie de te mettre ma page 404 sur la tronche, alors si tu...
— Okay. Bon, d’accord. On a pris un mauvais départ. On va se calmer, hein. Je viens pour Gévissac, donc si vous n’êtes pas Gévissac, vous n’avez aucune raison de vous mettre en colère. Et encore moins de —

BLAM !
Et une 404 dans la gueule, une.

— C’EST PAS LA PEINE D’INSISTER, GÉVISSAC N’EST PAS LÀ ! FOUTEZ-MOI LA PAIX !
— Mais... ma veste est coincée dans le pare-feu !
— C’est ça, je connais la feinte. OUSTE !
— Mais... je viens de loin, et je ne sais même pas si je suis arrivée à bon port !
— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? !
— Mais... la nuit tombe... et j’ai peur du noir !
— ...
— Et il y a des bruits bizarres !
— ...
— Et il commence à faire froid !

Rustre ! Qu’est-ce que je vais faire, moi maintenant ? Bien maline, la Svet...
Qu’est-ce qu’ils veulent, eux ? Quoi...? Mais bien sûr que vous coupez ! Vous voulez ma face d’ahurie en gros plan, c’est ça ? Et dire qu’il va falloir se les taper tout le long...

— Vous êtes perdue ?
Oh misère. Je rêve. Le petit prince.
— Bonjour... ? Allô... ?
En même temps, paumée sur une planète inconnue, il fallait bien que ça arrive.
— Vous m’entendez ? Youhou, madame ?
Pas le mouton. S’il te plait, pas le mouton. J’ai jamais su dessiner les caisses.
— Madame, ça va pas ? Faites pas de bêtises avec ce crayon, ’tention !
Et bien sûr, mes deux abrutis filment toujours. Souris, Svet. Professionnelle.

— Bonjour, je suis Svetlana, conseillère d’aménagement mandatée par le Bureau de Reconstruction des Intermittents et Chômeurs, auprès de Gévissac.
— Gévissac ? Mais ça fait un moment qu’il est plus ici.
— Ah ? Euh, mais comment ça ? Ça fait longtemps ?
— Un peu, oui. Sont mal renseignés, dans votre bureau.
Et voilà. Définitivement paumée.
— Dites, c’est à vous les deux grosses mouches, là ? Pourriez leur dire d’arrêter de me tourner autour, parce que j’ai un peu les oreilles qui bourdonnent là. Voire les poings qui me démangent.
Eh ben. L’a bien changé le petit prince. Y’a plus de jeunesse.

— Euh, mais alors, il est OÙ, Gévissac ?
— Qu’est-ce j’en sais moi. Il s’est taillé, comme d’hab.
— Comment ça : comme d’hab ? Il a quelque chose à se reprocher ?
— Ah ça, j’sais pas. Mais on dirait bien que chez lui, fuir est une pulsion. Eh, ’tendez, bougez plus...
Mais qu’est-ce que...
BLAM !
— Faut frapper fort pour les grosses comme celles-là. Sinon, ça les sonne juste, et elles repartent nous emmerder pendant des heures encore. Qu’est-ce qu’on disait ?
Et un cameraman de moins, un. On va s’amuser au montage — si on arrive jusque là. Ne pas contrarier ce dingue. Jamais. Souris, Svet. Professionnelle.
— Ah oui, Gévissac. L’est toujours barré, vous savez.
— Mais comment on fait pour le joindre, alors ?
— Ah, ça, ma p’tite dame...
— Vous...
— Ah, ’tendez, bougez pas, je vais faire la paire !
— NON ! NON ! C’est bon ! Je la garde, celle-là !
Oups. Je l’ai contrarié.
Trouver un truc. Vite.
— Euh... vous voulez que je vous dessine un mouton ?

***

C’est étonnant l’existence. On croit déjà tout connaitre de sa vie, avancer sur des rails à vitesse de croisière, et soudain paf ! c’est l’aiguillage. Ça bifurque d’un coup, sans qu’on ait rien choisi, et v’là que la chaudière s’emballe. Y’a plus qu’à tenir la loco tant bien que mal, lancée à toute vapeur.

Perdre deux cameramen d’un coup, c’est vrai que c’était un peu la flippe. Surtout quand le malade qui te les a allongés te demande de le suivre à l’autre bout de la galaxie. Mais, je me disais : la mission avant tout, il faut retrouver Gévissac. Plus de cameramen ? Tant pis pour le BRIC qui pleurera ses images, au moins je serai libre. Et puis, comme disait l’autre, de toute façon hein : l’essentiel est invisible pour les yeux. Alors j’ai suivi le taré. Eh ben la planète du petit prince, ça vaut le détour. Croyez-moi. Parce que si pour vous, les baobabs qu’on ratisse et les volcans qu’on ramone, c’était déjà une histoire de camé, changez carrément de pilule : on est dans une autre dimension.

Oubliez le petit caillou mignon croqué par le père Antoine. Ici, c’est du lourd. On fait pas dans l’aquarelle. C’est des nasses. Du métal. Des rampes, des rails, partout enchevêtrées. Crasse, ombres, cris. Au milieu, des nuées anonymes et blafardes. Et le doute, partout. Un train-fantôme à l’échelle monde.
Mais je n’avais pas peur. Un petit prince, ça rassure. Même celui-là.

C’est une planète très vivante : chaque jour, des milliers de visiteurs y atterrissent en quête de sensations fortes. Lorsque je demandai à mon hôte s’il y avait des habitants permanents, je n’eus droit qu’à un vague hochement de tête — d’ailleurs, c’était à peu près la seule réponse qu’il opposait désormais à mes questions. Je n’arrivais pas très bien à saisir pourquoi il avait tenu à m’aider vu le peu de cas qu’il semblait faire de moi. Mais tout vient à point à qui sait attendre, je me disais.

Ce ne fut pas long. Nous visitions l’immense domaine, entre catacombes et champs de bataille, quand le petit prince de l’horreur me fit signe. Sur le quai de la navette intérieure (in-terreur comme l’appelle mon hôte), un homme. Lunettes, sac en bandoulière, rien de bien particulier. Il attend comme les autres. Silencieux, l’appareil photo à la main, la nonchalance solitaire. Un touriste égaré croirait-on, calmé par une journée d’effroi bien remplie. Mais les groupes sont avachis, hébétés ou stridents ; lui seul scrute l’arrivée du train avec une placidité redoutable. C’est Gévissac.

— Mon meilleur client. Discret, paie pas de mine. Toujours des passages furtifs. On a de la chance de l’avoir aujourd’hui. Z’auriez pu attendre des mois. Son truc, c’est les voies. Une sorte de fascination, je crois. Oh, il vadrouille un peu partout pour alimenter ses départs, mais il finit toujours par y revenir. C’est son carburant, on dirait. C’t’un voyageur, vous savez.

C’est comme ça que je l’ai rencontré, l’homme qu’on m’avait confié. Pas l’air d’un diable, sur cette planète d’enfer pourtant. Encore un paumé, je me disais. Attaque-le en douceur. Souris, Svet. Professionnelle.
Tu parles.

Le Bureau pour la Reconstruction des Intermittents et Chômeurs, BRIC pour les intimes, est là pour veiller à l’optimisation des ressources humaines de la galaxie. Depuis le statu quo entre l’Empire et la Nébuleuse, des institutions officielles se sont immiscées en terrain rebelle pour harmoniser les structures galactiques. On veut de l’efficace, à ce qu’il paraît. Je suis douée pour ça, à ce qu’il parait aussi. On m’envoie consolider les constructions précaires fleuries un peu partout sur la Nébuleuse, les poussées autonomes et branlantes qui font — comment dire — tâche sur la toile. Je suis la consultante imposée pour une rentabilité esthétique, ergonomique et pratique. J’aime mon boulot. Je me sens utile. J’en ai reconstruites, des planètes. Mais là, le Gévissac, il m’a bien coiffée, faut dire.

— Allo ! Allo ! BRIC à Brac’ : qu’est-ce que tu fous bordel ?
Déteste qu’ils m’appellent comme ça ! Jalousie de petits cons... "Brac" c’est pour "bras cassés", comme ils me voient. Facile de pérorer planqués au bureau, les gars. Vont voir à mon retour. Si retour il y a, certes.

Il m’a paru docile, au début. M’a écouté gentiment. Je lui ai expliqué pourquoi je le cherchais, je lui ai dit : allons chez vous. Il m’a demandé : chez moi ? Oui, ai-je dit, là où vous logez. Mais qu’est-ce qu’un logement ? m’a-t-il alors demandé. On partait de loin.

Je viens vous aider à construire votre planète. Je viens pallier votre déficit structurel. Je viens vous inculquer les bases, vous remettre sur la voie. À ces derniers mots, ses yeux ont pétillé : je lui parlais enfin, de personne à personne. Il m’a écouté jusqu’au bout, ou du moins a-t-il fait semblant. Je sais maintenant que ça carburait dur en fait, pour extraire de mon discours le prétexte à un nouveau voyage. Quand il m’a demandé de le suivre, je ne me suis pas méfiée. Je l’ai suivi.

— Oh, tu réponds Svet ou quoi ? Qu’est-ce qui se passe, t’en es où, là ? Tu l’as cravaté, le Gévissac ?

J’en sais fichtrement rien, de où je suis. Embarquée dans son vaisseau, on a mis les bouts, mais certainement pas vers un quelconque chez-lui. Prise au piège, ouaip. Je coupe la communication.
Gévissac se retourne vers moi. Souris, Svet. Professionnelle.

***

Fallait bien que ça arrive, en fin de compte. Je l’ai eu.

Il m’a bien baladé, le mignon, ça oui. Dès que je lui proposais une approche, que je lui présentais un ouvrier, que je préparais des plans, nous repartions de plus belle, mus par un imaginaire à l’abri de mes rectitudes. Combien de voyages ? Une vingtaine, sans doute. Cela dura pendant plusieurs mois. Entre deux périples que j’initiais bien malgré moi, il profitait de mon désarroi pour faire des détours, me montrer d’autres territoires, m’offrir de nouveaux paysages. Il m’impliquait davantage à chaque nouvelle aventure, je faisais petit-à-petit partie de son existence ; et il faut bien le dire, il remplissait entièrement la mienne. J’avais coupé ma radio depuis le premier jour.

Je l’ai eu. Oh, ce fut simple finalement. Pris en sandwich. Acculé. Il ne s’y attendait plus. C’est une coriace, la Svet. Endort sa proie, à l’usure, mais toujours à l’affût. Je l’ai eu. Je gagne toujours à la fin, parait-il.

Finis, les voyages. Les passages étranges aux confins d’une galaxie qui m’apparaissait bien rangée, avant. Finies, les beautés. Les surprises. Les sourires déposés au matin. J’ai gagné, parait-il.

Il travaille maintenant. Il ne voyage plus. J’ai gagné. Je suis rentrée au bureau. Les abrutis me félicitent, me tapent dans le dos, je les déteste. J’ai gagné. Et je pleure.

Avant que nous quittions sa planète, le petit prince est venu me voir. Il craignait la concurrence, il pensait à se recycler. Il voulait que je l’aide, que je ne l’oublie pas dans un avenir proche, lorsqu’il aurait besoin de moi. C’est pour cela qu’il m’avait aidé. Je suis seule aujourd’hui dans mon bureau, en attente d’une prochaine mission, d’un prochain pauvre hère à harceler.

Vite, petit prince. Appelle-moi. Que je retourne sur cette planète de l’effroi où je bus pour la première fois la tasse. Un jour viendra où les travaux finiront, alors Gévissac reviendra se gorger de peurs primaires, et lorsque viendra ce jour, je veux être là, sur les voies, prête à repartir avec lui. Vite, petit prince.

Appelle-moi.

_________________________



Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Voici venir le tour de Franck Thomas : je lui offre une page ici, et pendant ce temps je squatte un peu chez lui. Le texte qu’il m’a confié poursuit la tentative d’exploration d’une galaxie de l’intérieur entamée chez [email protected] le mois dernier et je suis très content de vous le proposer même si, bien sûr, "toute ressemblance avec des personnes existantes ne serait que pure coïncidence". Merci à lui pour avoir, littéralement, joué le jeu. Vous retrouvez sur son site le quatrième volet de la série "Bientôt les Prudhommes" (peut-être, ou pas, le dernier).

Voilà la liste complète des vases communicants pour juin 2011 :

- Nicolas Bleusher et Christopher Selac
- Martine Sonnet et Urbain trop urbain
- Anita Navarrete-Berbel et Brigitte Célérier
- Céline Renoux et Christophe Sanchez
- Franck Thomas et Guillaume Vissac
- Cécile Portier et Pierre Ménard
- Franck Queyraud et Loran Bart
- Anne Savelli et François Bon
- Carine Perals-Pujol et Joachim - Séné
- Isabelle Parriente-Berbel et Louise Imagine
- Maryse Hache et Laurence Skivée
- Chez Jeanne et Xavier Fisselier
le roi des éditeurs et Nicolas Ancion
- Kouki Rossi et Jean Prod’hom
- Michel Brosseau et Jacques Bon
- Christine Jeanney et Christophe Grossi
- Caroline Gérard et Juliette Mezenc
- Ghislaine Balland et Dominique Hasselmann
- Piero Cohen-Hadria et Conte de Suzanne



Share |

Messages

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?























Livres


- -

- - - -



-
Spip | PhpNet | Contact | Retour au sommaire | ISSN 2428-9590 |