J’attends mon oeil


J’attends avec plaisir l’instant où deux corps fixes dans l’ascenseur deux mètres carré à plus rien se dire après avoir épuisé tous les sujets de conversation, ceux sur le temps qu’il fait, je suis pas du genre à m’effrayer d’un de ces sales silences, même ceux qui durent des heures. En vérité, je suis déçu par Le troisième reich. J’ai mis mes pieds dans la terre chaude, celle qu’on appelle le sable, corné trois pages et puis basta, je m’en souviendrai (je pense) très peu. Et lorsqu’il me faut démonter intégralement le bras d’un automate de type V2244 pour y choper les petits os bioniques qui manquent à je ne sais quel client d’ailleurs je me repasse sous les paupières des litres de lettres anatomiques, divers schémas, histoire d’attraper la bonne pièce, de pas me tromper de cartilage. Tout ce que le mec au téléphone m’a dit : je veux un poignet. Faut préciser. J’opte pour le pisiforme. Et moi j’attends mon oeil.

Avant de le quitter, je lui ai dit que j’étais en train d’écrire un journal. Un journal ? Un journal de mes vacances, de ma vie, comme on avait l’habitude de dire. Ah, je comprends, a dit M. Pere. À mon époque, c’était un truc de gamines... et de poètes. J’ai perçu la moquerie : infirme, imperceptible, profondément maligne. Face à nous, la mer semblait prête à sauter d’un moment à l’autre sur le Paseo Maritimo. Je ne suis pas un poète, ai-je dit en souriant.

Roberto Bolaño, Le troisième reich, Christian Bourgois, traduction Robert Amutio, P. 282-283.

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