Chimie de la godasse


Il vaut mieux fuir, avec ou sans ses pompes, oui mais avec c’est mieux. Je matte au sol concentration de pompes pointues au centimètre carré entre les sièges et s’il y a bien quelque chose que je déteste plus qu’une paire de pompes pointues, en cuir tant qu’à faire, c’est bien le mec qui les porte, car ce mec là toujours se met à orienter le débat sur l’accession à la propriété et puis le prix du mètre Panam, et de l’importance de vite faire, très vite si possible, « une bascule », plus-value à la clé, car c’est ce vers quoi tous on court, sauf que moi je ne cours pas. Et si les lacets de mes pompes ne sont pas rouges (mais j’aimerais bien) au moins ils ne saucissonnent pas des grolles en cuir pointues au bout, je sauve la face. Apparemment, nous sommes dans une situation de « win win » avec nos clients. Je décroche la mâchoire sous les slides de notre réunion du jour. Ici les slides on appelle ça des charts. Je me crois dans Urgences. J’aimerais dire « qu’est-ce qu’on a ? » et commencer à disséquer de la bidoche, ça ce serait un job fait pour moi. Bientôt le prix du mètre reviendra sous la langue, conversation souterraine, celle qui se tient entre les « chut », du dernier rang, en attendant que la pause se pointe. Comme le dit H. : « c’est père Noël dans sac à dos ». Ou bien est-ce que c’était « faire win win » le bon mot ? Je ne sais plus. Comme ce message matin : est-ce que c’est pas mon fils sur ta dernière photo ? Est-ce que ce serait pas juste complètement dingue si c’était le cas ? Moi j’aimerais bien. Ressortirais pour le coup le fameux Journal de mes coïncidences, celui abandonné ou qui n’existe pas.

J’avais un fabuleux travail par le passé : je traçais les lignes blanches des terrains de football. Une tâche digne du pont du Forth, un travail de Titan : dès le lundi matin, sous des cieux épiques, traînant mon chariot rempli de bouillie épaisse, je combattais mon envie soudaine de m’autoriser des motifs en spirale. Chaque samedi et chaque dimanche, des footballeurs mal dégrossis effaçaient mon ouvrage. Recommencer.

Iain Sinclair, London Orbital, Inculte, traduction de Maxime Berrée, P. 72

Je ne me suis pas sapé pour l’occasion, je sais. Matin, comme marque-page, planté dans le corps pavé du pavé London Orbital l’étiquette de ma chemise cartonnée, celle qui donne la griffe et le prix et la taille du tissu, un peu grande pour les épaules que j’ai, mais je compense en la foutant par dessus ce t-shirt, celui avec sur la poitrine motif d’appareil photo : mon nouvel oeil je l’ai comme tatoué sur le corps, la pellicule factice. Quand je l’enfile, je dis à H. : j’ai mis mon costume de lycéen et je m’enlève quelques années comme ça. Quelques, pas plus. Je lève la tête entre un slide et un chart, je ne sais plus, mais je me demande : est-ce que ces derniers mots étaient racistes ? Et, si oui, vis à vis de qui ? Je me rendors. C’est pas ici que je retrouverai la rage, celle nécessaire pour écrire kbb. J’écris dans mes méninges avoir la rage oui mais laquelle ? Je fais une croix sur le pouce gauche pour me souvenir de la formule. Mais cette formule, cette autre, je m’en souviens : « Les noms de route ne sont pas littéraires, ils sont chimiques. »

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