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kbb | Pierrot à 0612193605 #6 est un fragment du projet kiss bye boy , première mise en ligne le 23 juillet 2011, dernière mise à jour le 23 juillet 2011, par Guillaume Vissac, tags : Corps - kiss bye boy - Nine Inch Nails

 [1]

J’ai devant moi combien de litres, combien de grammes de viande ? Je compte le sang dans les artères, celles bleues entre épaule et biceps quand ces gamins écartent les os et plantent leurs paumes derrière la nuque. Aisselles en face, mâchoires ouvertes. J’ai fait l’appel. Moi aussi j’aurais envie de bailler à l’heure de traverser la dernière heure de la journée. Ton nom muet je l’ai pensé à peine. J’ai appelé chacune de ces bêtes par leur nom ou par leur numéro de code-barres, faudrait que je les imprime moi-même à même le crâne. Je suis devant eux, je compte les yeux, chacun des leurs, tous ceux qui pensent que je suis foutu. Ils ont raison. Je le suis, pas vrai ?

Quand je rentrerai ce soir la fenêtre sur mon front ne sera plus glacée, plus sur mon front, mais sera au loin, au fond de mon champ de vision, morte avant moi, bouillante quand le soleil s’écrase contre sa scène de verre. Ils disent que c’est le mois le plus chaud de tous les mois de ces dernières années, pourtant c’est tôt encore, tu sais. Je te dis tu maintenant, aussi, surtout, parce que, oui, tu m’échappes. Peut-être reflet de ton visage, quelque part loin de moi, tiens ce reflet par exemple, craché par ma mémoire, fenêtre au bout de mon lit ? Mais j’ai fait fondre toute les photos de toi et tu sais quoi ? Une fois fondue la couleur, la matière, j’en ai pris d’autres par dessus bien plus pornographiques que ce que j’aurais jamais pu mettre sur négatif. Tout se mélange.

Je dors encore moins bien depuis que je sais que je dois retrouver les veaux, ceux de ta classe et toutes les autres. Je n’ai pas remis les pieds dans cet immeuble, le cabinet du psy, j’ignore quelle tête il peut avoir et si sa voix réelle est bien la même que celle qu’il me balance au téléphone sur répondeur, je lui dis merde. Idem le rectorat, idem collègues, idem le bétail qui macère à deux mètres de moi ; deux mètres, deux mètres à peine, j’aurais envie de me coller au mur.

Ma salle plein ciel. Le soleil tape, il taperait même si je jouais au mort et j’ai envie de jouer au mort : aujourd’hui, oui, mon premier jour après absence qui a duré des jours. J’ai traversé comme un fantôme la salle des profs, les gueules m’ont traversé sans même bouger, je sens qu’ils savent. Que je suis cuit, que je suis déjà mort, j’aurais voulu ouvrir la porte de ma boucherie, ma salle, avec les pieds, avec les dents, mais que quelque chose claque ! J’AURAIS BESOIN QUE QUELQUE CHOSE CRAQUE ! Avant moi si possible. J’ai dit assis, assis voilà mon premier mot.

Si tu les voyais, moi je les vois encore, que des clébards empilés les uns sur les autres ou à la suite des autres ou en rondelles, en rangs d’oignon, j’ai fait tourner dans ma petite tête la machine à broyer de la métaphore animale pour m’occuper, pour me forcer à avaler le troupeau. Je ne vois plus que les os qui ressortent et les litres de sueur qu’ils s’échangent sans bouger, le t-shirt blanc sur la peau mate, ça tourne au gris quand le soleil s’en mêle et plonge, plonge, PLONGE dans l’ombre pendant que t’y es, ces trucs me remontent par la gorge, il faudrait le leur dire, l’écrire à même la craie. J’ai fait l’appel mais leur donner des noms c’est impossible, je les vois tous emballés et sous vide, de la viande rouge à peine rogné sur l’os et pleine de nerfs, du jus plein la barquette, sauf que c’est périmé, la viande est rance, ça tourne au mauve sous le tissus plastique. J’ai fait l’aller-retour, la girouette d’un mur à l’autre, les crânes ont suivi, les crânes suivent toujours. Ce que j’ai dit quelle importance, j’ai mitraillé à l’intérieur comme un taré tabasse dans l’abattoir les carcasses à la chaîne que les crochets lui tendent. Comme un sac, un punching-ball de chair suspendu devant moi par le croc de boucher. Quand les poings pleuvent c’est des litres de vers qui s’écoulent de leurs flancs.

J’ai tellement chaud que ma peau se décolle, j’en ai entendu dire le prof est dégueulasse, mate toute sa sueur qui dégouline, je l’aurait fait bouffer, lécher le sel de ma peau si j’avais pu. En rentrant une douche froide et je changerai de seconde peau. Je suis dégueulasse. Je voudrais le hurler. Rentrer dans les tympans de la bête la plus inepte du troupeau, savoir laquelle vaste programme, et voilà lui hurler OUI JE SUIS DEGUEULASSE ! et voir l’effet de la peau derrière, de ce crâne, des orbites, comment déformer la chair molle. Celui-là, deuxième rang, proche fenêtre, a de la sueur qui lui coule de ses yeux, vite j’ai besoin de cellophane, il faut les mettre sous



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Notes

[1La chanson traduite par Pierrot au concert de Manuel Jodorov correspond à The Great Below, par Nine Inch Nails.

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