Fantômes


Vendredi ville fantôme. Des touristes sur les quais. On me fait ses adieux. J’écris une lettre à E., la deuxième cette semaine. Ça alors, j’ai une correspondance. A-t-on déjà appelé librairie « Dédale » sans le moindre autre mot ? Je me retiens de lui souffler l’idée. Un chinois fermé, l’italien ouvert. Trop gras me dit-on. Trop d’olives et trop d’huile extraite de. Dans mon dos le miroir et ce fantôme de moi. Je sens tout ce qui vibre derrière, autour. Est-on prêt pour demain ? Avons fini lecture de la deuxième partie d’Ulysse. L’incroyable Circé, juste après l’épisode des Boeufs du soleil, incroyable, je reviendrai dessus, oui. Je note la scène clé [1] (l’une des scènes) de Circé : le poing dans la gueule de Stephen, celui d’un militaire, juste avant la fin de la deuxième partie et derrière : Bloom à son chevet et ce qu’il voit : le fantôme de son fils. « A white lambkin peeps out of his waistcoat pocket. » Je me suis souvent retrouvé à écrire, sans le vouloir mais dicté par la main, des scènes de rencontre entre deux types, l’un percutant l’autre avec le pare-brise de sa voiture et l’autre : le visage étalé sur la vitre. Je ne sais pas d’où vient cette image. Je comprends le mouvement de cet Ulysse. Rien à voir avec première lecture, quand j’avais dix-huit ans. Quel gigantisme. Nous partons demain. N’est-ce pas, partons-nous ? J’espère que nous partons. Le ciel se désenclave.

BLOOM : (Runs to lynch) Can’t you get him away ?
LYNCH : He likes dialectic, the universal language. Kitty ! (To Bloom) Get him away, you. He won’t listen to me.
(He drags Kitty away.)
STEPHEN : (Points) exit Judas. Et laqueo se suspendit.
BLOOM : (Runs to Stephen) Come along with me now before worse happens. Here’s your stick.
STEPHEN : Stick, no. Reason. This feast of pure reason.
CISSY CAFFREY : (Pulling Private Carr) Come on, you’re boosed. He insulted me but I forgive him. (Shouting in his ear) I forgive him for insulting me.
BLOOM : (Over Stephen’s shoulder) Yes, go. You see he’s incapable.
PRIVATE CARR : (Breaks loose) I’ll insult him.
(He rushes towards Stephen, fist outstretched, and strikes him in the face. Stephen totters, collapses, falls, stunned. He lies prone, his face to the sky, his hat rolling to the wall. Bloom follows and picks it up.)
MAJOR TWEEDY : (Loudly) Carbine in bucket ! Cease fire ! Salute !
THE RETRIEVER : (Barking furiously) Ute ute ute ute ute ute ute ute.
THE CROWD : Let him up ! Don’t strike him when he’s down ! Air ! Who ? The soldier hit him. He’s a professor. Is he hurted ? Don’t manhandle him ! He’s fainted !

James Joyce, Ulysses

12 août 2011
par Guillaume Vissac
Journal
#Boulot #E. #Fantôme #Fuite #James Joyce #Julián Ríos

[1

L’épisode est fondé sur une expérience personnelle de Joyce, dit le professeur Jones. Peu après avoir fait la connaissance de Nora, Joyce aborda au parc de St. Stephen (« Ceci est mon parc ») une fille accompagnée, il ne l’avait pas vu, d’un jeune qui, ainsi qu’il adviendra à Stephen, le mit par terre d’un coup de poing. Et un Juif présumé qui passait par là nommé Alfred H. Hunter, que sa femme cocufiait, d’après la vox populi, joua les bons samaritains et vint au secours du jeune Joyce. Pendant des années l’embryon d’Ulysse demeura à l’état de nouvelle jamais écrite qui aurait eu Hunter comme protagoniste.

Julián Ríos, Chez Ulysse, Tristram, traduction par Albert Bensoussan et Geneviève Duchêne, P.202.

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