Autrui


Autrui, Paris, 29 juin 2011

H. et moi commencer : trier les livres et stocker les classiques, tous ceux déjà lisibles sur l’écran ailleurs, prévoir ainsi déménagement futur, encore pour l’heure fictif, savoir la place en moins. Céline, Kafka, Melville dans la boite Nespresso. Zola, Proust et Balzac dans le carton du Mac. Entre une heure et deux revenir au ralenti jusqu’au boulevard prêt au boulot, reprendre. Marcher au ralenti comme voir un film de Wong Kar Wai. Et capter l’oeil du prêtre, faux col oui, soutane non, de haut en bas l’air de ne pas y toucher, de ces regards qui évaluent mais à distance rapport qualité prix de la côte de porc sous Cellophane. La côte ce serait moi. Image : baiser le prêtre lui ou moi ou peut-être. Se marrer mais sans rire. Ce même regard chez C., dix-sept ans à l’époque, pas mieux moi pas mieux, devant moi le trottoir, et lui de l’oeil le mouvement haut en bas qui me fait dire qu’il l’est. Je le suis plus loin combien d’arrêts de tram plus loin que moi je ne sais pas et lui dire tu me plais c’est si dur c’est si con. Je lui ai pas touché l’épaule, n’importe laquelle d’épaule, sous Cellophane aussi. Face au corps je m’en tiens aux images. Polaroïd à bout de bras. Couvertures de ces livres. Qu’en faire ensuite ? Sans doute tous les donner (ou les laisser par terre). Et fermer les cartons. Cette nuit petite si brève. Le dire : je suis tellement serein. Je suis voyeur. La machine à café elle en panne. Aux collègues : oui mais moi je : je marche à l’eau. Tout ce dont j’ai besoin : trouver pourquoi écrire depuis des jours c’est écrire rien. Savoir comment tous deux nous gagnerions l’Islande. Te savoir là le soir venu à mon retour, fictif ou pas. Trouver d’autres cartons. Peut-être ou pas Vivant Denon. Pour Guyotat attendre.

Le lendemain matin, vêtu de blanc, le rang des petites filles en face du nôtre, l’émotion est telle et le plaisir si fort de recevoir ce Dieu sur sa langue, sous forme de petite pâte exquise, que je redoute d’avoir à la toucher avec mes dents. Mais quand, appuyé à la balustrade, j’ouvre ma bouche et la renverse sous les doigts du prêtre qui secoue l’hostie au-dessus du calice comme voulant la secouer dans son sang, le Dieu fait ce qu’il faut, Il glisse et fond jusque dans ma gorge et mes mâchoires ne se referment sur mes larmes que lorsque je Le sens descendre au fond de moi. Là où personne ne peut me Le retirer. Quelle tristesse quand le corps, comme immunisé, apaisé et tout vibrant de bonnes résolutions, il faut après avoir dû déféquer une part de la nourriture du jour, coucher ce corps dans le lit, et l’abandonner à je ne sais quel démon, quel siècle - le temps du rêve n’est pas le temps de la vie -, à je ne sais quelle quantité de temps, le perdre dans le rêve, pour me réveiller sans Dieu.

Pierre Guyotat, Formation, Folio, P.75-76.

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