Curry


Y., la veille

Mais (demanda Pantagruel) quand serez vous hors de debtes ?
Es Calendes Grecques, respondit Panurge ; lors que tout le monde sera content, & que serez heritier de vous mesmes.

Rabelais, Le Tiers Livre

Arrière-fond me déçoit. Je n’en suis pas à compter les points d’interrogation. Je sais que demain l’aurai terminé. Je n’ai pas sur les doigts l’odeur de sperme que le livre m’invoque mais je répands, c’est vrai, sur la surface de ces pages l’odeur de curry que me collera aux mains, cinq heures plus tard, ce sandwich poulet-pommes-curry des Tuileries. Celle d’à coté, sur sa chaise vide orteils en évidence, rappelle à elle, grecque, sa fameuse crise. Défaut de paiement. FMI. Tomates séchées sur le coté d’après mes dents. Rigueur. L’ombre de l’ombre du Montparnasse monde nous crache bouffés quelques litres de vent. Des mails que je reçois, puis ouvre, lis, sans prévenir sont avalés par le système. Disparus si je savais où. Je me dis j’ai rêvé. Tout est faux. Je crie mon texte peau(x). On le trouvera ci-joint. Hors sol. J’aurais tout aussi bien, vrai, pu dire à Benoît Vincent, ma réponse : je doute de la réalité de ton précédent mail, d’ailleurs m’as-tu écrit ? Je suis outré quand correcteur orthographique décide, iPhone en pouces, de remplacer unilatéralement un mot par un autre, telle "ma" par ce "la", car qu’en sait-il au juste ? Quand je parle de mails, il me balance des "mains". Retour au curry.

(...) Ma mère est au salon, et je lis dans le journal que, suite au massacre, « de nombreux rebelles ont été abattus », et « le secteur pacifié » : qu’est-ce qui court, qui fusille, qui plaque au mur, qui fouille, qui crosse, qui crache, et qui tue, par dizaines, par centaines, par milliers peut-être, sous ces mots ordinaires ? Mais devant une photo de massacrés gisant dans leur sang, dans celui de leurs enfants, la jambe nue de femme sortant d’un fouillis de linge ensanglanté sur un lit au sommier affaissé par les viols, ma colère et mon dégoût sont plus forts que ce que j’éprouve pour l’acte que je commets dans le secret ; je fais effort pour me ressentir, pour me penser, en non-coupable : qu’ai-je, à quinze ans, qui me rapproche de ces assassins ?

Pierre Guyotat, Arrière-fond, Gallimard, P.373-374

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