L’autre bord


« Ô maître, dis-je alors, qu’est-ce que l’on entend ?
Qui sont ces gens, plongés si fort dans la douleur ? »
 
« C’est là, répondit-il, la triste destinée
qui guette les esprits de tous les malheureux
dont la vie a coulé sans blâme et sans louange.
 
Ils demeurent ici, mêlés au chœur mauvais
des anges qui, jadis, ne furent ni rebelles
ni fidèles à Dieu, mais n’aimèrent qu’eux-mêmes.
 
Dante Alighieri, L’enfer, traduction de Quidonc ?

Je laisse sécher et ma gueule, épaules, et le reste, sous l’ombre naze de l’halogène d’hier. Aujourd’hui les quatre ans de Publie.net, hier les quatre de 17h34 (very dick). Seul enfin seul je m’échoue dans le fond d’un (presque) fast foude. Les spectres tournent autour de mon hot-dog. Me demandent : est-ce que cette place est prise ? L’est-elle ? Ils ont foutu ces cons mon hot, tiret, dog, au micro-ondes alors, du coup, l’assiette en carton trempe et le pain gorge mou. Je lis dans ma tête à voix haute et je hurle, encore, pour étouffer enfin le vacarme des bouches parallèles à la mienne : LE SOLIPSISME DE BELUSHI EST LA CONSÉQUENCE DU PROFOND MANQUE D’INTÉRÊT QU’IL ÉPROUVE À L’ÉGARD DE TOUT CE QUI L’ENTOURE ! [1] Je ferme une à une sur mon écran mes quinze fenêtres Excel, sans ça l’ordi ne pourra pas redémarrer soixante minutes plus tard. Je me demande, mon petit pouce sur la croix, pourquoi Dante a foutu, dans son Enfer, giron des blasphémateurs, non pas un violent contre Dieu mais contre Zeus, Capanée, et je trouve ça curieux. Je suis, mais à distance, dans l’espace et le temps, le live-tweet des lycéens d’I-voix autour de la rencontre Isabelle Damotte et me prépare à voix très basse à la mienne de rencontre ; je serai, dans quelques mois, à sa place. Je referme Fresán, en douce, et je repars tafer. Je me demande quel genre de boite je verserai, le soir venu, dans ma grande casserole vide. L’ascenseur est en panne. Je me dis merde ils sont nombreux. Je badge pas.

C’est de tout cela que parle « De l’autre bord ». Sous une percussion mécanique et sous la guitare sèche jouée par Leroc, on reconnaît les harmonies de Bob Dylan, qui se trouvait dans un studio voisin et fut enthousiasmé par l’idée d’enregistrer avec Leroc. Le solo d’harmonica fut bon dès la première prise. Il existe une photo où on les voit tous les deux, face au micro, en quelque sorte identiques, et on ressent l’impression angoissante de ne pas savoir où commence l’un et où termine l’autre.

Rodrigo Fresán, L’homme du bord extérieur, « Leroc Argentin (12 hits) », Éditions Autrement, traduction Jean-Jaques et Marie-Neige Fleury, P.168

5 décembre 2011
par Guillaume Vissac
Journal
#17h34 #Bob Dylan #Boulot #Dante Alighieri #I-voix #Isabelle Damotte #Publie.net #Rodrigo Fresán

[1Le point d’exclamation n’est pas d’origine.

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