§iamoises


par Patrick Dao-Pailler
Je vis sans en pouvoir douter, et il me semble
que je le vois encore, un homme qui marchait
sans tête, dans les rangs de ce triste troupeau.
 
Il portait, la tenant par les cheveux, sa tête
coupée, au bout du bras, en guise de lanterne,
et la tête louchait et nous disait : « Hélas ! »
 
Il semblait se servir de fanal à lui-même.
Ils étaient deux et un, un et deux à la fois :
Celui d’en haut sait seul comment cela peut être.
 
Dante Alighieri, L’enfer, traduction de Quidonc ?

J’ai déjà mentionné ici deux trèsavoureux livres des éditions Le Vampire Actif ; celui-là le premier. §iamoises (doit-on prononcer deux fois le S, long serpent, langue bifide ?) de Patrick Dao-Pailler a ouvert le catalogue du Vampire en 2009. C’est son premier roman.

Tout comme l’indique le titre (son mot, la première lettre de ce mot si double) §iamoises prône la paire. Récit siamois à plus d’un titre §iamoises pose deux corps, celui de Lucy, celui d’Adina, dans un seul, le leur, qui est aussi celui du livre. La parole, libre, parfois poétique, oscille entre ces deux voix qui parfois se complètent, se recouvrent, ou bien se contredisent. La structure du livre, lui aussi, fonctionne selon deux hémisphères. La première partie, légère, explore, comme le dit la quatrième de couverture « une existence quotidienne commune et un corps partagé ». La seconde, après bascule kafaïenne et diverses rencontres du troisième (oui) type, plante le récit au coeur d’un procès assez loufoque.

Sally, ça lui brûlait la langue. On devait avoir onze ou douze ans à l’époque, pas plus. Lucy dormait. Sally en a profité. Elle m’a demandé : « Dis, est-ce que ce n’est pas dur d’être toujours avec Lucy ? » Je crois que j’ai paniqué. J’ai voulu réveiller Lucy. J’ai voulu qu’elle entende aussi. D’habitude on nous questionnait ensemble. Je crois que j’ai réveillé Lucy. J’ai forcé Sally à répéter devant nous. Mais elle n’a pas voulu. Elle est devenue toute pâle, n’a plus dit un mot. Plus jamais elle ne m’a questionnée quand Lucy dormait. Et moi je n’attendais plus que ça : qu’on me pose des questions à moi seule. J’aurais voulu savoir... comment je répondais. J’étais fascinée par ça : mes propres réponses.

Patrick Dao-Pailler, §iamoises, Le Vampire Actif, P. 15.

§iamoises est un livre assez court, écrit sous une langue nette, quelque fois un peu aride mais toujours élégante, à la structure soignée et minutieuse. La mise en page est claire, très aérée, beaucoup de blanc sur la page, parfois des bribes de poésie le nécessitent, les autres fois les doubles paragraphes de Lucy et Adina s’y alternent, on ne prête pas toujours trop attention à qui parle ou qui raconte, ça n’a pas beaucoup d’importance, le texte est toujours très soigné, la page le berce.

Diane Arbus, Identical Twins, Roselle, New Jersey, 1967

J’ai ressenti un plaisir intense quand Fernando a caressé Petit pont. La sensation ordinaire d’une main sur ma peau a commencé à devenir plus subtile, s’est chargée de nuances délicates. Au fur et à mesure que sa main remontait le pont vers Adina, la sensation se faisait plus diffuse. Je n’aime pas qu’on me touche habituellement. Les médecins nous ont tellement touchées, avec leurs mains froides et gantées. Je n’aime pas les sensations directes, identifiables : les brûlures, les gelures, les coupures, les morsures, les griffures... Elles vous clouent à un endroit du corps. On a l’impression que tout le corps se résorbe et fuit du côté de la blessure... ou de la caresse. Mais plus la caresse de Fernando remontait vers Adina, moins cela ressemblait à une caresse. J’ai fini par ne plus pouvoir dire précisément où Fernando posait sa main. C’est là que j’ai commencé à jouir : quand j’ai senti que je ne pouvais plus dire où.

P. 47

On ne sait pas tellement, nous non plus, lecteur, en lisant, où commence l’une et ou finit l’autre. D’où la notion de monstre (« Nous sommes des siamoises qui faisons l’amour. À ce titre, nous voulons être appelées : monstres. » P. 42). Le regard se porte sur le corps commun, sans trop pouvoir déterminer laquelle répond à quel son, nom, quelles syllabes. Les divergences existent au-dedans : des caractères, des personnalités différent(e)s. Lorsque l’une dort, qui sait si l’autre ne vagabonde pas de son côté pour vivre une vie littéralement privée, à elle ? Idem l’amour, la mort. Si un troisième larron débarque et aime, laquelle aime-t-il ? Et si l’une d’elle assassinne l’autre, le troisième, qui est coupable ? Où se trouve l’un au coeur d’un corps pour deux ?

« Monsieur le Président, Messieurs de la Cour, Mesdames et Messieurs les jurés,

Rien de l’extérieur ne doit venir perturber votre décision. Vous avez considéré les faits avec pondération. Vous les avez pesés, soupesés, mettant dans l’autre plateau de la balance les mobiles et les hypothèses les plus vraisemblables. Vous vous apprêtez à délibérer avec intransigeance. Vous vous dites : rien n’est venu me perturber de l’extérieur, je serai tranchant s’il le faut, indulgent peut-être, mais quelle que soit ma décision, elle aura été guidée par deux contraintes - les faits exposés en ce lieu, et ce que je crois bon. Rien n’est venu me perturber de l’extérieur... Oui, peut-être... Mais êtes-vous bien sûr que vous n’étiez pas déjà dans un extérieur à vous-mêmes ?

P. 161, Plaidoirie du docteur Dondon

J’ai divulgué ici des éléments clés de l’intrigue : ça n’a pas d’importance (d’ailleurs la quatrième de couverture balance, avant moi, le sel de l’élément dit perturbateur). §iamoises est un premier roman très fin dont les siamoises sont à la fois le choeur du texte, le prétexte et l’enjeu. Fou et léger, souvent très drôle, il enchante, à deux voix, deux mains, deux têtes, le périple de celui qui osera (moi hier, bientôt vous) s’y pencher.

Siamoise : Subst. Fém. AMEUBL. (P. allus. aux frères siamois) Canapé en forme de S dont les occupants sont à la fois côte à côte et vis-à-vis. (Dict. XIXe et XXe s.)

Quatrième de couverture

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P.-S.

D’autres chroniques soeurs

- L’anagnoste
- Paludes
- La taverne du doge loredan


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§iamoises , version 2 (8 mars 2014)

Patrick Dao-Pailler , §iamoises
par Patrick Dao-Pailler
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