Zapping


Tetsuo (Akira)

Les brins de pisse des clebs, gelés, scintillent au sol. Joachim souffle. Un arbre est tombé sur la voie. Une tête patiente, pénible au quai, depuis 7h14. Je fais un mail au pouce pour prévenir de mon retard. Je croise un crabe en survet rose. Ses gants sont des tongs.

J’ai vu hier, sans voir, car zappé, le Ce soir ou jamais daté du 13, dont le débat autour des liseuses numériques avait si peu d’intérêt. Mais je m’amuse d’encore entendre cet argument selon lequel on ne pourrait pas lire correctement en cédant à l’impulsion du zapping. Mais je lis en zappant. En mains le poche d’Hélipolis pendant que crache, entre écouteur L, écouteur R, le Man Machine, approprié, de Kraftwerk ; puis de Jünger à Gordon Lish en passant du papier à l’E-ink de la superbe Cybook Odyssey que m’a offert H. mercredi, et terminer le voyage au coeur de Joachim, train étanche, vitre opaque, en zappant, iPhone sous l’pouce, des Sin-Dni de Laurent Margantin à ce Christophe Tarkos, que m’envoie, bouée dans ma timeline, tout spécialement Lucien Suel. Dans mon présent je lis comme ça ; j’adore. Et je ne parle même pas de Dante entre deux fenêtres Excel ouvertes au taf ; pendant que je construis, à la main, des statistiques qui dans d’autres boites seraient directement extraites par l’IA sans nul besoin de moi, Dante se fait gommer, au front, des P sur les pentes raides du fameux Purgatoire.

Mais je me retourne. Je le vois dans la rue qui fantôme. L’impression est la même que celle qui tire les coins d’yeux lorsque, dans un film, la petite musique d’ambiance composée pour l’occasion est recouverte puis doublée par une autre, sous des rythmes et des temps dissonants par rapport. L’impression est aussi celle qui fait virer la tête, en soirée, lorsque sous le son des gueules qui causent par brouhaha interposé on reconnaît, extatique, l’air d’une chanson aimée et dont on a l’impression qu’on est bien, élu, seul ici à l’entendre. Ce mec est une image qui me vient de ma tête, double de moi issu de la veille, de l’avant-veille, et qui me dit, avant d’avoir vingt-ans, que jamais lui ne deviendra adulte. Ensuite, me crache dessus, me traite de sale con pour, moi, futur puisque présent, avoir failli à accomplir son rêve. Il se barre en courant. J’aimerais m’allonger là, offert, sur la carrosserie des bagnoles à l’arrêt. J’ai une bouteille, 2009, de Château Limouzin dans ma manche. Mon père, moi gamin, me disait : fais exprès de ne pas le faire. Mon double, en fuite, est toujours là devant moi qui se débat pour se battre, disparaître, en vain. Je lui dirais viens, viens plus prêt que j’puisse te boire. Et je n’ai jamais léché quiconque, sa peau, qui aurait tout contre elle, lui, l’odeur amère de la clope et fumée.

Souvent, dans ce journal, j’accorde plus d’importance à ce qui, réel, ne s’est jamais produit qu’à ces erreurs du jour, bien fausses, que j’aurais soit disant vécues. J’en fais un leitmotiv.

Très tôt je me suis senti inapte à ressentir un quelconque enthousiasme : incapable de croire en quoi que ce soit, ou pratiquement ; déçu par avance de la politique ; incrédule face à une culture de jeunes alors que j’étais jeune ; spectateur oisif de la course collective à l’argent et au dénommé succès matériel ; réticent aux vertus de la conduite charitable ou du dépassement de soi ; étranger aux bénéfices de la procréation et aux possibilité de continuité biologique ; étranger également à l’idée d’être dépendant du sport ou d’une quelconque variante du spectacle ; incapable de m’enthousiasmer pour quelque vocation professionnelle ou scientifique irréalisable ; inapte aux arts ou à l’artisanat ; et au travail physique ou manuel ; et à l’intellectuel ; inutile, en résumé, pour le travail en général ; incapable de rêver ; incrédule devant toute option religieuse mais désireux de tenter la première expérience qui s’offrait ; trop timide ou incompétent pour une vie sexuelle enthousiaste ; enfin, dépourvu de toutes ces choses, il ne me resta d’autre solution que de marcher, ce qui permet, mieux que tout, d’avoir l’esprit vide et disponible.

Sergio Chejfec, Mes deux mondes, Passage du Nord-Ouest, traduction de Claude Murcia, P.55-56.

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