La fonction du robinet


J’avais dit à H. : on a rendez-vous à 15h, j’y serai à moins le quart, eux à l’a-demi (et c’est le cas). Je le répète indemne à V., pris dans l’Escalator qui nous arrache au ventre. N. est derrière qui feuillette une pub de lingerie. J’ai eu le temps, les attendant, de filer dans le cinquième, librairie Compagnie, n’y pas trouver Hôtel clair de crime de Werner Kofler, en choisir un autre à la place, les Leçons sur la langue française de Guyotat, me prendre sur la gueule de la flotte, revenir, me poster sur mon X, attendre encore un peu, avant de pouvoir leur en faire le récit exhaustif, par pur soucis de culpabilisation. On se pose au Molière. Y parle.

« Le monde est bâti sur le modèle de la Chambre double. De même que tous les êtres vivants sont formés de deux feuilles, il est fait de deux couches qui sont entre elles dans le rapport de l’intérieur à l’extérieur, et dont l’une possède une réalité plus haute, l’autre une réalité moindre. Mais la réalité moindre est déterminée jusque dans ses plus petits détails par la plus haute.

Je n’avais jamais mis les pieds à la BNF, pas plus que je n’avais ouvert, jusque-là, de Boris Vian devant mes yeux. Un fantôme de moi se rappelle d’une époque où il n’y avait pas, autour, tous ces bâtiments neufs de beaux quartiers d’affaire. Je passe un peu à l’ouest de l’expo elle-même (je mens, me rajeunis pour passer sous la barre du tarif réduction), prends en photo cette phrase, trouvée con. V. elle me dit : comment tu peux la trouver con cette phrase ? Mais moi : la vraie question c’est comment toi tu peux ne pas. On y rejoint C., avec qui j’ai traversé une partie de mon cursus scolaire, avant de la retrouver par hasard à la fac ; depuis la fac, justement, nous ne nous étions pas revus. En quittant la BNF, pas de Kofler non plus. Je mate la maquette dans le couloir, et les petits piétons fictifs collés dessus (car j’en suis un).

Or, imaginez-vous ceci : vous vous tenez en nombreuse compagnie dans cette chambre ou dans cette salle. On joue, on discute, on tragique, bref, on fait ce qui est d’usage entre les humains. Pour les profanes, dans cette pièce, les choses et leurs conjonctions seront plus ou moins livrées au hasard. Aussi, aucun d’eux n’est en mesure de dire à coup sûr ce qu’amènera, ne fût-ce que la minute suivante. C’est ici le règne de l’imprévu, de la force aveugle.

Par la 4 atterrissons à Alésia, puis chez F., une fille avec qui paraît-il nous aurions partagé une année de fac, avant que je m’en aille. Elle est aujourd’hui journaliste politique et moi je fais comme si je me souvenais d’elle (c’est-à-dire rien). Mais préviens : je reste pas. Rentre très tôt par le dernier direct. Je file à V. un sac qu’un de ces concours de circonstance m’a collé entre les mains la veille. Poreux je fais encore le robinet, me barre. Avant cela prononcé quelques mots, pas plus, quasi aucun réel, comme souvent.

Et maintenant, poursuivez cette fantaisie : la salle est entourée d’une seconde enveloppe, aussi invisible qu’une atmosphère. Elle est presque sans extension, mais chargée de significations. Représentez-vous cette enveloppe comme une sorte de tapisserie qui cache dans ses dessins une écriture imaginée ou chiffrée, que l’on peut embrasser d’un coup d’oeil. Je vous ferai tomber les écailles des yeux, et, stupéfait, vous découvrirez que ces caractères sont la clé de toutes les scènes qui se jouent dans la salle. Vous étiez jusqu’à présent comme un homme qui suivait la course nocturne des astres, mais sans connaître l’astronomie. Vous voilà maintenant initié, et votre puissance est pareille à celle des vieux collèges de prêtres qui annonçaient les éclipses de soleil et de lune. Vous avez reçu l’ordination qui vous confère le principat de la magie. C’est dans ce monde qu’est dissimulé le mystère ; il n’y en a pas d’autre. Vous me serez à jamais reconnaissant. »

Ernst Jünger, Héliopolis, Livre de poche, traduction Henri Plard, P. 144-145.

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