Chamelleries


Un type s’est jeté d’un pont, gare de V., en fait j’ignore si c’est un type, et j’ignore s’il est, déjà, encore, mort. Hier, retour taf pour mon dernier jour de l’année, retard X minutes en arrivant à C., j’ai poussé avec mon crâne le train, tiré par des chameaux, pour qu’il arrive en gare d’Y. avant que H. n’en parte. Je l’ai attrapé, cinq minutes avant départ, nœud pap, étreinte comme avant des absences de six mois, et non six jours.

J’ai écrit quelques fragments d’Accident de personne sur les suicidés des hauteurs ; peut-être est-ce l’un d’eux ?

on me dit que je vais tout rater si je saute : en bas les rails & courant haute tension, mais ça veut rien dire : je les entends bourdonner

J’arrive Gare de Lyon sept minutes avant départ du train, n’ai pas la temps, à la borne, de retirer, papier, ma saleté de billet et monte dans la machine à l’instant pile où la machine des rails s’arrache. Quand je raconte mon problème au contrôleur, le contrôleur me dit : plus tard (mais ce plus tard, fictif, n’a pas de présent). Y a un mec à ma place numérotée : montrez-moi votre billet, il me dit. Mais j’ai pas mon billet. J’ai traversé toute cette foutue rame en sens inverse et je repars. J’demande à un type de première classe si, là, le siège voisin est libre, il me dit que non, je sais que c’est faux, il sait que je sais et je sais qu’il sait idem. Nos yeux s’échangent des doigts. Je retraverse la rame dans l’autre sens. Me suis posé dans l’escalier, précisément où, pendant combien de mois, j’ai collé le narrateur de Coup de tête, dans son aller vers les Deux Alpes. J’ai calé Soupir entre mes pompes. Un abruti m’a dit : on peut l’manger ce lapin ? Un autre abruti s’est planté devant la porte des chiottes pendant vingt-cinq minutes sans que jamais l’idée lui vienne d’aller tenter sa chance juste à l’étage du dessus. Je me suis quand même dit, barre blanche plantée travers les reins, Vian dans la main, musique de Moon, que c’était quand même magique, le train. Arrivé à Lyon j’ai trouvé un vrai siège où m’asseoir, j’y ai terminé Vian, Soupir s’est allongé dessous mes doigts et s’y résigne.

Judy avait déjà retiré son sweat-shirt. Elle ne portait certainement pas grand-chose en dessous. Sa jupe glissa le long de ses jambes, et, en un rien de temps, elle fit voler en l’air ses chaussures et ses socquettes. Elle s’étala dans l’herbe, complètement nue. Je dus avoir l’air assez stupide, car elle me rit au nez d’une façon si railleuse que je faillis perdre contenance. Dick et Jicky, dans la même tenue, vinrent s’écrouler à côté d’elle. Comble du ridicule, c’est moi qui paraissais gêné. Je notai, cependant, la maigreur du garçon, dont les côtes saillaient sous la peau tannée par le soleil.

Boris Vian, J’irai cracher sur vos tombes

V. m’écrit (défilent des paysages aveugles et matés par les parois du train, tout contre suraigu l’angle des marches) : « Un jour je téléphonerai ». Dominique Fagnot me demande, via Twitter, si j’ai enfin trouvé le fameux Kofler et me recommande lecture d’un article passionnant intitulé « Fétichisme de la marchandise digitale et exploitation cachée : les cas Amazon et Apple ». Je lui réponds, dans l’ordre, que non, et que c’est bien pour ça qu’il faut impérativement, chacun, à notre foutu niveau, s’approprier le web. Mon attachement à Publie.net, comme au(lec)teur, vient, sans doute, aussi, de là. Ce soir, crevé par les jambes, les kilos de la valise, les vibrations des rails répercutées sur ma colonne, je me poserai devant l’écran, dirai à J., aussi vide et absent et muet que moi-même, que toujours de retour chez mes parents je ressens le besoin, l’envie de me poser ici et d’ouvrir MSN comme des années plus tôt. Je feins d’ignorer que mon adolescence a eu lieu un peu avant l’arrivée d’MSN. On se parlait, avant, sur des chans IRC.

Écrire, vivre en foule, exister dans tous les siècles, dans tous les pays, refuser d’être une seule fois, refuser absolument d’être soi-même, refuser d’être épanoui comme un coquelicot, comme un oiseau, comme un homme heureux.

Régis Jauffret, Vivre encore, encore, Publie.net

Demain je me verrai dans le grand miroir et ne pèserai pas plus, pas moins, que ce que mon corps pesait, quand il était mon double, et qu’il avait seize ans, dix-sept, avant-hier soir, je crois, à peine.

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