Tête de Lyon


The Twilight Zone

Je reprends, retour, encore le même numéro de train. Ma tête respire l’encens. E., Lyon, proche Terreaux, nous invite dans son appart, nous présente M. (rencontre). N. avant de mettre un pied dans le même TER que moi m’envoie texto par erreur : Petite poule en mousse tu t’appelles Henriette. Une fois rejoint dans le même wagon lui demande : est-ce que c’est tendancieux ? Est-ce que je peux le raconter à tout le monde via l’autoroute de l’information ? J’ai oublié ce qu’il a pu me répondre.

Je quitte le train, retour Sainté avant l’autre, lendemain, dessus les vitres (toutes) zéro degré pas loin, avec dans les poignets l’envie d’aller y lire Dos Passos, Robbe-Grillet. N. me parle Balzac, un portrait, moi Gordon Lish, un autre.

You might want to see her this way—nice eyes, nice hair, pretty face, those bones, good ones. The eyes are liquid, the hair chestnut, a barrette hiking a section of it up front into a flung-back pleated effect.

I had my eye on those bones as she talked.

Gordon Lish, Three in Collected Fictions, OR Books

Parle-t-on autant de moi, en mon absence, que nous, en l’absence d’autres que nous, nous parlons d’eux ? Je m’étais jamais posé la question. Car quand je quitte la pièce la pièce on la dynamiterait. L’autre soir, chez F., tôt, après mon départ il lui ont lâché l’adresse d’ici, très bien, mais qu’ont-ils pu trouver à dire d’autre que ce qui avait déjà été dit, soit si peu ? Sur l’iPad, noir et blanc, le visage du marin, pris en stop par une conductrice hystérique et déjà morte, articule quelques mots puis s’enfuit. You don’t need a boyfriend, qu’il lui dit, you just need a good night sleep.

N. s’amuse à croire que les extraits du Journal qui suivent l’une où l’autre de nos rencontres ou conversations seront forcément truffés de faussetés, ce qui est en soit complètement faux. On ne paye pas la course pour retour bus à la gare. On bouffe Quick. Je lui explique y a quelques mois j’avais mon nom dans les Inrocks. Un mec nous demande où prendre un bus fantôme. Il a dans les mains la même cage de transport que celle calée entre mes pieds pour contenir Soupir, avec, à l’intérieur, un autre genre de lapin. On le renseigne, il est moi il y a quelques années, et je sais à présent où il va fuir, ce qu’il va faire : il sortira attendre la carcasse de son bus, entre les doigts correspondances Truman Capote (« Paris plus froid qu’une chatte de nonne »), T-Shirt, juillet, lumière d’été sur des épaules d’hiver. Nous rentrons, N. et moi, respectivement chez nous autres par le même train, plus ou moins le même train, qui traverse, dans cet ordre, d’abord Givors Canal, et ensuite Givors Ville. 

En attendant E. devant la statue d’Untel avec des chevaux, je dis à N., parlant de E., qu’elle tête tu crois déjà qu’elle a ? Mais c’est elle qui nous trouve. Je ne leur dirai pas, mais j’apprécie qu’on ne passe pas notre temps à ne surtout rien dire qui ne soit pas vacant. Parlant d’M. je lui dis celui-là je l’approuve. Je veux pas dire la tête mais trouve qu’il ressemble à mon H. Je leur répète, plusieurs fois, la phrase j’peux pas me contenter de ça, et ça me gonfle moins, du coup, de les accueillir tous, eux deux plus d’autres, un dimanche en janvier, venir dormir chez nous, avant leur départ tôt, lendemain, pour trois mois, assez loin, en Thaïlande. 

D’après N. je marche vite et, dans les couloirs de métro, je ne vois plus les autres corps bouger, vivre. Je lui réponds tu les vois, toi, les couches de Cellophane qui emballent les steaks, pendant que s’enroulent entre eux les mécaniques Escalators ? Je lui dis de toute façon je ne regarde jamais qui que ce soit dans les yeux, mais toujours en orbite, très autour de la personne, pour ça peut-être que j’ai oublié F. E., ce qu’elle nous dit, c’est qu’elle a complètement occulté cette partie de notre vie, donc, commune. Moi moins.

Ma voisine TGV regarde un film apparemment médiocre. Justin Timberlake court, conduit des caisses, embrasse une fille, regarde plein axe face caméra. J’ouvre ma paume, commence Heart of Darkness et me souviens d’un jour, plus ou moins proche, où je voulais écrire un truc dans lequel X bonhomme conduirait, à la corde, des esclaves. J’envisage de l’inclure, à terme, dans vies //. Je le couplerai, comme j’ai toujours voulu le faire, à la trajectoire d’un homme, seul, en course vers le soleil, ou quelque endroit très très ailleurs et loin d’ici nos pauvres âmes de soixante-deux kilos (carcasse incluse).

“A slight clinking behind me made me turn my head. Six black men
advanced in a file, toiling up the path. They walked erect and
slow, balancing small baskets full of earth on their heads, and the
clink kept time with their footsteps. Black rags were wound round
their loins, and the short ends behind waggled to and fro like
tails. I could see every rib, the joints of their limbs were like
knots in a rope ; each had an iron collar on his neck, and all were
connected together with a chain whose bights swung between them,
rhythmically clinking. Another report from the cliff made me think
suddenly of that ship of war I had seen firing into a continent. It
was the same kind of ominous voice ; but these men could by no
stretch of imagination be called enemies. They were called
criminals, and the outraged law, like the bursting shells, had come
to them, an insoluble mystery from the sea. All their meagre
breasts panted together, the violently dilated nostrils quivered,
the eyes stared stonily uphill. They passed me within six inches,
without a glance, with that complete, deathlike indifference of
unhappy savages.

Joseph Conrad, Heart of darkness

VF

Un léger tintement derrière moi me fit tourner la tête. Six nègres à la file gravissaient péniblement le sentier. Ils marchaient, raides et lents, balançant de petites corbeilles de terre sur la tête, et le tintement marquait la mesure de leurs pas. Des haillons noirs étaient noués autour de leurs reins et les bouts leur pendillaient derrière le dos comme des queues. On distinguait chacune de leurs côtes, les articulations de leurs membres étaient pareilles à des nœuds dans un câble ; chacun avait un collier de fer autour du cou et ils étaient tous attachés par une chaîne dont les maillons se balançaient avec un tintement rythmé. Une nouvelle détonation qui s’éleva de la falaise me fit ressouvenir de ce navire de guerre que j’avais aperçu, canonnant un continent. C’était la même voix sinistre, mais ces hommes-ci, par quel effort d’imagination, voir en eux des ennemis ? Aussi bien ils n’étaient appelés que criminels et la loi outragée, pareille aux obus explosifs, s’était abattue sur eux, insoluble mystère surgi de la mer… Les maigres poitrines haletaient toutes ensemble : les narines, violemment dilatées, frémissaient, leurs regards étaient tendus en l’air fixement. Ils passèrent à moins d’un pas de moi, sans un coup d’œil, avec cette totale, cette mortelle indifférence du sauvage malheureux.

Joseph Conrad, Coeur des ténèbres, traduction André Ruyters

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