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Entre-deux, par Candice Nguyen

6 janvier 2012, par Guillaume Vissac, dans Invités |
Tags : Candice Nguyen - Corps - Double - Nathalie Stephens - Vases communicants - Vide

« La ville a dessiné un corps de conjectures. Un corps de semble-t-il. A pris l’écharde du chagrin et l’a couchée près des gardes-fous d’acier, des pointes de fer, des récifs de béton. A greffé ce relief sur une géographie sublimée. A rendu la distance décisive, l’a mise à nu. L’a enfoncée, l’a étalée. A voulu d’une certitude. Un fantasme de liberté.

Accompagne-moi alors. Jusqu’à l’extrémité de l’hiver. Jusqu’au souvenir taillé du sommeil. Mets le feu aux villes qui montent en moi. »

Nathalie Stephens, … s’arrête ? Je

Une heure incertaine – la nuit peut-être. Espace confiné. Lumière jaune. Deux êtres alignés qui regardent fixement à leurs pieds. Un miroir derrière eux. Une porte en aluminium au devant, fermée.

L’UN : Il pleut ?
L’AUTRE : Il a plu.
L’UN : J’entends la pluie.
L’AUTRE : Peut-être bien.
On n’y voit rien.
L’UN : Non on n’y voit rien.
L’AUTRE : Vous venez souvent ici ?
L’UN : Quelques fois oui.
L’AUTRE : Je ne vous avais jamais vu. Il doit être bien tard déjà -
L’UN : Je ne sais pas – je ne suis pas encore sorti d’ici aujourd’hui.
L’AUTRE : Excusez-moi, mais suis pas très rassuré dans ces lieux-là... alors je parle... je vous parle... Mais j’vous importune peut-être ?
L’UN : Non non... allez y donc... occupez ce silence avec moi... ça ne me dérange pas...
Mais comment ça... pas très à l’aise avec ces lieux-là... ? L’enfermement peut-être ?
L’AUTRE : Le vertige...

Silence.
Et le regard de l’un qui se lève enfin vers l’autre.

L’UN : De vouloir rester là ?
L’AUTRE : ?

L’autre ne cille pas.

Long moment de silence.

L’AUTRE : De l’apnée... Le vertige de l’apnée...

Silence.

L’AUTRE : Vous savez, quand vous ne savez plus où se trouvent ni le haut ni le bas... et ni le jour ni la nuit...
L’UN : Je ne comprends pas très bien ce que vous me dites...
L’AUTRE : Cette aspiration de votre corps vers le haut ou vers le bas, c’est indifférent.
... Et le temps qui ne veut plus rien dire... Une invention...

Lumière tremble, s’éteint quelques nano-secondes puis se rallume.

L’AUTRE : Vous n’avez jamais fait de plongée ? … C’est un peu pareil... Vous perdez tous vos repères, vous ne savez plus par où respirer... – Oh laissez tomber pardon, je suis en pleine confusion en ce moment – Vous auriez pas l’heure, dites ?
L’UN : Elle y changerait quelque chose ?

Lumière tremble de nouveau, comme si elle cillait à la place de l’autre - et un peu plus longuement maintenant.

L’UN : Si vous êtes là, c’est que l’heure ne compte plus.
L’AUTRE : Vous avez raison oui.
C’est ce lieu – cet espace – qui nous déporte de nous-mêmes.

L’UN : Vous avez l’air exténué. Et votre voix...
L’AUTRE : Ce sont ces lumières, ces lumières affreuses.
La nuit a ses bruits – ses visages aussi.

L’AUTRE : Vous avez appuyé sur la sonnette ?
L’UN : Oui, rien n’y fait apparemment. Personne ne répond.

L’AUTRE : Bon...

L’autre tousse. Réarrange sa coiffure, son manteau, et jette un coup d’œil rapide et discret dans le miroir derrière avant de retourner à la contemplation de ses pieds.

L’AUTRE : Vous avez raison, j’ai une mine affreuse.
L’UN : Non mais je ne voulais pas dire ça en fait... vraiment... excusez-moi. Regardez-moi, ce sont ces lumières vous aviez raison.

L’autre ne bouge pas. L’un se rapproche de l’autre, contact des coudes. Lenteur - quelque peu oppressante.
Puis doucement, l’autre courbe son dos et vient à s’allonger parterre, enroulé sur lui-même, en position fœtale. Il ne reste alors plus que peu d’espace à l’un. Regard décontenancé de l’un vers l’autre.

L’UN : Vous pensez qu’on restera là ?

Pas de réponse. L’autre a fermé les yeux.

L’UN : Vous pensez qu’on restera là, pour toujours, ensemble ?

Murmuré comme endormi.

L’AUTRE : Ne racontez pas n’importe quoi. Je ne vous connais même pas.
L’UN : Je vous avais déjà rencontré une fois ici. Non pas une fois, plusieurs... Et toujours en ces mêmes heures... Vous ne vous souvenez pas ?

Pas de réponse. L’autre ré-ouvre les yeux et regarde devant lui. Les pieds de l’un sentent le regard de l’autre. Fourmillent.

L’UN : Vous n’aurez plus le choix maintenant, que de me connaître.
L’AUTRE : Vous croyez ?
L’UN : …
L’AUTRE : Si c’est le cas, venez donc vous coucher au creux de moi.
Quelques minutes. Juste quelques minutes. Il est tard, si tard déjà -
Et la fatigue de ces villes est la mienne, et la vôtre.

L’un s’exécute.

On entend le déclic de machines qu’on relance. Léger sursaut de l’espace, tremblement de lumière. L’un et l’autre demeurent lovés l’un contre l’autre.

Il est des rencontres qui n’expliquent pas comment ni pourquoi deux êtres ont l’étrange sensation de se connaître depuis longtemps déjà. Le partage de quelles vues, de quelles expériences séparées les réunissent dans un après qui se passe de mots. Il est des manqués aussi, des trop-tard ou trop-tôt, des co-existences qui, avec tous les mots du monde ne parviendraient jamais à cela.

_________________________



Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Les vases communicants continuent d’être en 2012. Ici janvier, j’ai le plaisir de recevoir Candice Nguyen sur Fuir (et moi squatter The One Shot Mi idem). Merci à elle pour ce bizarre et dingue échange à base d’ascenseurite. Pour poursuivre Candice Nguyen un peu plus loin, à explorer son site, ses photos, et la fameuse revue Plateform.

Voilà la liste complète des vases communicants pour janvier 2012 :

- [email protected] et Christopher Selac
- Camille Philibert-Rossignol et Éric Dubois
- Pierre Ménard et Benoît Vincent
- Flo H et Isabelle Pariente-Butterlin
- Quotiriens et Jacques Le Cleac’h
- Juliette Mezenc et François Bonneau
- Cécile Portier et Brigitte Célérier
- Christine Zottele et Christine Jeanney
- G Balland et Dominique Hasselmann
- Melodie Faury et Marie-Anne Paveau
- Louise Imagine et Franck Queyraud
- Anne Savelli et Joachim Séné
- L.Sarah Dubas et Jean-Christophe Cros
- Christine Leininger et Danièle Masson
- Candice Nguyen et Guillaume Vissac
- Josée Marcotte et Michel Brosseau
- Ana NB et Lucien Suel
- Nolwenn Euzen et Julien Pauthe
- François Bon et Philippe Ethuin
- Sandra Hinège et Piero Cohen-Hadria
- Christophe Sanchez et Franck Thomas
- Samuel Dixneuf et Nicolas Esse
- Jérôme Wurtz et Urbain trop urbain
- Tom Rambault et Wana Toctoumi



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