Prévoir la postapocalypse (FF2400)

Descends : tu
seras à l’abri de la poussière grise et des salissures du
monde, à l’abri des masses d’air froid violentes qui rendent
la ville ingrate, et si inconfortable – que te plains-tu
de descendre. Ceux qui s’affichent ici, sur les trottoirs, les
immobiles, leur tête est détruite, leur corps est rongé, voilà
ce que pour toi tu souhaites ? Souviens-toi de l’ancien
plaisir à ces bouffées de chaleur, à ces odeurs que tu reconnais,
la ville, et comme tu l’aimais le monde électrique,
ou le café que tu prenais sur les tabourets du comptoir,
mais dans le calme de ta pièce en bas, tu as fonction, et
travail réservé à toi seul, ta clé et ton écran. Descends : va
dans les couloirs, va dans les galeries, offre-toi les détours
que tu souhaites, reste longtemps dans les empilements
horizontaux du fer qui gronde, regarde toi aussi les parois
mobiles et les publicités peintes, lis ces journaux qu’on offre,
avec photographies du monde d’en haut – c’est gratuit.
N’envie pas le destin de ceux qui sont là-haut, dans le
monde illuminé des affaires : ils n’ont pas de bonheur, les
affaires vont mal. Et quand ils quittent les édifices, ils aimeraient
bien mieux s’enfoncer dans les allées de la permanence
de toute chose, du plan réglé de la ville d’en bas.
Descends. Ne reste pas au carrefour. Regarde, la porte est
dans ton dos, l’escalier en face, il descend. Le portillon de
fer pour toi est libre, là en bas on t’attend, descends.

François Bon, Formes d’une guerre, Publie.net

J’ai vu un homme, cassé le dos en deux, deux étoffes de tissus harnachées à sa taille, deux extrémités autres accrochées à un carton par terre, sur le carton un sandwich, et il marchait, il marche, sa charrette en laine sale sur le dos, et je ne sais pas où il allait bon sang ; hagard était son nom. Perle de langue des autres : on est ceux qui sommes... Je relève. Lisant ce passage de Formes d’une guerre, me suis souvenu d’une peur primaire, d’ailleurs lu pour Ivoix février, à Brest, et si je suis toujours bien sûr leurs publications au jour le jour je suis toujours étonné de découvrir, transcrites, tout ou partie de mes réponses sur telle ou telle question et je me dis mais non, est-ce que j’aurais dit ça, peut-être que je souffrirais de schizomythophrénie quelque chose, quoiqu’il en soit j’ai toujours voulu descendre, d’ailleurs ce projet de galeries souterraines, à Bure, censées avaler nos prochains futurs déchets nucléaires, des kilomètres de galeries radioactives, j’aimerais bien en visiter les couloirs. Surpris d’entendre, hier, Arte, docu Déchets : le cauchemar du nucléaire, la phrase (de mémoire sauf que non) : « la politique énergétique en France est inventée, est développée, sous la responsabilité du corps des Mines ». J’ai lu il y a peu de temps l’Héliopolis de qui l’on sait. Sa lecture m’est restée, intacte, sous les deux yeux (paupières). Du surintendant des mines (car c’est à lui de suite que j’ai pensé, pas à La Hague), Philippe Curval, dans un article de 1977 pour le Magazine littéraire dit qu’il « sait que les secrets ultimes se dissimulent dans les cristaux qui ont vu les premiers soubresauts de l’univers ». Lors de son apparition dans le chapitre intitulé « Au Pagos », Jünger le présente ainsi :

Le surintendant des mines était l’administrateur des réserves d’or. En cette qualité, il était en relation avec le grand trésor au-delà des Hespérides, et avait des liaisons cosmiques une connaissance que peu de gens partageaient. Adversaire conservateur de l’Energéion, dans les luttes monétaires et les grandes transactions, il représentait le parti de l’or, mais sans jamais jouer ce rôle à découvert. « La mort et l’or, aimait-il dire, sont les deux puissances qui se passent de propagande. » Quant à ses travaux à la Nouvelle Université, ils se limitaient strictement aux mathématiques ; il passait pour un cristallographe de premier ordre. De là venait qu’on eût à peine trouvé quelqu’un qui fût aussi versé dans la technique du rayonnement.

Ersnt Jünger, Héliopolis, Livre de poche, traduction Henri Plard, P.215-216

Je ne l’avais pas remarqué à première lecture : le sous-titre « Vue d’une ville disparue ». Tout m’intéresse : les Fukushima, les bombes, le terrorisme, les déchets nucléaires, la misère aux portes de nos pores. Pas l’actualité. J’ai ouvert ce matin, avant partir avec mes jambes sous le bras, un dossier intitulé postapocalypse. J’y ai glissé deux faits, divers, figés en PDF et lus dans les journaux du web. Le premier s’intitule « Regain de violence au Mexique » et le second « Vigipirate écarlate, une première en France ». L’écarlate, la couleur, a pour équivalent, en triplet hexadécimal, soit le code couleur HTML correspondant à cette teinte, le pseudonyme FF2400. J’ai dessiné, code très sommaire dans l’éditeur, un carré de 500 pixels par 500 dans cette couleur FF2400. Je ne sais pas si cette image (ou absence d’image là) me rapproche (ou pas) de la fameuse postapocalypse. Je sais, en revanche, que dans l’un des tronçons futurs de vies //, si je l’écris, notre héros marchera, seul ou pas seul que sais-je, en direction d’un point zéro et nucléarisé, peut-être à la surface, peut-être dans des tunnels, et qu’il trouvera, sur sa route, des familles ou des corps essaimés, vivant encore sur place, et qui diraient, ces corps, résignés qu’ils sont tous, qu’ils ne partiront pas, et pourquoi partiraient-ils puisqu’ils ont « toujours vécu là » ?

<  -  >

Commentaires

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions'inscriremot de passe oublié ?

Partager



Livres


- - - -

Projets Web


- -


-
Spip | PhpNet | Contact | Retour au sommaire | Soutenir l'auteur |