Ils


On renonçait presque à l’idée qu’il y eût quelque part, plus loin, des rescapés en attente de secours. Les autorités, d’ailleurs, ne s’y étaient pas trompées. Après avoir envoyé un drone sur le théâtre des opérations, elles avaient donné l’ordre aux équipes de sauveteurs de rebrousser chemin, et, en gros, d’aller s’occuper d’autre chose que de remuer inutilement ce qui était devenu un immense cimetière. La ville serait peut-être un jour reconstruite ailleurs. Quant aux ruines, elles seraient déclarées zone interdite et laissées à elles-mêmes, avec leur silence et leurs morts.

Lutz Bassmann, Les aigles puent, Verdier, p.10

- ont vidé les camps, les bidonvilles, ceux excroissants, posés tout contre les rails de nos trains, lorsqu’on approche la ville de J., depuis Paris, ou lorsqu’on quitte la ville de J., depuis Y. cette fois.
- ont écrasé les cabanes et les huttes et derrière leur passage (qui qu’ils soient ou qui qu’ils puissent être) ne reste que des vertiges d’hier avalés par nos prochaines semaines aux dents longues : des matelas, des palettes, des arrosoirs en plastique et des sandales, des sacs plastiques, des bouteilles en verre ou en plastique, des essaims de paroles bâillonnées, un ou deux ballons de foot, des casseroles et des anoraks, d’autres anoraks, des spatules, des ombres, d’autres ombres, ta pupille et la mienne ignorante, ignorée.
- ne sont plus là ceux qui, et eux non plus ceux qui vivaient ici avant que d’autres ils débarquent et les boutent hors.
- les ont bien boutés hors, ça d’accord, mais jusqu’où ? Et à y bien penser les a-t-on déjà vus, réellement vus, précédemment hier, ces habitants des bidonvilles, ceux qui peuplaient la ville fantôme bâtie sous/sur quelques cabanes en bois, quelques bâches en plastique, y a-t-il déjà eu âme qui vive en ces lieux bord de rails traversés ? Une ou deux fois, peut-être, deux fois cinq ou six gosses, jamais bien plus, sur deux moitiés de terrains, asphalte ou craie, deux fois une cage de chaque côté, pour chaque poteau un fût métal mais non contaminé, un ballon de foot entre tant de leurs orteils, et X fois tant de torses bus nus, soleil d’automne, côtes saillantes encrassées, goal volant peu importe.
- portaient peut-être sur le dos leurs carapaces noires et brillantes et leurs matraques, leurs boucliers, leurs casques, leurs visières, leurs reflets, leurs costumes de cafard prêts à tout pour tout mordre.
- sont sûrement remontés, après l’action, après la déforestation du pirate bidonville, tout près des petits grands buildings en construction tout proche, ici ou là, ceux-là qui mangent à coup de béton le moindre mètre carré d’espace, dans la terre ou la vase, proche des deux lignes, la D et puis la C, proche gare, proche commerces, proche toute commodité, résidence de standing en accession à la (putain mais sic) propriété.

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