230512


 
Tres courtoise, valeureuse et sage,
et demenoit moult grant barnage ;
a merveilles tenoit bien terre
et fu touz temps norrie en guerre,
et moult ama chevalerie,
et maintint la toute sa vie.
Onques d’oevre a femme n’ot cure,
ne de filer ne de tisture ;
milza amoit armes a porter,
atournoier et a jouster,
ferir d’espee ou de lance :
ne fu femme de sa vaillance.
 
Le roman d’Enéas, Camille, Livre de poche, Lettres gothiques, p.273-274.
Très courtoise, valeureuse et sage,
elle était de très nobles moeurs ;
elle gouvernait sa terre à merveille,
et, élevée depuis toujours dans la guerre,
elle avait la passion de la chevalerie
qu’elle pratiqua toute sa vie.
Jamais elle ne se soucia d’ouvrages féminins,
de filer ou de tisser ;
elle préférait porter les armes,
combattre et jouer,
frapper de l’épée ou de la lance :
il n’existait pas femme de sa vaillance.
 
Le roman d’Enéas, Camille, Livre de poche, Lettres gothiques, traduction Aimé Petit, p.273-274.

Mis mon grand manteau rouge, celui à cause duquel l’un des clodos de St-Lazare (pas celui qui joue de l’orgue de barbarie devant l’entrée du Havre accompagné de ses deux chats Hitler, un autre), tel X jour, m’a dit madame, m’sieur, z’auriez pas, et je me demande : est-ce que c’est dû à la couleur ? Est-ce que le rouge c’est menstruel ?

 
« Ou fuiez vous, mauvais guerrier ?
Tornez arriere en la place.
Dont ne savez vous qui vous chace ?
Ce sont femmes ! Or ait vergoigne
qui pr elles fuit de besoigne.
N’allez avant, estez arriere,
ne doutez point ; chascuns i fiere ! »
Vers Camille se retorna,
moult fierement l’araisonna.
« Dame, fait il, qui estes vous
qui ci vous embatez seur nous ?
Nos chevaliers vous voi abatre :
femme ne doit mie combattre
se par nuit non et en gissant,
la puet faire homme recreant ;
mais ja nul preudom o l’escu
par femme ne sera vaincu.
Laissiez ester desmesurance,
l’escu metez jus et la lance,
et le hauberc qui trop vous blece ;
ne moustrez point vostre prouesce.
Ce n’est mie vostre mestier,
mais bien filer, coudre ou taillier ;
en belle chambre soz cortine
ffait bon combatre o tel meschine.
Venistes ça por vous moustrer ?
Je ne vous veul mie acheter.
Pour quant blanche vous voi et bloie :
.IIII. deniers ai ci de Troie,
qui sont moult bon, de fin or tuit ;
ceuz vous donra por mon deduit
une piece mener o vous ;
je n’en seray point trop jalous,
bailleray vous aus escuiers.
Bien vous veul vendre mes deniers :
se tant y perch, point ne m’en plaing,
vous en avrez double gaaing :
l’un ert que de mon or avrez,
l’autre que vostre bon ferez ;
mais ne vous souffiroit naient,
je cuit, se il estoient cent ;
vous en porriez estre lassee,
mais ne seriez mie saoulee. »
 
Le roman d’Enéas, Sarcasmes de Tarchon, Livre de poche, Lettres gothiques, traduction Aimé Petit, p.443-445.
« Où fuyez-vous, lâches guerriers ?
Faites demi-tour sur place !
Ignorez-vous donc qui vous pourchasse ?
Ce sont des femmes ! Honte
à qui fuit sous leur pression.
N’allez pas plus loin, revenez sur vos pas,
n’éprouvez pas de crainte : que chacun frappe !
Il se retourna du côté de Camille
et l’interpella avec mépris :
« Dame, dit-il, qui êtes-vous
pour vous jeter ici sur nous ?
Je vous vois abattre nos chevaliers :
une femme ne doit pas combattre
sinon la nuit, en position couchée,
alors elle peut venir à bout d’un homme ;
mais jamais un preux portant l’écu
ne sera vaincu par une femme.
Renoncez à ces prétentions démesurées,
jetez l’écu, la lance
et le haubert qui vous fait trop de mal ;
ne faites pas étalage de votre vaillance.
Ce n’est pas là votre fonction,
c’est de bien filer, coudre ou couper ;
dans une belle chambre, sous les rideaux,
il fait bon être aux prises avec une fille comme vous.
Etes-vous venue ici pour vous exhiber ?
Je ne veux pas vous acheter.
Pourtant, je vous vois blanche et blonde :
j’ai ici quatre deniers de Troie,
monnaie de valeur, tous d’or fin ;
je vous les donnerai pour prendre
un moment de plaisir avec vous ;
je ne serai pas très jaloux :
je vous livrerai aux écuyers.
Je veux vous faire bien gagner mes deniers :
si j’y perds, je ne m’en plains pas,
vous y aurez double profit :
d’une part en ayant mon or,
d’autre part en prenant votre plaisir ;
mais cela ne vous suffirait pas,
je pense, même s’ils étaient cent ;
vous pourriez être épuisée,
mais vous ne seriez pas satisfaite. »
 
Le roman d’Enéas, Sarcasmes de Tarchon, Livre de poche, Lettres gothiques, p.443-445.

Dans ces quelques passages d’Enéas, suivre Camille, une Amazone en chevalerie. Grande affection pour ces scènes. Là encore, oui mais longtemps avant, c’est du Tarantino. Ca veut dire quoi être une femme ? J’écoute à donf du russe dans Spotify. C’est une femme qui y chante [1].

 
Camille ot honte et grant ire
de ce qu’elle li oÿ dire ;
le bon cheval broiche et point,
vers Tarson vait et a lui joint.
Elle le feri de grant vertu
dessor la boucle de l’escu,
d’ore en autre li a brisié
et l’ouberc treilliz desmailliée ;
mort le trebuche du destrier,
puis li a dit en reprouvier :
« Ne ving point ça por moy mostrer
ne por putaige demener,
mais pour faire chevalerie.
Vostre denier ne veul je mie,
trop avez fait folle bargaigne ;
je ne vif mie de tel gaaigne ;
miex say abatre .I. chevalier
que acoller ne donoier :
ne say mie combatre enverse. »
Atant poignent a la traverse
dui chevalier qui l’ont ferue ;
por .II. lances ne se remue
ne se parti de la selle.
Tarpage, une seue pucelle,
point celle part a la rescousse ;
l’un feri, s’a sa lance estorse,
l’espee trait au trestorner,
si li a fait le chief voler.
 
Le roman d’Enéas, La réponse de Camille, Livre de poche, Lettres gothiques, p.444-445.
Camille fut humiliée et ucléerée
par ce qu’elle lui entendit dire ;
elle éperonne son bon cheval,
se dirige vers Tarchon et engage le comabt.
Elle le frappe avec une grande vigueur
sur la boucle de l’écu,
elle le lui a brisé d’un bout à l’autre
et rompu son haubert à mailles entrelacées ;
elle l’abat mort du destrier,
puis elle lui adresse ce sarcasme :
« Je ne suis pas venue pour m’exhiber
ni pour faire la putain,
mais pour accomplir des exploits de chevalier.
Je ne veux pas de vos deniers,
vous avez fait un marché insensé ;
je ne vis pas de tels gains ;
je sais mieux abattre un chevalier
que l’enlacer et lui faire l’amour :
je ne sais pas me battre sur le dos. »
Alors éperonnent sur son flanc
deux chevaliers qui l’ont frappée ;
leurs deux lances ne la font pas bouger
ni ne lui font quitter la selle.
Tarpeia, jeune fille de sa troupe,
galope de ce côté à la rescousse ;
elle frappe l’un et brise sa lance,
en faisant demi-tour, elle tire son épée
et lui fait voler la tête.
 
La réponse de Camille, P. 444-445
 
Le roman d’Enéas, La réponse de Camille, Livre de poche, Lettres gothiques, traduction Aimé Petit, p.444-445.

Me reste plus grand chose de mes vieux cours d’ancien français. M’empêche pas de l’entendre dire par Mme M., ma prof d’alors, cette langue, très fine, élégante. Le sel de ce dernier passage, la phrase « ne say mie combatre enverse ». Je ne sais me battre à l’envers. Est-ce bien là où nous sommes ? À l’envers ? L’ai dit déjà, la traduction de L’énéide est une adaptation. D’où les chevaliers, la fine amor, les ponts-levis. Suis pas du genre à débusquer l’anachronique. Dimanche me suis demandé si dans Ulysse je traduirai plutôt « the hob », soit l’âtre, par micro-ondes ou plaques à induction. Peu importe : le rythme dictera. Dans un rêve, X nuit, mâcher un téton mâle. Être encore à l’envers ? Mais moi j’ai mis le manteau rouge car c’est le seul dont les grandes poches peuvent contenir les 600 quelques pages de l’Enéas. Après, à la première personne, me vois jamais avec.

23 mai 2012
par Guillaume Vissac
Journal
#Genre #Homosexualité #Métro #Mort #Paris #Quentin Tarantino #Rêve #Traduire #Yoko Kanno

[1Lapsus-clavier : j’écris qui y hante.

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