070714


Je n’avais jamais vu autant de disques de ma vie, des milliards de microsillons en acétylène polymérisé qui puaient le pneu usé. Mon type sautait de box en box, propulsé par une sorte d’intuition métapsychique. Il n’était pas en transe, c’était autre chose, une réaction difficile à définir, un mélange d’esprit missionnaire et d’état d’hyperlucidité. Il paraissait prendre tout cela avec un sérieux extrême comme si sa propre vie en dépendait. Il semblait totalement concentré sur sa tâche, mentalement séquestré dans une cellule transparente et hermétique qui avait pour enseigne Krautrock. Je pris alors conscience de toute cette passion insane qui l’habitait : il cachait sa folie sous les aspects raisonnables d’un simple travail à accomplir. Ça n’en était que plus trouble. Car, à mon humble avis, rien n’est plus terrifiant que ces personnes qui savent dissimuler les abîmes psychiques qui les forent sans relâche sous le masque du contrôle total.

Bruce Bégout, KOSMISCHE MUSIK in L’Accumulation primitive de la noirceur, Allia

Très mal dormi. L’engeance qui vit à l’étage au-dessus a encore décidé de bousculer les meubles et de marcher [1].

Au bureau, on te demande souvent, le lundi, ce que tu as fait de ton week-end, en général je ne réponds jamais que des banalités, le plus souvent fictives, ou je marmonne, comme aujourd’hui, après avoir utilisé par accident ou par inadvertance le mot business, une succession d’affirmations qu’on dirait droit sorti des titres secs des dépêches AFP, il n’a pas fait très beau, la France a perdu contre l’Allemagne, Neandertal était plus ancien que nous l’avions cru, avant la fin de ce siècle Paris aura le même climat que l’actuel sud de l’Espagne, il y a des dizaines ou des centaines de milliers d’années des hippopotames se baignaient dans la Tamise, ce genre de choses. Cela me pose un problème : non pas l’instant lui-même au cours duquel j’ai prononcé cette série de réalités difformes mais l’acte de les reproduire ici, dans le journal, et d’imaginer à l’avance qu’un jour, dans le futur nécessairement, quelqu’un ou quelque chose sera peut-être à-même d’archiver ces phrases et de les conserver plus ou moins précieusement comme nous conservons de nos jours des livres. Ce qui me pose un problème, ce sont les liens vers lesquels pointent une partie de ces mots, liens qui permettent de relier la retranscription laborieuse, quotidienne, à l’authentique monde vivant du dehors. Pourront-elles, ces banques d’archives imaginaires, archiver tout en contextualisant ? Et si oui, cela signifie-t-il que, pour ce faire, il faudrait archiver à longueur de temps une photographie du web tout entier tel qu’il existe et ce toutes les heures, minutes, secondes, nano-secondes ? Je n’ai pas de réponse à aucune de ces questions mais je pense (je suppose) qu’il m’est tout simplement impossible d’y répondre car je ne possède pas (encore) le bon paradigme pour imaginer quels outils demain ou après-demain on nous mettra entre les mains.

Entre treize et quatorze faire les soldes, rapidement. J’ai écrit sur ma main gauche, au-dessus du pouce, presque au niveau du poignet, les chiffres correspondant à ma taille de pantalon car je ne retiens jamais ma taille de pantalon, quoi qu’il ne s’agisse pas réellement de ma taille de pantalon, c’est la taille de celui que je porte aujourd’hui, qui est deux tailles au-dessus de ma taille véritable car je l’aurais acheté sans l’essayer ou sans noter ma taille de pantalon sur un bout de mon pouce voilà tout.

Couru sous une pluie lente et épaisse, régulière, capable de se substituer à ma propre peau. 5.36km, 34min35, sur le Recomposed. À mon grand étonnement, il n’y a pas personne autour du lac et sous la pluie. Des joggers. Des joueurs de Frisbee. Des promeneurs avec ou sans parapluie. Il me vient des idées pour raccommoder le truc raté écrit hier sur /// plus ou moins.

21 juillet 2014
par Guillaume Vissac
Journal
#/// #Boulot #Bruce Bégout #Carl Craig #Courir #Mad Men #Moritz von Oswald

[1Comme on s’étonne que la nouvelle voisine marche, dans la saison un de Mad Men, celle qui est (scandale !) divorçay.

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070714, version 7 (21 juillet 2014)

Boulot, ///, Courir, Mad Men, Carl Craig, Moritz von Oswald, Bruce Bégout

<blockquote > Begout 1 et 2

Je n’avais jamais vu autant de disques de ma vie, des milliards de microsillons en acétylène polymérisé qui puaient le pneu usé. Mon type sautait de box en box, propulsé par une sorte d’intuition métapsychique. Il n’était pas en transe, c’était autre chose, une réaction difficile à définir, un mélange d’esprit missionnaire et d’état d’hyperlucidité. Il paraissait prendre tout cela avec un sérieux extrême comme si sa propre vie en dépendait. Il semblait totalement concentré sur sa tâche, mentalement séquestré dans une cellule transparente et hermétique qui avait pour enseigne Krautrock. Je pris alors conscience de toute cette passion insane qui l’habitait : il cachait sa folie sous les aspects raisonnables d’un simple travail à accomplir. Ça n’en était que plus trouble. Car, à mon humble avis, rien n’est plus terrifiant que ces personnes qui savent dissimuler les abîmes psychiques qui les forent sans relâche sous le masque du contrôle total.

Bruce Bégout, KOSMISCHE MUSIK in L’Accumulation primitive de la noirceur, Allia

</blockquote>

Très mal dormi. L’engeance qui vit à l’étage au-dessus a encore décidé de bousculer les meubles et de marcher [1].

[1Comme on s’étonne que la nouvelle voisine marche, dans la saison un de Mad Men, celle qui est (scandale !) divorçay divorcée .

jpg/p1000735.jpg

070714, version 6 (20 juillet 2014)

Très mal dormi. L’engeance qui vit à l’étage au-dessus de chez nous a encore décidé de bousculer les meubles et de marcher [2].

Au bureau, on te demande souvent, le lundi, ce que tu as fait de ton week-end, en général je ne réponds jamais que des banalités, le plus souvent fictive, ou je marmonne, comme aujourd’hui, après avoir utilisé par accident ou par inadvertance le mot business, une succession d’affirmations qu’on dirait droit sorti des titres secs des dépêches AFP, il n’a pas fait très beau, la France a perdu contre l’Allemagne, Neandertal était plus ancien que nous l’avions cru, avant la fin de ce siècle Paris aura le même climat que l’actuel sud de l’Espagne, il y a des dizaines ou des centaines de milliers d’années des hippopotames se baignaient dans la Tamise, ce genre de choses. Cela me pose un problème : non pas l’instant lui-même au cours duquel j’ai prononcé cette série de réalités difformes mais l’acte de les reproduire ici, dans le journalCela me pose un problème  : non pas l’instant lui-même au cours desquels j’ai prononcé cette série de réalités difformes mais l’acte de les reproduire ici , dans le journal , et d’imaginer à l’avance qu’un jour, dans le futur nécessairement, quelqu’un ou quelque chose sera peut-être à-même d’archiver ces phrases et de les conserver plus ou moins précieusement comme nous conservons de nos jours des livres. Ce qui me pose un problème, ce sont les liens vers lesquels pointent une partie de ces mots, liens qui permettent de relier la retranscription laborieuse, quotidienne, à l’authentique au vrai monde vivant du dehors. Pourront-elles, ces banques d’archives imaginaires, archiver tout en contextualisant ? Et si oui, cela signifie-t-il que, pour ce faire, il faudrait archiver à longueur de temps une photographie du web tout entier tel qu’il existe et ce toutes les heures, minutes, secondes, nano-secondes ? Je n’ai aucune réponse à aucune de ces questions mais je pense (je suppose) qu’il m’est tout simplement impossible d’y répondre car je ne possède pas (encore) le bon paradigme pour imaginer quels outils demain ou après-demain on nous mettra entre les mains.

[2Comme on s’étonne que la nouvelle voisine marche, dans la saison un de Mad Men, celle qui est (scandale !) divorcée.

070714, version 5 (8 juillet 2014)

Au bureau, on te demande souvent, le lundi, ce que tu as fait de ton week-end, en général je ne réponds jamais que des banalités, le plus souvent fictive, ou je marmonne, comme aujourd’hui, après avoir utilisé par accident ou par inadvertance le mot business , une succession d’affirmations qu’on dirait droit sorti des titres secs des dépêches AFP, il n’a pas fait très beau, la France a perdu contre l’Allemagne, Neandertal était plus ancien que nous l’avions cru, avant la fin de ce siècle Paris aura le même climat que l’actuel sud de l’Espagne, il y a des dizaines ou des centaines de milliers d’années des hippopotames se baignaient dans la Tamise, ce genre de choses. Cela me pose un problème : non pas l’instant lui-même au cours desquels j’ai prononcé cette série de réalités difformes mais l’acte de les reproduire ici, dans le journal, et d’imaginer à l’avance qu’un jour, dans le futur nécessairement, quelqu’un ou quelque chose sera peut-être à-même d’archiver ces phrases et de les conserver plus ou moins précieusement comme nous conservons de nos jours des livres. Ce qui me pose un problème, ce sont les liens vers lesquels pointent une partie de ces mots, liens qui permettent de relier la retranscription laborieuse, quotidienne, au vrai monde vivant du dehors. Pourront-elles, ces banques d’archives imaginaires, archiver tout en contextualisant ? Et si oui, cela signifie-t-il que, pour ce faire, il faudrait archiver à longueur de temps une photographie du web tout entier tel qu’il existe et ce toutes les heures, minutes, secondes, nano-secondes ? Je n’ai aucune réponse à aucune de ces questions mais je pense (je suppose) qu’il m’est tout simplement impossible d’y répondre car je ne possède pas (encore) le bon paradigme pour imaginer quels outils demain ou après-demain on nous mettra entre les mains.

070714, version 4 (8 juillet 2014)

Begout 1 et 2

070714, version 3 (7 juillet 2014)

Couru sous une pluie lente et épaisse, régulière, capable de se substituer à ma propre peau. 5.36km, 34min35, sur le Recomposed. À ma propre surprise, il n’y a pas personne autour du lac et sous la pluie. Des joggers. Des joueurs de Frisbee. Des promeneurs avec ou sans parapluie. Il me vient des idées pour raccommoder le truc raté écrit hier sur ///.

070714, version 2 (7 juillet 2014)

Au bureau on te demande souvent, le lundi, ce que tu as fait de ton week-end, en général je ne réponds jamais que des banalités, le plus souvent fictive, ou je marmonne, comme aujourd’hui, une succession d’affirmations qu’on dirait droit sorti des titres secs des dépêches AFP, il n’a pas fait très beau, la France a perdu contre l’Allemagne, Neandertal était plus ancien que nous l’avions cru, avant la fin de ce siècle Paris aura le même climat que l’actuel sud de l’Espagne, il y a des dizaines ou des centaines de milliers d’années des hippopotames se baignaient dans la Tamise, ce genre de choses. Cela me pose un problème : non pas l’instant lui-même au cours desquels j’ai prononcé cette série de réalités difformes mais l’acte de les reproduire ici, dans le journal, et d’imaginer à l’avance qu’un jour, dans le futur nécessairement, quelqu’un ou quelque chose sera peut-être à-même d’archiver ces phrases et de les conserver plus ou moins précieusement comme nous conservons de nos jours des livres. Ce qui me pose un problème, ce sont les liens vers lesquels pointent une partie de ces mots, liens qui permettent de relier la retranscription laborieuse, quotidienne, au vrai monde vivant du dehors. Pourront-elles, ces banques d’archives imaginaires, archiver tout en contextualisant ? Et si oui, cela signifie-t-il que, pour ce faire, il faudrait archiver à longueur de temps une photographie du web tout entier tel qu’il existe et ce toutes les heures, minutes, secondes, nano-secondes ? Je n’ai aucune réponse à aucune de ces questions mais je pense (je suppose) qu’il m’est tout simplement impossible d’y répondre car je ne possède pas (encore) le bon paradigme pour imaginer quels outils demain ou après-demain on nous mettra entre les mains.

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