Eric Chevillard, Choir


Non je ne me suis pas pendu, mais sans doute mon une copie de moi-même aurait souhaité rester à Choir. Choir : patrie des vagues-à-l’âme et des broie-du-noir, Choir : île perdue dans le nulle part des lettres et dans le vide intersidéral de l’humanité. Choir où le mot bonheur n’existe pas mais où il existe « trois cent douze mots pour dire gris ». Choir où le gris, donc, recouvre le ciel, la terre et les sources d’eau, cette « soupe de têtards, de tipules et de vase » derrière laquelle il « faudrait quelque chose à boire pour la faire passer ».

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Choir est mon premier livre d’Éric Chevillard : me voilà dépucelé de Chevillard par Choir : je lui en serai à jamais reconnaissant. Choir met en pratique les plus noirs des fragments du fameux Autofictif, le journal fragmenté quotidien de Chevillard, et l’érige en livre. Roman, dit la couverture ? Pas vraiment. C’en est un sans en être. Ce n’est pas très important.

Sans doute ne pouvons-nous espérer quitter Choir que par la voie des airs. Or ce n’est pas un avion qui nous emportera. Les atterrissages en catastrophe de long-courriers constituent même l’une des principales sources de peuplement à Choir ; les passagers débarqués n’ont plus aucune chance de repartir. Les avions piquent du nez dans le sable. Ils resteront plantés là. Tous les livres dont nous disposons nous sont parvenus ainsi, dans les bagages. Ils sont écrits dans des langues que nous ignorons. À vrai dire, nous ignorons aussi quelle est la nôtre, mais les rescapés l’apprennent vite et sans efforts. Idiome assez pauvre, semble-t-il, comparé à ceux de ces livres dont nous ne comprendrons jamais le premier mot. Ils acceptent parfois de nous les traduire, avant qu’ils ne deviennent pour eux aussi indéchiffrables, ce qui ne tarde guère. Ceux qui contienent des images ont d’ailleurs notre préférence. Ainsi obtenons-nous quelques informations sur le reste du monde. En revanche, nous ne nous fions pas trop aux récits des rescapés eux-mêmes, empreints d’une nostalgie certainement excessive qui les conduit à tout idéaliser et que nous attribuons plutôt aux conditions nouvelles de leur séjour à Choir.
Eric Chevillard, Choir, Minuit, P.48-49.

Choir est un livre construit sur des fragments, des paragraphes. Il y a un narrateur, un habitant de Choir. Il y a cette légende : un sauveur nommé Ilinuk, parti par les airs il y a tant d’années, qui reviendrait un jour pour sauver le peuple de Choir : c’est à dire les extraire hors de Choir et les emmener avec lui loin, si loin de Choir. Il y a d’autres personnages périphériques. Et au centre de tout il y a Choir : matrice boueuse, puits sans fin, marasme quotidien qui contrôle tout et retient tout contre elle les corps. Choir (ou Choir) envahit tout, devient dystopie fabuleuse puisque totalement absurde.

Mal chaussés, comme si cela ne suffisait pas, il faut encore que le sol tremble. Il y eut ce jour où il s’ouvrit et nous crûmes alors que la terre de Choir allait se diviser. Profitant de ce que la faille n’était pas trop béante, la population se scinda en deux, selon les affinités. C’est-à-dire que chacun espérait se retrouver seul et sautait par-dessus la lézarde du côté où demeurait le groupe le moins nombreux en exhortant ses membres à rejoindre l’autre bord – sautez, vite ! Ilinuk a débarqué là-bas ! Tous mensonges étaient bons pour éloigner autrui, pour rester seul et, dans cet espoir, nous franchissions sans cesse la faille qui s’élargit jusqu’à devenir bientôt un insondable précipice. Nombreux furent ceux qui s’y abîmèrent. Puis, tout aussi soudainement, elle se referma, coinçant la jambe droite de Ra’oof entre ses bords rapprochés. L’infortuné est toujours prisonnier de cet étau, nourri par ses chiens qui traînent jusqu’à lui leurs os et leurs croûtes.
P. 56

Comme vu précédemment, l’écriture de Choir fonctionne au fragment : signe d’une oeuvre qui aurait vu son cheminement dicté par l’entreprise d’écriture internet quotidienne ? Peut-être. D’autant que certains de ces fragments pourraient tout aussi bien prendre forme dans l’une des publications de l’Autofictif.

Plutôt patienter dans la salle d’attente du salon de soins de Toqueboeuf. Étrranglements. Énucléations. Supplices à la demande. Raffinement suprême, il ne chauffe pas ses serviettes.
P.93

Mais Choir est méticuleux. La poésie berce Choir. Des supplices à la demande aux jeux cruels et sanguinaires de Choir. Choir compose de petites sonates, parfois de brèves mélodies qui, soufflées dans l’air de Choir, prennent la forme de litanies de gorge, de marmonnements de sectes, de souffles gluants interminables et monotones (évidemment).

Nous tenons pour sûr que les omoplates et les malléoles sont les moignons des ailes que nous avions à l’origine aux pieds et dans le dos et que avons chu sur cette île lorsqu’elles se sont atrophiées pour des raisons que nous ignorons. Mais quand nous avons bu, nous nous laissons aller à croire qu’omoplates et malléoles sont plutôt les bourgeons de nos ailes à venir, que le germe est là encore, dans l’os, qu’Ilinuk alors viendra plutôt nous chercehr quand celles-ci auront repoussé et que nous pourrons le suivre : il prendra la tête de notre vol triangulaire et conduira la grande migration.
P.193

Choir, la version textuellement possible de Cyanide & Happiness et Softer world réunis ? Pourquoi pas après tout ? Ce serait bien le même humour, noir et détaché, planant à quelques mètres de Choir comme les vautours avant la faim ou bien enfoui dans la vase structurante de Choir, entre les crânes des ancètres qui parfois pointent sous les semelles et découpent la terre de Choir.

Nous inculquons aussi à nos enfants – car pour tout ce qui touche à la science, nous avons plus confiance en nous-mêmes qu’en ces nurses ombrageuses – l’idée que la sodomie constitue l’acte reproducteur. Ainsi s’anéantira d’elle-m^me peut-être notre pleurnicharde engeance, dans les convulsions d’une jouissance stérile. Mais la nature n’en finit pas de s’adapter à nos comportements – pour nous garder, pour nous tenir et parce qu’il faut bien un socle ou un support pour que croisse et prolifère le champignon de la moisissure – et nous voyons naître déjà les premiers bébés conçus de la sorte, exactement semblables aux autres, un peu plus joufflus peut-être.
P.159-160.

Choir est aussi « l’autre île », lien de parenté peut-être avec celle de Michal Ajvaz ? Entre mes doigts en tout cas, leurs personnages difformes et geignards ont sensiblement la même forme, peut-être aussi le même look, et leurs voix sonnent pareil. Car Choir est terne, Choir est morne, Choir est désespérément vase et vicère : Choir est magique.

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L’amour au contraire nous affronte. Ah ? vous y mettes les dents ? nous demandent avec les yeux les rescapés quand pour la première fois l’un de nous les embrasse. Mais nous y mettons les dents parce que vous y mettez la langue ! La faim a de telles tenailles. Il ne faut pas la tenter avec un tendre morceau de viande.
P.142

Choir, dont l’île éponyme pourrait avoir pour devise un bien trop familier « rien n’est suffisant », est une grosse bouffée d’air frais dans le paysage littéraire et mon coup de coeur ému de ce début 2010. Choir est piment, Choir est fort, Choir est drôle. Choir est une terre marrécageuse où il fait bon lire, j’y aurais fort volontiers demandé un droit d’asile si par mégarde je ne l’avais pas déjà refermé.

BONDIR HORS DE CHOIR !
oh ! moi !
laisser Choir sous moi, déchet immonde de ma décréptitude, de mon incontinence !
HORS DE CHOIR BONDIR ! ISSIR !
m’arracher à ses glus, à ses boues, élargir les huit trous de mon corps afin que s’écoule au travers tout le sable de Choir !
puis dans mon dos retombe !
derrière moi laisser les tumulus et les prisons de Choir !
oh ! Jaillir des taupinières de Choir !
oiseau oison oisillon oiselet m’essorer !
toutes mes plumes pour la flèche !
et allez, va !
P. 7-8

D’autres ont chu :


- @nalyses (entretien avec Eric Chevillard)

- Tierslivre

- Rhinoceros

- Libé

- Le Monde


-  Journal d’un lecteur

- Télérama

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