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Tom Spanbauer, GRIDS

Première mise en ligne le , dernière mise à jour le 13 septembre 2015, par Guillaume Vissac, dans Traductions |
Tags : Homosexualité - Mort - Tom Spanbauer


GRIDS (pour "Gay Related Immune Deficiency Syndrome", terme utilisé au début des années quatre-vingt pour désigner ce que nous appelons désormais le virus du SIDA) ne s’appelle pas GRIDS. Ce passage correspond en réalité au chapitre "The Real World" issu d’I Loved You More, dernier roman de Tom Spanbauer paru en 2014. Tom Spanbauer est un écrivain américain qui pratique et enseigne ce qu’il qualifie lui-même de dangerous writing. Il a écrit cinq romans, parmi lesquels L’homme qui tomba amoureux de la lune et Dans la ville des chasseurs solitaires, traduits en français il y a une quinzaine d’années. La traduction proposée sur cette page étant purement gratuite et 100% non-autorisée, je m’engage à la retirer si d’aventure l’auteur et/ou l’éditeur de ce texte en fait la demande.

Photo ©Michael Sage Ricci.


Manhattan, octobre 1988. Dimanche fin de matinée, la gueule de bois des bières bues samedi soir sur le perron. Dehors, il fait chaud, soleil, gris et humide. Des poubelles renversées sur le trottoir. À l’intérieur, Little Ben assis face à un fan de Dark Vador. Beaucoup trop de café. De la sueur qui me coule dans les yeux, le long de ma nuque, sous mes bras. Le Sunday Times c’est tout ce qu’il reste.
Putain de dimanches, ouais. Dimanche-Sisyphe : le matin passé à cuver la gueule de bois de la veille et l’après-midi obnubilé par tout ce qu’il faudra faire lundi matin.
Envie de verdure, de douceur, de grands espaces. Je ne vais pas à Central Park : Central Park est à des années lumières des sources d’eau chaude d’Atlanta. La seule chose que cette nature de designer déclenche chez moi, c’est un désir encore plus fort pour la nature réelle. Manhattan ne sera plus jamais comme avant à cause d’Atlanta et de sa magie. Rien ne sera plus comme avant, parce que moi j’ai changé. Avant, j’ignorais ce qui me faisait défaut. Toutes ces années durant c’est au fantôme de la peur que mon corps était lié. À présent, mon corps se souvient également des rayons du soleil sur les champignons, de mon pouce et de ce qu’il m’a appris, d’Hank Hercule, mon Adonis diaphane ; toutes ces choses sont à leur place à l’intérieur de moi également. Un endroit où je suis dur et en vie et où l’espoir existe. Un endroit que je n’oublierai jamais.
Mais j’oublierai. Tu peux en être sûr.
Nous sommes si fragiles.
Ce qui m’attend pour la suite (le destin, la providence, ta putain de bonne étoile), peu importe ce qu’ils me réservent, impossible d’en avoir à l’époque ne serait-ce que la queue d’une idée.
Tout ce que je sais, c’est qu’on est dimanche-Sisyphe, que j’ai la gueule de bois et qu’Atlanta et Hank me manquent. Peut-être qu’il y a un film quelque part. Un film plein de verdure, de douceur, de grands espaces.
Mon appartement est propre, j’ai fait la vaisselle, j’ai pris une longue douche. Première piste du Faith de George Michael. Deuxième piste, je me rase. Dans la salle de bains, sous la fluorescence du miroir, mon bronzage made in Idaho a disparu. Je m’attache une serviette blanche autour de la taille et je m’assois devant l’ordinateur. Mais je me mets à tousser, tousser tellement que j’ai besoin de me relever et de m’appuyer sur l’évier de la cuisine.
C’est tellement cool et français de fumer. Le paquet de Gauloises dans le cendrier, je l’attrape avec mon poing et je l’écrase et je le balance dans la poubelle sous l’évier. La serviette blanche me tombe des hanches. Je regarde mon corps. C’est le moment où Big Ben décide que c’est le moment. Vas-y cowboy, fais-toi tester.
Le jour du test, je prends le train n°6 jusqu’à la 86ème et Lex. Il fait chaud dans la rame et Little Ben y cuve sa gueule de bois encore un peu. On peut se faire tester gratuitement pour le VIH dans tout un tas de cliniques de la ville, mais Big Ben refuse de l’entendre. J’appelle mon éditrice et je lui demande le nom d’un bon médecin. Big Ben a décidé qu’avec un médecin correct j’aurais une meilleure chance.
Le cabinet est dans une maison huppée en grès sombre. Quelques érables qui commencent à jaunir, d’autres rouge-orangé. Des taches d’ombre sur de grosses marches en granite qui mènent directement à la porte du premier étage depuis la rue. Le jour du test je ne vois pas le médecin. Je reste assis un moment dans la salle d’attente sur un grand canapé couleur taupe. Tout est dans les tons terreux ici. Sur le verre impeccable de la table basse Noguchi, éparpillés parmi les autres magazines, je choisis The New-York Review of Books, The Economist et Granta. Un tapis persan du même créateur que celui d’Ursula Crohn. Pendant un moment, je me retrouve dans son appartement, à l’endroit du tapis où le tabouret était posé, celui d’Ursula Crohn. La mémoire, c’est un vieil homme saoul dans une nouvelle d’Hemingway. Mon orteil vert à paillettes et puis mon pied qui pue.
Hank est maintenant très pris par ses études. Apparemment il a décroché un truc à l’Université de Floride. Un mois que nous sommes revenus de notre tournée en Idaho et, depuis, il a passé plus de temps en Floride qu’à Manhattan. J’aimerais lui parler de cette histoire de VIH, mais chaque fois que je l’ai au téléphone, il est tellement à fond sur la possibilité d’étudier avec Barry Hannah que j’ai pas envie de lui saper le moral.
Dans le box immaculé , une infirmière qui porte une étiquette à son nom, Y-Vette, me plante une aiguille dans le bras. Mon sang est tellement rouge, la peau de ses mains tellement noire. Tout le reste ici est blanc.
Un mois plus tard, je me retrouve à nouveau dans le train n°6. Depuis, j’ai essayé d’arrêter de fumer mais j’ai fini par fumer deux fois plus. J’ai arrêté de boire, ceci dit, pendant un mois entier, à l’exception du samedi soir avant le lundi où je devais récupérer mes résultats. Une vraie murge qui a envoyé Little Ben au Spike. Hank est parti en Floride. Ses lettres, ses appels, c’est toujours Barry Hannah, Barry Hannah, Barry Hannah. Putain de Barry Hannah, merde. Big Ben m’oblige à me faire couper les cheveux, une saloperie de coupe tondeuse des années cinquante. Le matin je balaye la rue, ramasse les merdes de chien, arrose le trottoir. C’est le mois de novembre et les new-yorkais sont de retour, alors il y a des toilettes à déboucher, des huisseries à mastiquer, des serrures à réparer.
Silvio, notre serveur à Hank et moi au restaurant de Colombus, est mort. Randy Goldblatt, David, Gary et Lester de Columbia sont morts. Sam Tyler, mon ami de Boise State est mort. Rock Hudson est mort. À St Vincent, je viens voir Dick, le mec qui m’a baisé la nuit du space cake. Pneumocystose. Le long des couloirs de l’hôpital, chambre après chambre après chambre, des jeunes qui ressemblent à des vieux avec des masques à oxygène et des intra-veineuses, des tubes qui sortent de tous leurs orifices. Urine et ammoniaque, sols cirés, air recyclé. Écrans d’ordinateur qui bipent leurs lignes vertes ou jaunes. Si c’est rouge c’est que t’es mort.
À mon arrivée dans la chambre de Dick quelque chose se passe au niveau de mon corps. L’homme qui est là étendu dans ce lit ce n’est pas Dick du tout, c’est un squelette. Comment elles font, les lèvres, pour tirer un sourire quand la chair a fondu à ce point ? C’est pas la peur, c’est la main de Dieu qui me retient d’entrer : mon corps est incapable de bouger, je suis devenu comme une colonne de sel.
Devant St Vincent, assis sur le bord du trottoir, un jeune homme se tient la tête et pleure. Je reste longtemps à cet endroit, à quelques mètres de lui. J’essaye de respirer mais notre air c’est des gaz d’échappement. Honnêtement, j’aimerais consoler ce mec, peut-être lui offrir une cigarette. Mais la façon dont il sanglote, je ne peux pas m’empêcher de sangloter.
L’ampoule au milieu de mon torse, le filament qui vacille. Je regarde mon pouce, pose mon pouce à l’endroit même-pas-peur. Mais putain y a pas moyen.
Le jour de mon rendez-vous, la veille, Little Ben incapable de dormir. J’appelle Hank mais je tombe sur son répondeur. Vous savez quoi faire. Je ne sais pas quoi faire, alors je raccroche. Je cire le bout de mes Black Wings, enfile mon vieux costume en lin bleu, une chemise blanche, et un nœud papillon à pression. Je sens mon cœur qui tape dans mon col trop serré, alors j’enlève le nœud papillon, je défais le premier bouton. L’ampoule et le filament qui vacille ne sont plus dans mon torse mais au fond de mes tripes. Mon cœur est en boucle dans mes oreilles. Et t’as vu comme mes bras tremblent ? Tu l’as vu dans mes mains, mes doigts, le vacillement, comment il me reste coincé dans les phalanges ?
Il fait froid mais le soleil est super blanc. Je ne porte jamais de lunettes de soleil mais ce jour-là j’achète une paire de Ralph Lauren à un type dans la rue. Pas trop de monde dans le 6 alors je peux m’asseoir. C’est bien que je puisse m’asseoir. La rame du métro est ancienne, l’une de celle où les sièges sont alignés de part et d’autre de l’allée centrale, contre les parois. En face de moi, mon reflet dans la vitre. Mes cheveux courts. Je suis mon père avec des lunettes de soleil.
Ce que je m’apprête à dire te paraîtra peut-être forcé ou exagéré. Mais il faut me croire. Parce que je te jure que ce qui arrive ensuite est réel.
Je l’entends sur ma gauche, l’ouverture de la porte entre les voitures du métro. Le cri du train sur les voies s’amplifie et puis les portes se referment. Du fric qu’on secoue dans une cannette. Ce mouvement vers la gauche pour jeter un regard à mon reflet du père dans la vitre : juste un mouvement de la tête. Pas plus d’une seconde. Ce que je vois, lorsque je retire mes lunettes de soleil pour m’assurer que c’est bien ça que je vois, je le prends comme un présage. C’est une femme avec une canne blanche. Autour de son cou on lit : Aveugle et j’ai le SIDA.
La femme du reportage télé. C’est elle. Au cœur de l’épidémie, un petit moment d’optimisme sur la chaîne locale WCBS Channel Two News. Six mois plus tôt, je regardais les infos emmitouflé au chaud dans mon lit en hauteur, sur l’écran de ma télé noir et blanc (elle marche avec un cintre à la place de l’antenne). Cette femme était jeune et jolie, des cheveux courts, du volume. Elle travaillait comme secrétaire et venait d’être testée positif. Elle n’arrêtait pas de parler de sa foi en Dieu et de ses profondes certitudes et de combien c’était important de garder une attitude positive. Quelque chose chez cette femme de tellement frais et de neuf, un truc à la Debbie Reynolds dans sa façon de parler, son sens de l’à-propos. Sa confiance m’a redonné confiance. A stoppé net cette espèce de terreur qui murissait en moi depuis le jour où j’ai entendu pour la toute première fois le diable dire son nom à voix haute : GRIDS. Gay Related Immune Deficiency Syndrome.
Et la voilà, la jeune femme pleine d’espoir et d’allant, de la croute sur la peau des paupières, ses cheveux noirs graissés à l’eau de vaisselle, dans le train n°6 avec une canette vide et une canne blanche et une pancarte autour du cou.
Le médecin est une femme et je me retrouve assis dans son cabinet lambris chêne, haut de plafond. Elle a mon âge, peut-être moins, avec de longs cheveux tressés bruns. Les tresses font tout le tour de sa tête. Trop de sourcils chez elle. La façon qu’elle a de les faire bouger. Demi-lunettes argent sur l’arrête de son nez. Rouge à lèvres sombre. Sa robe est plus ou moins cintrée, elle a l’air confortable, elle est bleue, elle est assise dans un siège en cuir ergonomique derrière son grand bureau chêne. La fenêtre qui donne sur la rue derrière elle est un rectangle blanc. Quelques mèches minuscules de longs cheveux englués dans la lumière. En fait, je n’arrive pas à voir son visage. C’est une silhouette avec des sourcils. Ce que je peux voir, ce que je ne peux pas m’empêcher de regarder, ce sont ses mains. Douces et bronzées, les ongles courts manucurés, repliés sur un sous-main, sous une lumière venue d’une de ces lampes de bureau avec un abat-jour en verre et une cordelette en cuivre pour l’actionner. Son alliance est dorée, incrustée de pierres vertes. Comme elles brillent ces pierres vertes... Impossible de m’empêcher de les regarder car de vraies émeraudes, je n’en avais jamais vues jusque-là.
« Voilà ce qu’ils m’ont demandé de vous dire », elle dit.
Les seuls mouvements qui me parviennent sont ceux qu’elle fait avec ses pouces. Elle roule ses pouces.
« Vous êtes séropositif », elle dit. « Deux-cent-quarante lymphocytes T. Et parce que vous êtes séropositif, vous allez tomber malade. Et parce que vous allez tomber malade, vous allez mourir. »
Ça commence à ce moment-là. Big Ben monte sur ses putain de grands chevaux :
Tire-toi d’ici et vite. Cette femme médecin a trop de pouvoir, elle est derrière un bureau bien trop grand, son émeraude c’est une vraie, et cet endroit t’impressionne beaucoup trop. Tu pourrais commencer à croire à toutes ces saloperies.
Running Boy s’enfuit via Lexington. S’enfuir et fuir encore. Chaque fois qu’un bout de Black Wing tape le trottoir, ça brûle, mon pied me remonte dans la jambe. Du brouillard de Black Wing et c’est Bip-Bip et Coyotte en transparence par-dessus moi. Et puis j’entends rien d’autre. Aucune voiture, aucun bruit dans la ville, rien que la pointe de mes Black Wings cognées sur le ciment. Je cours tellement vite que je perds mes lunettes de soleil, mais je m’arrête pas. Aux carrefours par moments je me retrouve à flotter par-dessus la rue, comme du saut en hauteur en longueur. Je te jure des fois je suis en train de voler. Big Ben gueule regarde comme t’es balèze. Tu cours depuis des kilomètres et t’as toujours du souffle, et t’es toujours balèze. Ces putain de médecins sont même pas vraiment sûrs que c’est le VIH qui déclenche le Sida. Tout est dans l’attitude. Une bonne attitude peut vaincre n’importe quel diagnostique. Tout ce que t’as à faire c’est croire. Le secret c’est d’y croire.
Le premier endroit que j’arrive à reconnaître, c’est Pennsylvania Station. D’abord je n’en crois pas mes yeux mais je suis bien à Pennsylvania Station. Trempé. Comme s’il pleuvait trempé. Mon vieux costume en lin bleu me colle aux bras, au dos, aux mollets. À travers ma chemise blanche, poils de mon ventre. J’ai couru depuis la 83ème rue jusqu’à la 34ème et à Penn Station je suis encore en train de courir. C’est chez Esther que j’essaye d’aller. Bouger mon cul jusque chez Esther en Pennsylvanie et une fois dans le gros manoir d’Esther… Les murs sont en bois, je serai en sécurité. Dans la mansarde cossue, sous son toit incliné, dans ses lits jumeaux et devant sa baie vitrée exposée sud et la cerisaie. En sécurité. Je cours et ma main cherche de la monnaie dans ma poche pour appeler Esther et lui dire j’arrive par le prochain train. Quelque part par là je m’écrase. En pleine foulée, en plein vol, extinction des lumières. Le sol gris, dur.
Silvio s’est chié dessus à en crever. Silvio, son sourire, sa dent manquante, sa peau douce et olive, mon doux, mon doux Silvio est mort en chiant sur ses toilettes. Tout ce que l’infirmière pouvait faire c’est lui tenir la main. Une dernière giclée de merde et son système nerveux para-sympathique a craqué. Gary s’est ouvert les poignets dans son bain. Longues incisions sur la hauteur du bras avec un coupe-papier en pierre. Profondes les incisions, plus de deux centimètres. La couleur rouge, comment elle a giclé par saccade dans l’eau chaude. C’est à ce moment-là qu’il aurait crié ? Sa voisine a dit qu’elle l’avait entendu crier. Randy est mort en camisole de force. Ils ont dû lui attacher les mains. Démence tellement violente qu’il voulait s’arracher le visage. Lester a fait une overdose car l’AZT le détraquait complètement. Le cœur de Tom a lâché, tout simplement. Dick a juste abandonné. En un souffle il était devenu comme son propre squelette.
Et ils ne sont que six. Six hommes que j’ai connus dans une ville pleine de milliers et de milliers d’hommes malades ou à moitié morts, infestés de croûtes et de pustules et de tuberculoses et de mycoses et de psoriasis et de bactéries mangeuses de chair. La façon dont ça te bouffe le cerveau, alors que tu es là, assis, en silence, et que t’en es à entendre le virus avancer dans ta tête.
Des milliers. Des milliers d’hommes terrifiés et perdus, sans défense face à leurs propres peurs. La peur de chacun d’entre eux tout aussi contagieuse que le virus lui-même. De la peur et de la peur et de la peur nourrie par la peur collective et la ville c’est l’horreur c’est l’horreur c’est une putain d’horreur tellement poisseuse que c’est même l’air que tu respires exactement comme quelques années plus tard l’air que tu respires après les tours du 11 septembre est poisseux.
C’est toujours Penn Station. Je suis toujours par terre. Personne n’est venu m’aider mais, instinct new-yorkais, j’ai déjà vérifié mon porte-feuille. On ne me l’a pas piqué. Mon coude me fait mal, ceci dit. Une flaque de sueur par terre et sous mon nez. D’abord je crois que c’est du sang, mais l’œil qui se décolle du sol m’observe et ce n’est que de la sueur, pas du sang (et heureusement que c’est pas du sang). Du sang de séropo. Si c’était du sang, je me relèverais et je me mettrais à courir comme je le faisais quand j’étais gosse et qu’Oncle Bob me chassait à travers toute la ferme.
Une pile de mon corps. Je ne sais même pas où sont mes jambes. Tout ce que je sais c’est ce que je vois. Ma main est si loin devant moi et elle est posée là, à deux carreaux d’ici. Pendant un moment je suis persuadé que ma main est morte mais je sais que c’est pas le cas puisque je viens de vérifier ma poche arrière.
L’ampoule au milieu de mon torse.
Après tout ce temps, rien n’a changé. La peur m’a mené par le bout du nez toute ma vie et aujourd’hui elle me mène jusqu’à la mort. Ça ne change rien combien de temps je cours et jusqu’où.
Et puis ma main se retrouve à Atlanta sous le pommier de Gary et je regarde mon pouce. Tu te souviens ? Cette incroyable certitude des choses que j’ai ressentie vis à vis de la peur et de mon pouce. Comment faisait-on exactement pour faire bouger mon pouce ? Et dans quelle position c’était pour la peur ? Quelle position c’était pour l’absence de peur ?
Regarde-toi un peu, vautré comme ça, comme un porc bien sapé, à te regarder le pouce d’un seul œil à deux carreaux d’écart d’un carrelage gris. Ton pouce, ton pouce, ta saloperie de putain de pouce. Trop la trouille de bouger ton pouce parce que t’as oublié où est passée la position du même-pas-peur, et si ça se trouve ton pouce il est déjà en position même-pas-peur. Et c’est pas le pire. Tu sais très bien que ça peut être pire.
Peut-être que ce truc que tu as découvert sous champis, sous un pommier, dans une ville fantôme d’Idaho, il ne te reviendra plus jamais maintenant que tu es vautré par terre à New York et dans une flaque de sueur.
Reste-là, petit. Essaye de bouger le pouce. C’est ton unique espoir ; non pas la conséquence de ce qui viendra après l’avoir bougé, mais le fait de pouvoir déjà invoquer en toi la volonté de le faire.
Quand on parle d’espoir, la pire des choses possibles, c’est pas de ne pas le trouver.
C’est d’arrêter de chercher.

©Tom Spanbauer, traduction Guillaume Vissac
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2 révisions

Tom Spanbauer, GRIDS, version 3 (16 octobre 2015)

Manhattan, octobre 1988. Dimanche fin de matinée, la gueule de bois des bières bues samedi soir sur le perron. Dehors, il fait chaud, soleil, gris et humide. Des poubelles renversées sur le trottoir. À l’intérieur, Little Ben assis face à un fan de Dark Vador. Beaucoup trop de café. De la sueur qui me coule dans les yeux, le long de ma nuque, sous mes bras. Le Sunday Times c’est tout ce qu’il reste.

Putain de dimanches, ouais. Dimanche-Sisyphe : le matin passé à cuver la gueule de bois de la veille et l’après-midi obnubilé par tout ce qu’il faudra faire lundi matin.

Tom Spanbauer, GRIDS, version 2 (13 septembre 2015)

GRIDS (pour "Gay Related Immune Deficiency Syndrome", terme utilisé au début des années quatre-vingt pour désigner ce que nous appelons désormais le virus du SIDA) ne s’appelle pas GRIDS. Ce passage correspond en réalité au chapitre "The Real World" issu d’I Loved You More, dernier roman de Tom Spanbauer paru en 2014. Tom Spanbauer est un écrivain américain qui pratique et enseigne ce qu’il qualifie lui-même de dangerous writing. Il a écrit cinq romans, parmi lesquels L’homme qui tomba amoureux de la lune et Dans la ville des chasseurs solitaires, traduits en français il y a une quinzaine d’années. La traduction proposée sur cette page étant purement gratuite et 100% non-autorisée, je m’engage à la retirer si d’aventure l’auteur et/ou l’éditeur de ce texte en fait la demande.

Photo ©Michael Sage Ricci.



Mort, Homosexualité, Tom Spanbauer

<blockquote>

Manhattan, octobre 1988. Dimanche fin de matinée, la gueule de bois des bières bues samedi soir sur le perron. Dehors, il fait chaud, soleil, gris et humide. Des poubelles renversées sur le trottoir. À l’intérieur, Little Ben assis face à un fan de Dark Vador. Beaucoup trop de café. De la sueur qui me coule dans les yeux, le long de ma nuque, sous mes bras. Le Sunday Times c’est tout ce qu’il reste.

C’est d’arrêter de chercher.

©Tom Spanbauer, traduction Guillaume Vissac

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