300116


On court dans l’obscurité. Mon père me parle. Entre chaque mot, sa voix tremble. À quelques mètres, un battement furieux. On allume les torches. Une montagne de chair apparaît. C’est un cerf monstrueux qui porte une barbe blanche et vingt-huit andouillers, un de ces animaux qui n’existent que dans la légende. Une balle l’a frappé entre les yeux, transperçant le crâne de part en part. À travers le trou, on voit du vide, puis le faisceau des lampes qui s’agitent en tous sens. Étrangement, le cerf vit encore. Il roule des yeux malgré le coup qui lui a emporté la moitié du crâne et qui aurait dû le foudroyer. Une minute ou deux, son esprit s’accroche à son corps, comme nourri par toutes les lumières qui luisent dans le bois. Un râle s’élève, une voix primordiale. Les chasseurs se taisent. Les chiens n’osent pas s’avancer. On fait cercle, on attend. Désormais, ce sont des soupirs à blanc, un souffle clair, puis une plainte à fendre l’âme, comme le gémissement d’un enfant. Silence. Vent. Le cerf tombe. Les chiens se jettent, la mâchoire béante, et les hommes avec eux, le poignard levé.
 
Nous sommes quelques enfants assis à califourchon sur le cerf encore chaud. Ses bois sont accrochés dans les taillis, sa tête relevée. On prend une première photo. D’autres seront prises le lendemain, une fois le gibier sorti de la chambre froide. À l’instant du flash, la forêt se dresse, puis retombe. Le souvenir me restitue ses couleurs, la plaie au flanc de cet animal. Je me souviens m’être dit que j’aurais un jour à rendre compte de cette mort. 

Philippe Rahmy, Allegra, La Table Ronde. 

H. me file des médocs. Spontanément je prendrais pas de médocs. H. croit en la médecine moderne. J’aurais plutôt tendance à dire des trucs du genre si mon corps manifeste une douleur c’est qu’elle a besoin de s’exprimer. Je rattrape lentement quelques notes pas écrites ces derniers jours (Mueller). Cette histoire de chiffre c’est débile (tu écriras cinq notes par jour) car le volume de chaque est variable. S’agissant d’inventer par leur biais des extraits d’autres textes, je peux passer plus de temps sur une seule que sur douze. Je termine Allegra, roman de Philippe Rahmy paru ce mois. Une écriture d’une telle limpidité. Peu de mots par phrases. Une narration claire mais poésie. Il est allé mettre les mains dans la fiction, ce qui m’avait laissé hors l’an dernier dans Béton armé [1]. Ça a pesé sur moi une autre envie de faire de l’écriture normée. Qu’on peut très bien être beau et clair à la fois.

8 mars 2016
par Guillaume Vissac
Journal
#Corps #Mueller #Philippe Rahmy

[1En réalité c’est une lecture de septembre 2013.

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300116, version 3 (8 mars 2016)

Corps, Philippe Rahmy, Mueller
<img1700|center > un extrait Allegra

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On court dans l’obscurité. Mon père me parle. Entre chaque mot, sa voix tremble. À quelques mètres, un battement furieux. On allume les torches. Une montagne de chair apparaît. C’est un cerf monstrueux qui porte une barbe blanche et vingt-huit andouillers, un de ces animaux qui n’existent que dans la légende. Une balle l’a frappé entre les yeux, transperçant le crâne de part en part. À travers le trou, on voit du vide, puis le faisceau des lampes qui s’agitent en tous sens. Étrangement, le cerf vit encore. Il roule des yeux malgré le coup qui lui a emporté la moitié du crâne et qui aurait dû le foudroyer. Une minute ou deux, son esprit s’accroche à son corps, comme nourri par toutes les lumières qui luisent dans le bois. Un râle s’élève, une voix primordiale. Les chasseurs se taisent. Les chiens n’osent pas s’avancer. On fait cercle, on attend. Désormais, ce sont des soupirs à blanc, un souffle clair, puis une plainte à fendre l’âme, comme le gémissement d’un enfant. Silence. Vent. Le cerf tombe. Les chiens se jettent, la mâchoire béante, et les hommes avec eux, le poignard levé.

Nous sommes quelques enfants assis à califourchon sur le cerf encore chaud. Ses bois sont accrochés dans les taillis, sa tête relevée. On prend une première photo. D’autres seront prises le lendemain, une fois le gibier sorti de la chambre froide. À l’instant du flash, la forêt se dresse, puis retombe. Le souvenir me restitue ses couleurs, la plaie au flanc de cet animal. Je me souviens m’être dit que j’aurais un jour à rendre compte de cette mort. 

Philippe Rahmy, Allegra, La Table Ronde. 

</blockquote>

jpg/dsc_0645.jpg

300116, version 2 (7 mars 2016)

[H H .->mot59] me file des médocs. Spontanément je ne prendrais pas de médocs. H. croit en la médecine moderne. J’aurais plutôt tendance à dire des trucs du genre si mon corps manifeste une douleur c’est qu’elle a besoin de s’exprimer doit être exprimée . Je rattrape lentement quelques notes pas écrites ces derniers jours (Mueller). Cette histoire de chiffre est idiote (tu écriras cinq notes par jour) car le volume de chaque note est variable. S’agissant d’inventer par leur biais des extraits d’autres textes, je peux passer plus de temps sur une seule que sur douze. Je termine Allegra, roman de Philippe Rahmy paru ce mois à la Table ronde. Une écriture d’une telle limpidité. Peu de mots par phrases. Une narration claire mais poésie. Il est allé mettre les mains dans la fiction, ce qui m’avait laissé hors l’an dernier dans Béton armé . ( ou d’avant  ? ) dans Béton armé. Ça a pesé sur moi une autre envie de faire de l’écriture normée. Qu’on peut très bien être beau et clair claire à la fois.

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