Comment écrire en verre


Texte concernant les processus d’écriture du journal écrit à l’invitation de Elizabeth Legros Chapuis et publié dans le n°72 de la revue « La Faute à Rousseau » (juin 2016) éditée par l’APA. Merci à elle de m’avoir sollicité (et plaisir d’y retrouver notamment Pierre Ménard, Anne Savelli, Christine Genin et Martine Sonnet).

Plusieurs phrases m’accompagnent sur ce terrain. Je pense à la maison de verre de Breton mais aussi à des mots plus accessoires et couramment répandus depuis quelques années : le web, c’est la transparence. Il n’est pas nécessairement question de littérature avec cette expression. Il est question de littérature, tout le temps. J’écris un journal quasi quotidien que je tiens sur mon site, fuirestunepulsion.net, et ses quelques incarnations antérieures, depuis plus de dix ans. En terme d’écriture de soi le web a bousculé les usages.

Dans les faits, un journal sur le web n’est pas très différent d’un journal déconnecté. Ce qui change, c’est l’instantanéité possible de la publication. Longtemps ce fut le cas, et la mise en ligne d’un texte intervenait dans la foulée de sa composition. De lui-même, pourtant, le rythme de publication s’est espacé et un décalage est venu s’instaurer entre l’écriture et la mise en ligne. Quelques jours. Une semaine. Un mois, un mois et demi. On en est là : un mois environ. Ce que ça change est de l’ordre de la respiration. C’est une mise à distance nécessaire, une gorgée de salive pour huiler l’appareil.

Dans les faits, un journal sur le web n’a rien à voir avec un journal déconnecté : tel que je le conçois, c’est faire l’expérience de l’écriture de verre. D’abord, parce que la matière qui s’instaure entre écriture et publication est poreuse : le texte vit et évolue entre l’instant du premier jet et celui de sa mise en ligne. Pour décrire sommairement quelles sont mes pratiques, tout est entré directement dans l’espace d’écriture du site, je ne passe jamais par l’étape traitement de texte [1]. Le site est utilisé comme espace autonome, unique interface d’écriture, de réécriture, de mise en page et de publication. Ça n’a l’air de rien, mais c’est fondamental : appliqué à l’image que l’on se fait du livre papier, cela revient à imaginer que le carnet manuscrit, la version dactylographiée, les épreuves tirées pour relecture et le livre lui-même soient tenus dans un seul et unique objet translucide. Tout au long du processus d’écriture, les ajouts, suppressions, modifications et corrections peuvent être très nombreuses [2]. Le texte tel que je le conçois est liquide, fluctuant.

À mes yeux, écrire en ligne implique d’accorder autant de soin à la tenue de son espace de publication qu’à la composition des billets quotidiens qui composent le journal. Dans les faits, cela signifie s’investir dans la programmation du site, et donc d’en personnaliser le code. Par exemple, je me suis beaucoup intéressé au versioning des textes. Chaque modification d’article est enregistrée dans la machine et, comme pour n’importe quel traitement de texte actuel, ces modifications peuvent facilement être matérialisées à l’écran par un simple système de code couleur (vert les ajouts, rouge les suppressions). Cet outil figure par défaut dans l’interface privé du site ; j’ai pour ma part tenu à le renverser pour l’inclure dans son espace public [3]. En détournant ce dispositif de ses fonctions premières, j’ai souhaité partager le travail invisible du dessous pour que, dans les faits, chaque article mis en ligne (chaque entrée du journal) existe comme un texte à la fois achevé et comportant en lui-même son propre brouillon.

La gestion des versions est automatique dans l’espace qui propulse le site, par conséquent chaque modification d’un texte génère une nouvelle version qui vient s’ajouter aux précédentes par un jeu d’onglets déroulants présents au bas de chaque entrée du journal. Voilà ce qu’évoquent chez moi les mots journal de verre et la notion de transparence. Rien n’est masqué, tout est apparent.

Ce n’est pas qu’une question technique. L’écriture elle-même est altérée. Appliquer ce procédé à l’écriture de soi redéfinit, notamment, tout rapport à la censure. Écrire un journal qui ne sera pas destiné à être lu avec immédiateté (nombre de journaux d’écrivains ne sont pas publiés de leur vivant) et écrire un journal accessible à tous quelques semaines à peine après son premier jet implique des démarches résolument différentes, quand bien même la forme finale est identique. Suivant cette idée de journal de verre, il devient impossible de complètement retrancher quoi que ce soit au texte écrit une fois enregistré. La correction ou la réécriture entre vite dans le jeu de la composition, puisqu’il est désormais possible, via ce système, d’instaurer du sens dans l’acte même de supprimer ou d’altérer un mot, une phrase [4].

Écrire en verre, c’est à la fois banaliser le geste de la réécriture et de la publication régulière mais également se camoufler derrière la production conséquente de textes qu’implique un journal tenu sur la durée. C’est intégrer au processus de création que chaque coup de pinceau doit être visible sur la toile mais c’est aussi se servir de la profusion des possibilités pour se fuir. Soit, comme l’a écrit Pierre Senges, l’art de « porter dix-sept chemises l’une sur l’autre » :

Il a accumulé avec les années de la biographie sur tant de couches, certains épisodes notés sur le moment, les autres reconstitués si longtemps après coup qu’ils se situent au-delà de toute réfutation, des souvenirs sincères d’une époque où il passait son temps à mentir sur son âge et à se prendre pour quelqu’un d’autre, des professions de foi empruntées à des inconnus croisés dans des trattorias, des témoignages qui ne perdaient rien de leur impudeur sincère même reproduits vingt ans plus tard par le vieil Achab (quand il les rattache à son nom, il prend soin de leur être fidèle), d’autres souvenirs ramenés de deux époques et deux pays rassemblés en un seul par souci d’élégance et pour ne pas noyer l’auditeur sous les détails oiseux, et des petites choses écrites dans un carnet, maintenant illisibles, qu’il faudrait donner à déchiffrer aux graphologues pour dire le fond de sa psyché – Achab a maintenant l’assurance de porter comme les vieux vagabonds émérites dix-sept chemises l’une sur l’autre : il est tranquille, il pourrait se déshabiller des heures avant d’atteindre son nombril. [5]

10 juillet 2016
par Guillaume Vissac
Labo
#André Breton #Daniel Bourrion #Elizabeth Legros Chapuis #Pierre Senges

[1S’il m’arrive d’utiliser des logiciels comme LibreOffice, Pages ou Ulysses ce n’est jamais dans le cadre du journal.

[2Jusqu’à plus de trente versions différentes d’un même jour, soit l’équivalent environ d’une nouvelle version du texte par jour, entre le moment de la première écriture et celui de la publication en ligne.

[3À ma connaissance, mon site mis à part, seul Daniel Bourrion dans sa sorte de journal utilise cette fonctionnalité de cette façon (cf. http://www.face-ecran.fr/une-sorte-de-journal).

[4L’autocensure est détournée de cette façon : ce que j’aurais un temps écrit à part, dans un journal hors ligne ou privé, figure désormais dans les versions antérieures du texte, dans le négatif du journal. Ces phrases existent dans un entre-eux rassurant, absentes et présentes à la fois.

[5Extrait de Achab (séquelles), Verticales, 2015 dans le chapitre « Se raconter, monnayer son histoire ».

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Comment écrire en verre, version 2 (10 juillet 2016)

Texte concernant les processus d’écriture du journal écrit à l’invitation de Elizabeth Legros Chapuis et publié dans le n°72 de la revue « La Faute à Rousseau » (juin 2016) éditée par l’APA. Merci à elle de m’avoir sollicité (et plaisir d’y retrouver notamment Pierre Ménard, Anne Savelli, Christine Genin et Martine Sonnet).

Plusieurs phrases m’accompagnent sur ce terrain. Je pense à la maison de verre de Breton mais aussi à des mots plus accessoires et couramment répandus depuis quelques années : le web, c’est la transparence. Il n’est pas nécessairement question de littérature avec cette expression. Il est question de littérature, tout le temps. J’écris un journal quasi quotidien que je tiens sur mon site, fuirestunepulsion.net, et ses quelques incarnations antérieures, depuis plus de dix ans. En terme d’écriture de soi le web a bousculé les usages.

Dans les faits, un journal sur le web n’est pas très différent d’un journal déconnecté. Ce qui change, c’est l’instantanéité possible de la publication. Longtemps ce fut le cas, et la mise en ligne d’un texte intervenait dans la foulée de sa composition. De lui-même, pourtant, le rythme de publication s’est espacé et un décalage est venu s’instaurer entre l’écriture et la mise en ligne. Quelques jours. Une semaine. Un mois, un mois et demi. On en est là : un mois environ. Ce que ça change est de l’ordre de la respiration. C’est une mise à distance nécessaire, une gorgée de salive pour huiler l’appareil.

Pierre Senges, Daniel Bourrion, André Breton, Elizabeth Legros Chapuis
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