Fuck America, roman dé-formation


C’est juste des notes que je pose comme ça sur traitement de texte en attendant de les assembler, de les compiler, de leur trouver un sens. Il y a un peu plus d’un an X. lançait de son côté une analyse comparative de Fuck America sur les récits d’immigré, portrait croisé notamment avec les bouquins de John Fante. Je recommande (aussi) car c’est un point que j’aborderai pas. Ce qui m’intéresse et que j’ai envie de creuser, dans Fuck America, c’est la dégradation du récit initiatique (ou roman d’apprentissage, de formation ou Bildungsroman pour reprendre la langue d’Hilsenrath), la mise en pièce d’un genre, la subversion du récit. (Bien évidemment les quelques points éparpillés ci après dévoilent des éléments clés de l’intrigue, la spoile, comme on dit, et il est bien évidemment conseillé à ceux qui n’aurait pas encore lu Fuck America et souhaiterait le faire de les parcourir afin de leur gâcher la lecture du bouquin).

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Définition. Bildungsroman = récit initiatique = roman d’apprentissage = roman de formation. Je reprends la définition donnée par Charles Ammirati (Le roman d’apprentissage, Paris, Presses Universitaires de France, 1995) et qui m’avait aussi servi de point de départ artificiel lorsque je m’étais posé la même question, encore en fac, sur Moon Palace (parce qu’elle est simple, parce qu’elle est brève) :

Le roman d’apprentissage [met] en scène un héros jeune qui quitte l’univers familial et fait ses premiers pas dans le monde en essayant d’y conquérir une place et d’y découvrir le bonheur, traversant pour ce faire des épreuves qui l’obligent à réfléchir sur lui-même et sur la société.

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Je prends la définition d’Ammirati par la fin : Fuck America est un roman social : le titre déjà. L’ouverture propose copies de lettres envoyées par Bronsky père au Consul Général des US pour l’obtention de visas d’émigration pour la famille Bronsky (rappelons les dates, les lieux, les faits : 1939, Allemagne, famille juive). Ensuite les bas fonds new-yorkais, immigrés dans les années cinquante, la rue, les jobs, les clodos puants de NYC, la société de consommation américaine. Mais Bronsky ne réfléchit pas sur la société : c’est la société qui réfléchit Jakob Bronsky.

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Bronsky est relativement jeune encore (27 ans) mais c’est un corps déformé : on dit qu’il en fait facilement 40. Et aux US, culture du paraître oblige, parce qu’il fait 40, il a 40. Alors le jeune du récit initiatique ne l’est plus et foire du même coup son initiation parce qu’il passe à côté (avant même de l’entamer).

J’ai dit : « J’ai vingt-sept ans. » « Mais vous faites plus. » « Je sais. » « Vous pourriez en avoir quarante. » « Je sais. » « En Amérique », a dit l’agent matrimonial, « les femmes recherchent des hommes du même âge. C’est comme ça. Ce qui compte, ce n’est pas l’âge que vous avez réellement. » « Qu’est-ce qui compte alors ? » « L’âge que vous faites. »
Edgar Hilsenrath, Fuck America, Attila, trad : Jörg Stickan, P.179

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Quitter l’univers familial parlons-en : la guerre a éclaté la famille Bronsky, et les seules références familiales sont soit issues du passé (fantasmé ou non), soit périphériques : comme ces fantomatiques membres Bronsky qui auraient réussis aux US (paraît que) et qui traversent parfois l’écran. Mais Jakob ignore et s’exile : comme Hilsenrath lui-même il ère un certain temps dans le désert avant de débarquer vraiment.

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La position du jeune homme qui veut apprendre c’est : tourné vers devant, avance et ne te retourne pas. La position de Jakob Bronsky n’est pas la même. Enroulé sur lui-même pour y extraire, de lui-mêmes encore, les réalités enfouies du passé. Jamais vraiment droit, sinon sous les douches froides qui lui servent à « calmer sa bite ». Puis assis à sa table de cafétéria-clodo, tordu sur sa page et ses chapitres qu’il poursuit tout au long du récit pour un récit (un autre) qui se développe dans le non-dit et qui s’appelle LE BRANLEUR.

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LE BRANLEUR est lui-même une déformation d’un autre livre d’Edgar Hilsenrath, palpable, qui affleure sous la page de Fuck America et qui s’appelle Nacht. Nacht prend le ghetto comme épicentre, l’Holocauste, y survivre et comment. LE BRANLEUR a pour but d’extraire de Bronsky son passé oublié, son expérience du ghetto, la guerre.

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Bronsky d’ailleurs n’a qu’une idée fixe : écrire LE BRANLEUR pour retrouver une mémoire perdue, son expérience de l’Holocauste. C’est une autre déformation du récit initiatique. L’objectif du héros n’est pas ici d’accéder à « une connaissance de lui-même, des autres, de la société et du monde » mais de retrouver un passé dissimulé, refoulé dans trou, enterré sous les os. Le sens est inversé, le point de fuite, à son tour, tordu, donc déformé.

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Retour à la définition. Y a pas de bonheur dans Fuck America, ou alors des bonheurs simples, éphémères, souvent ratés, voire sacrifiés. Y a l’expérience de l’agence matrimoniale qui tourne à vide, il y a les quelques jours d’écriture, les pourboires, les jobs faciles. Et puis y a les putes, quand on a l’argent pour, et c’est souvent minable, et c’est souvent gâché :

Je n’ai même pas pris le temps d’enlever le couvre-lit. Tellement j’avais envie d’elle. Je l’ai poussée sur le lit en me jetant sur elle. J’ai juste eu le temps d’ouvrir la braguette de mon pantalon parisien – la braguette aux boutons démodés – que je giclai déjà.

J’ai dit : « Ça ne compte pas. »
« Comment ça ? »
« J’ai joui trop vite. »
« C’est pas de pot, mon petit. »
« Je ne te l’ai même pas mise. »
« C’est pas de mot, mon petit. »
« Laisse-moi faire encore une fois ! »
« C’est encore vingt-cinq dollars. »

P. 201

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Autre déformation, et pas des moindres : celle du langage. Dans Fuck America la langue elle saute, saccade comme un vinyle rayé : c’est pathologique dans les dialogues, qui répètent sensiblement les mêmes répliques dans un style sec, haché, épuré à l’extrême (cf. plus haut). Disque rayé aussi dans la mémoire de Bronsky qui ne se rappelle rien de la période qu’il essaye d’écrire mais qui pourtant retisse les mêmes histoires d’émigrés, inventées, souvent entendues de la bouche d’un autre. Il déforme aussi des légendes urbaines. Il met en scène sa propre méconnaissance de son passé. Au début du livre, il va même jusqu’à s’inventer un double, prenant des nouvelles d’un certain Jakob Bronsky, et inventant plusieurs versions d’histoires potentiellement vraisemblables. Sa quête de vérité (faussée dès le début) passe automatiquement par la fiction. Et quand elle y passe (c’est le récit lui-même, voire le récit dans le récit) elle est mixée par une autre déformation, beaucoup plus visible : celle de la typographie, qui dévie les paragraphes, enfle les caractères...

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Fiction ou bien fantasme, c’est possible aussi. C’est une écriture typiquement américaine, qu’on retrouve d’ailleurs chez les minimalistes comme Amy Hempel, Chuck Palahniuk, Tom Spanbauer. On parle aussi du syndrome Six Feet Under plus connu sous la formule je vois des gens qui sont morts. Et les morts cohabitent avec les vivants, filtre fictif déposé sur celui de la réalité transparente. C’est la même chose dans Fuck America. Rien n’est vrai donc tout est vrai car tout est mis au même plan sur le fil directeur du récit. Bronsky est double. Il viole une secrétaire de direction comme il l’invente durant une longue séance de masturbation. Il utilise une animatrice de télévision comme psychiatre comme il l’invente durant une longue séance de masturbation (bis). Il revit son passé et déroule le fil fictif du BRANLEUR. Quand toutes les trames sont au même niveau tout devient vrai.

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La quête de vérité de Bronsky arrive à son terme dans un curieux final qui dynamite le rythme du récit (là encore : déformation de la structure du livre). Mais l’histoire (car c’en est une) racontée par Bronsky sur le divan de Mary Stone correspond à un autre tour de passe-passe : Jacob Bronsky raconte l’histoire des « autres six millions », les six millions de Jacob Bronsky restés morts dans le trou de l’Holocauste.

« La guerre est alors arrivée », je dis. « Et la guerre a rattrapé la famille Bronsky. Y compris Jakob Bronsky. Et quand la guerre a été finie il y a eu, tout d’un coup, deux Jakob Bronsky. » « Comment ça, il y a eu deux Jakob Bronsky ? » « Il y en a eu deux », je dis. « Le premier Jakob Bronsky, mort avec les six millions, et l’autre Jakob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions. »
P. 251

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La fin du récit initiatique pose la question de l’accomplissement (ou non) de l’initiation du héros. À la fin de Fuck America Bronsky étale un autre fantasme, celui d’un retour en Allemagne

’Nous allons vous louer un appartement dont, évidemment, nous règlerons le loyer’, dit le secrétaire général de l’association Crime et Châtiment. ’Chaque jour, vous recevrez de notre part votre paquet Châtiment-Amour avec tout un tas de gourmandises. Il est donc pourvu à votre bien-être. Vous recevrez également de l’argent de poche et si vous avez d’autres souhaits, faites-le nous savoir.’ (…) ’J’ai besoin de femmes aussi’, dis-je. ’Car en Amérique, c’était un gros problème.’ ’Des femmes, nous en avons plus qu’il n’en faut’, dit le secrétaire général de l’association Crime et Châtiment. ’Il s’agit de femmes d’anciens SS, mais nous avons aussi des femmes sans culpabilité personnelle mais qui croient à la culpabilité collective et souhaitent faire réparation au nom de nous tous.’
P. 282 -283.

, celui de l’arrivée au pays d’un nouveau Kafka : naissance d’un autre Jakob Bronsky. Les dernières pages inventent ou racontent une conférence de presse, déforment encore l’initiation en prenant la tangente : lisez LE BRANLEUR, dit Jakob Bronsky, et le récit se mord la queue.

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LE BRANLEUR, énigme de Fuck America, n’est pas montré. Nous n’aurons tout au long du livre qu’un compte rendu sommaire de l’avancement des chapitres. Le seul détail mentionné concerne l’invention du titre, et il n’est pas signé Jakob Bronsky. L’énigme du livre est un trou noir à lui tout seul qui, comme la mémoire foutue de Bronsky, lui déforme le corps.

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