médecine, s.f. Science des maladies et art de les guérir.

Liste de passages ou de textes à utiliser, pirater ou détourner pour Morphine(s) (document de travail).

Alexievitch, Svetlana

Les cercueils de zinc

Ce passage au cours duquel une mère racontera vouloir absolument rêver de son fils, mort à la guerre, mettant sous son oreiller des trucs lui ayant appartenu pour le faire apparaître, en vain (j’ai oublié où ça se trouve et je n’ai pas corné la page).

Artaud, Antonin

L’ombilic des limbes (Édition Quarto Gallimard, P. 107)

Docteur, « Il y a un point sur lequel j’aurais voulu insister : c’est celui de l’importance de la chose sur laquelle agissent vos piqûres ; cette espèce de relâcement essentiel de mon être, cet abaissement de mon étiage mental, qui ne signifie pas comme on pourrait le croire une diminution quelconque de ma moralité (de mon âme morale) ou même de mon intelligence, mais, si l’on veut, de mon intellectualité utilisable, de mes possibilités pensantes, et qui a plus à voir avec le sentiment que j’ai moi-même de mon moi, qu’avec ce qu’en montre aux autres. Cette cristallisation sourde et multiforme de la pensée, qui choisit à un moment donné sa forme. Il y a une cristallisation immédiate et directe du moi au milieu de toutes les formes possibles, de tous les modes de la pensée. Et maintenant, Monsieur le Docteur, que vous voilà bien au fiat de ce qui en moi peut être atteint (et guéri par les drogues), du point litigieux de ma vie, j’espère que vous saurez me donner la quantité de liquides subtils, d’agents spécieux, de morphine mentale, capables d’exhausser mon abaissement, d’équilibrer ce qui tombe, de réunir ce qui est séparer, de recomposer ce qui est détruit. Ma pensée vous salue. »

Benjamin, Walter

Sens unique, Maurice Nadeau, traduction Jean Lacoste

« Des planches sales forment le fond argileux dans lequel, brillantes dans l’air froid, quelques rares couleurs se dissolvent. » (P. 201)

Boulgakov, Mikhaïl

Tout Récits d’un jeune médecin
Tout Morphine

Colautti, Ricardo

La trilogie Sebastián Dun, Éditions de l’Ogre, traduction Guillaume Contré

« M. Juan était mon confident et moi, j’étais son confident. »

Golovanov, Vassili

Éloge des voyages insensés, Verdier, traduction Hélène Châtelain

Piter = Saint-Petersbourg

« Qu’est-ce qu’il disait, Korepanov ? Que sur l’île existeraient deux temps parallèles : le temps de l’abstinence et le temps de la soûlerie ? Et qu’il valait mieux ne pas arriver dans le second ? » (P. 12)

« Je me souviens de bancs d’argile émergeant de l’eau, luisants comme des dos de baleines. Nous sommes remontés plusieurs fois dans le canot : lorsque nous trouvions une coulée d’eau profonde entre les fonds qui se dénudaient, nous mettions le moteur en marche et foncions à travers ce labyrinthe d’agile.
Puis, nous sautions de nouveau à l’eau et, de nouveau, nous tirions le canot.
Autour de nous, un univers né de l’argile.
Argile des bancs de sable : argile grise, la plus tendre, la plus fine qu’il m’ait été donné de voir. Argile que rien, jamais, n’a effleuré ; argile primordiale, dans sa forme originelle, travaillée par l’eau jusqu’à devenir idéalement lisse ; argile s’accumulant, gonflant ici d’année en année, couche après couche, siècle après siècle , argile vivant d’une vie sombre et aveugle, respirant d’un souffle primaire, lourd et cru ; principe mis à nu du monde où seuls de minuscules touffes d’algues iodées et des vers d’eau survivent en s’y accrochant... »

(P. 170)

« Nous ne savons rien du nickel coulé près de Kolgouev en 1978 avec des déchets radioactifs, nous ne savons rien des bases de sous-marins atomiques près de Mourmansk, ni du polygone nucléaire de la Nouvelle-Zemble, et encore moins des autres bases situées dans les lieux les plus reculés du monde. »

(P. 250)

« Nous quittons l’espace vierge qui nous a accueillis pendant dix jours... Et pendant ces dix jours, nous nous sommes tant et tant gorgés de cet espace, que je me demande comment nous n’avons pas explosé : nous l’absorbions sans retenue, comme l’air qu’on respire, pour longtemps, pour des années. Et lorsque, après trois ans, je suis revenu à Kolgouev, j’ai compris à quel point cet espace basique, matriciel s’était imprimé en moi, et qu’il y avait bien des choses auxquelles, désormais, je n’avais plus besoin de prêter attention : je pouvais tranquillement m’attacher à des détails et photographier ceux qui me faisaient signe : « buisson de saule après la neige », « lentille » (un petit lac qui reposait dans la toundra à la veille de l’été, encore recouvert d’une lentille de glace), « minerai des marais » (ça, c’était au moment du dégel. Quand j’étais petit, on nous disait, en cours d’histoire, que nos ancêtres extrayaient le fer d’un certain « minerai des marais » que j’étais curieux de découvrir et que j’ai vu là — dépôts rouge brun d’une rouille absolument pure, véritables chaudrons creusés dans une terre saturée de rouille elle aussi, tiges de plantes durcies de rouille transformant les marécages en jugnles brun métallisé, coulées de rouille, légères suspensions de rouille au fond des marais criblés de bulles de gaz : des dizaines, des centaines de tonnes de rouille) ; « poisson sur la neige » (les écailles argentées du lazazret scintillant d’un éclat particulier sur la neige tardive et granuleuse) ; « gouttes » (impressionnant talus de neige avec des gouttes au bord des surplombs), et « horizon lointain ». »

(P. 327)

« La nuit, je vois un spectacle stupéfiant : après minuit, sur le lac, le brouillard masque totalement le soleil, et la rive opposée s’assobrit au point que je ne distingue plus que celle sur laquelle nous nous tenons, et la surface lisse de l’eau se fondant lentement dans la brume avant d’y disparaître. Mais au-dessus du brouillard, le ciel est parfaitement bleu et sa clarté froide se reflète dans l’eau. Ainsi la masse diffuse du brouillard occupe le milieu du tableau, l’eau se fond dans le ciel, et le ciel dans l’eau, sans ligne de partage, sans frontière, sans ligne d’horizon. À travers ce vide du brouillard, il me semble que le ciel est sur le point de basculer sur moi. Une oie passe et son reflet pâlit dans le miroir embué du lac. Dans ce monde d’eau et de ciel confondus, il n’y a rien, rien que les voix des oiseaux de nuit. L’eau, le vide, le reflet de deux nuages jaunâtres dans le bleu du lac. Personne à des kilomètres à la ronde. Une paix hallucinante. »

(P. 401)

Sieno (prénom)

« Sur les dix-neuf jours que nous avons passés en juillet et août en divers endroits de l’île, la température n’a jamais dépassé +9 °C, et encore cela ne s’est produit qu’une seule fois, à midi ; le plus souvent elle oscillait entre +4 °C et +5 °C, en baissant de temps en temps jusqu’à +2 °C ou +1 °C, tandis qu’à Kanine régnait une température de +10 °C à 12 °C, et immédiatement après notre arrivée de Koulgouev, sur la vôte de Timansk, elle est montée jusqu’à +15 °C. »

(P. 481-482)

Kerouac, Jack

Sur la route (le rouleau original, Gallimard, traduction Josée Kamoun

« Je suis allé prendre un Coca vite fait dans une petite épicerie le long des voies, et voilà qu’entre un jeune Arménien mélancolique, le long des wagons de marchandises rouges, et juste à ce moment-là on entend hurler une loco. »

« Quand le soleil est devenu rouge… »

« ...il se carapatait dans les rues comme une grosse araignée... »

« Hinkle était parti balader son fantôme dans les rues de la ville... »

« On aurait dit que j’avais des nuées de souvenirs qui remontaient à 1750 en Angleterre, et que je me trouvais réincarné à San Francisco dans une autre vie, un autre corps. »

« C’est le lendemain que tout est arrivé »

« Neal et moi, on frissonnait dans les haillons du jour. »

« ...elle rentre chez elle, je ne la reverrai plus jamais... »

« ...il avait le sang trop chaud ; ses narines se dilataient ; mais il lui manquait la sainteté native et singulière qui lui aurait permis d’échapper aux verrous du destin... »

« ...sa silhouette s’amenuisait, s’amenuisait... »

« ...noires comme la lune... »

Pasternak, Boris

Le docteur Jivago, Gallimard (traduction Louis Martinez, Jacqueline de Proyart, Hélène Peltier-Zamoyska et Michel Aucouturier)

« La tempête était seule au monde, seule et sans rival. » (P.15)

« Les champs succédaient aux champs. Les forêts les reprenaient sans cesse dans leur étreinte. L’âme s’accordait à la large cadence de ces espaces toujours recommencés. On avait envie de rêver et de penser l’avenir. » (P. 17)

« Comme elle, c’était un homme libre... » (P. 18)

« Le corps gisait dans l’herbe auprès du remblai. Un mince filet de sang coagulé barrait d’un trait noir et net son visage, qui paraissait biffé d’une croix. Le sang ne paraissait pas être son sang, du sang sorti de ses veines mais une surcharge, une addition extérieure, un emplâtre, ou une éclaboussure de boue séchée, ou une petite feuille de bouleau humide. » (P. 26)

« C’était son épaule, c’était sa jambe, et pour tout le reste, c’était plus ou moins elle-même, son âme ou son être, aux limites tracées d’une main sûre et qui s’élançait avec confiance dans l’avenir. » (P. 40)

« Des locomotives sous pression attendaient, prêtes à partir, bprulant les nuages froids de l’hiver de leurs bouffées de vapeur bouillante. » (P. 42)

« ...Tiverzine était vêtu pour l’automne. » (P. 48)

« Le jardin projetait des ombres violettes dans le cabinet. À la manière dont ils regardaient dans la chambre, on aurait dit que les arbres voulaient étendre sur le plancher leurs branches vêtues d’un givre pesant, qui ressemvlait à des coulées figées de stéarine mauve. »

« Les toits jasaient entre eux comme au printemps. C’était le dégel. » (P. 62)

« "Le sort des opprimés est enviable. Ils ont quelque chose à dire sur eux-mêmes. Ils ont toute la vie devant eux." C’était Son avis. C’était l’avis du Christ. » (P. 67)

« Iouriatine (ville) » (P. 72)

« Mais un gel féroce mêlé de brouillard paraissait détraquer l’espace et le fragmenter en morceaux disparates. La fumée ébouriffée et loqueteuse des feux en plein vent, le crissement des pas et le grincement des patins de traîneaux contribuaient à leur donner l’impression qu’ils étaient en route depuis Dieu combien de temps déjà, et qu’ils s’étaient fourvoyés à une distance effrayante. »

« Quatre ans plus tôt, lorsqu’il était en première année, il avait passé tout un trimestre à faire de la dissection dans les sous-sols de l’Université. Il descendait dans le souterrain par un escalier coudé. Par petits groupes, ou chacun de son côté, des étudiants ébouriffés étaient massés dans le fond de l’amphithéâtre d’anatomie. Les uns, derrière un rempart d’ossements, rabâchaient leurs cours et feuilletaient de vieux manuels usés et défraîchis, d’autres anatomisaient en silence dans les coins, d’autres faisaient les pitres, lançaient des plaisanteries et donnaient la chasse aux rats qui couraient en grand nombre sur les dalles de la morgue. Dans la pénombre on voyait luire comme du phosphore des cadavres inconnus dont la nudité frappait le regard : de jeunes suicidés non identifiés, des noyées bien conservées et encore intactes. Les sels d’alumine qu’on leur avait injectés les rajeunissaient et leur donnaient une rondeur trompeuse. On disséquait les cadavres, on les découpait et on les préparait, et la beauté du corps humain restait fidèle à elle-même jusque dans leur moindre fragment, si bien que l’étonnement que l’on éprouvait devant le corps entier d’une ondine jetée n’importe comment sur le zinc de la table ne cessait pas lorsqu’il se reportait sur un de ses bras détachés ou sur une de ses mains tranchées. L’odeur de la formaline et du phénol remplissait le sous-sol, et l’on sentait partout la présence d’un mystère : c’était le destin inconnu de ces corps allongés, c’était le mystère même de la vie et de la mort, qui s’installait ici tout à son aise, comme à son domicile ou à son quartier général.
La voix de ce mystère, plus forte que tout le reste, poursuivait Ioura et le gênait dans ses exercices d’anatomie. Mais elle n’était pas la seule à le gêner ainsi dans sa vie. Il s’y était fait, et si elle le distrayait de ses occupations, cette gêne ne l’inquiétait pas. » (P. 87-88)

« La chambre portait les traces du branle-bas récent. Une infirmière s’affairait silencieusement autour de la table de nuit. Autour d’elle traînaient des serviettes froissées et des essuie-mains humides qui avaient servi de compresses. L’eau du rinçoir était légèrement rose de sang craché. On y voyait nager des débris d’ampoules et des touffes de coton gonflées par l’eau.
La malade était inondée de sueur et humectait ses lèvres sèches du bout de sa langue. Ses traits s’étaient fortement tirés depuis ce matin, où Ioura l’avait vue pour la dernière fois.
Ne serait-ce pas une erreur de diagnostic ? pensa-t-il. Tous les symptômes de la pneumonie striduleuse. On dirait que c’est la crise. Il salua Anna Ivanovna, lui dit une de ces phrases creuses d’encouragement que l’on prononce toujours en pareil cas, puis fit sortir la garde-malade. Prenant la main d’Anna Ivanovna pour tâter son pouls, il alla chercher de l’autre main son stéthoscope dans la poche de son blouson. Par un mouvement de la tête, Anna Ivanovna lui fit comprendre que c’était inutile. Ioura vit qu’elle lui voulait autre chose. Rassemblant ses forces, Anna Ivanovna parla :
— Ils ont voulu me confesser... La mort est là... Elle peut à chaque instant... Quand on va se faire arracher une dent, on a peur, on a mal, on se prépare... Et maintenant, ce n’est pas une dent, c’est moi tout entière, toute la vie... crac, et dehors, comme avec des tenailles... Et qu’est-ce que c’est ? ... Personne n’en sait rien... J’ai le coeur serré et j’ai peur.
Anna Ivanovna se tut. Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Ioura ne disait rien. Au bout d’un instant, Anna Ivanovna continua.
— Tu as du talent... Et quand on a du talent... ce n’est pas comme tout le monde... Tu dois savoir quelque chose... Dis-moi quelque chose... Tranquillise-moi. » (P. 89)

« Maintenant qu’elle sortait pour la seconde fois dans la rue, Lara s’aperçut enfin de ce qui se passait autour d’elle. C’était la ville. C’était l’hiver. C’était le soir.
Il gelait. LEs rues étaient couvertes d’une glace noire, épaisse comme des fonds de bouteilles de bière cassées. Respirer faisait mal. L’air était bourré de givre gris et paraissait chatouiller et piquer Lara de sa toison hérissée, exactement comme la fourrure grise de sa cravate givrée irritait sa peau et entrait dans sa bouche. Le coeur battant, elle parcourait les rues à demi désertes. Sur son chemin, elle voyait fumer les portes des cafés et des gargotes. On voyait émerger du brouillard des visages gelés, rouges comme du saucisson, des naseaux de chevaux et des museaux de chiens barbus et couverts de glaçons. LEs fenêtres recouvertes d’une épaisse couche de givre et de neige paraissaient enduites de craie, et sur leur surface opaque on voyait se mouvoir les reflets colorés des arbres de Noël allumés et les ombres des convives en réjouissance, comme si, sur des draps blancs tendus devant une lanterne magique, on projetait aux passants des ombres chinoises. » (P. 101)

« C’était l’hiver où Ioura écrivait son mémoire sur les éléments nerveux de la rétine pour la médaille d’or de l’Université. Bien qu’il eût étudié la médecine générale, Ioura avait de l’oeil la connaissance approfondie d’un futur oculiste.
Cet intérêt qu’il portait à la physiologie de la vue révélait l’autre aspect de sa nature, — ses dons créateurs et ses réflexions sur l’essence de l’image et la structure de l’idée logique. » (p. 103)

« L’essentiel, alors, n’était pas en lui. A peine concevait-il en ce temps-làqu’il y eût un certain Ioura, lui-même, qui existât séparément et présentât un intérêt ou une valeur quelconque. L’essentiel, alors, était ce qu’il y avait autour de lui. Le monde extérieur l’investissait de toutes parts, palpable, infranchissable et incontestable comme une forêt, et si la mort de sa mère l’avait à ce point ébranlé, c’était bien parce qu’il s’était perdu avec elle dans cette forêt et qu’il y était soudain resté seul et sans elle. Cette forêt, c’étaient tous les objets du monde, — c’étaient les nuages, c’étaient les enseignes de la ville et les boules des échelles d’incendie, c’étaient les frères convers qui galopaient devant la calèche de la VIerge avec des oreillettes en guise de bonnet sur leurs têtes découvertes devant le saint sacrement. Cette forêt, c’étaient les vitrines des magasins dans les passages et, à une hauteur inaccessible, le ciel nocturne habité par les étoiles, le Bon Dieu et les saints. » (P. 112)

« Vous êtes restée assez longtemps couchée. Vous avez été souffrante quelque temps, ça suffit comme ça. Maintenant, il faut vous lever. Changez de chambre, mettez-vous au travail, terminez vos études. » (P. 123)

« Lioudmila Kapitonovna était une jolie femme à la poitrine haute et à la voix basse. » (P. 125)

« Brusquement, un souvenir lui revint : au pavillon de chirurgie de l’hôpital de l’Exaltation de la Croix, auquel il était attaché, une malade venait de mourir. Iouri Andréiévitch affirmait qu’elle avait un échinocoque du foie. Cette opinion était contestée. L’autopsie devait avoir lieu ce jour-là. On allait savoir la vérité. Mais le dissecteur de leur hôpital était un ivrogne invétéré. Dieu sait comment il s’y prendrait.
L’obscurité descendait vite. On ne distinguait plus rien au-dehors. Comme par un coup de baguette magique, l’électricité s’alluma à toutes les fenêtres.

(...)

— Un échinocoque. Ça, c’est un digagnostic. On ne parle plus que de ça. » (P. 131-134)

« Tonia sombrait dans la brume des souffrances qu’elle avait traversées, elle paraissait nimbée d’épuisement. Elle s’élevait au milieu de la salle comme, au milieu d’une baie, un navire qui viendrait de jeter l’ancre et se serait vidé de son chargement d’âmes nouvelles, amenées on ne sait d’où sur le continent de la vie à travers l’océan de la mort. » (P. 134)

« Près de la route forestière, de jeunes soldats fatigués et couverts de poussière, la vareuse trempée de sueur aux omoplates et sur la poitrine, étaient couchés par terre à plat ventre ou sur le dos, les jambes écartées dans leurs lourdes bottes. C’était tout ce qui restait d’une section durement éprouvée. On les avait relevés d’un combat qui durait depuis plus de quatre jours et envoyés à l’arrière pour un court repos. Les soldats étaient couchés comme s’ils étaient de pierre, ils n’avaient plus la force ni de sourire, ni de dire de gros mots, et pas un seul ne tourna la tête quand on entendit grincer dans le bois quelques charrettes qui s’approchaient rapidement. Au grand trot, dans des brouettes sans ressorts, qui faisaient sauter en l’air leurs malheureux occupants et achevaient de leur briser les os et de leur retourner les entrailles, on amenait des blessés à l’ambulance. Là, on leur dispenserait les premiers secours, on les panserait à la hâte et, en cas d’extrême urgence, on expédierait une opération. ON les avait ramassés, ces innombrables blessés, une demi-heure plus tôt, pendant une courte accalmie, dans le champ qui s’étendait devant les tranchées. Une bonne moitié d’entre eux étaient sans connaissance. » (P. 147-148)

« Par miracle, les villages étaient encore intacts dans ce secteur. Ils formaient un îlot que l’océan des destructions avait épargné on ne savait comment. » (P. 149)

« Au fond de la dépression, il y avait une gare. Jivago décrivit les lieux en détail : les montagnes couvertes de pins et de sapins vigoureux, avec des paquets de nuages blancs agrippés sur leurs flancs et des escarpements de granit ou de schiste gris qui faisaient des trous au milieu des forêts, comme des plaques pelées et râpées dans une épaisse peau de bête. C’était un sombre matin d’avril, gris et humide comme ce schiste, comprimé de partout par les hauteurs, immobile et étouffant. Une étuve. La vapeur pesait sur la vallée et tout fumait, tout s’étirait en colonne de fumée, la fumée des locomotives dans la gare, la buée grise des prairies, les montagnes grises, les forêts sombres, les nuages sombres. » (P. 151)

« Je peux arriver n’importe quand, sans prévenir. J’essaierai quand même de télégraphier. » (P. 164)

« Zybouchino » (ville) (P. 166)

« Il y a campagne et campagne. Tout dépend des habitants. Dans certains villages la population aime le travail et travaille. Là, ça va à peu près. Dans d’autres, c’est vrai, il n’y a que des ivrognes. Dans ces cas-là c’est le désert. C’est horrible à voir. » (P. 178)

« La liberté ! La vraie liberté, pas celle des mots et des revendications, mais celle qui tombe du ciel, contre toute attente. La liberté par hasard, par malentendu.
Et comme tous les hommes sont immenses et désarmés ! Vous avez remarqué. Comme si chacun était écrasé par lui-même, par la force héroïque qu’il a découverte en lui. » (P. 179-180)

« C’était ainsi tout au long de la route. Partout le même bruit de foule, partout les mêmes tilleuls en fleur. » (P. 192)

« La nuit, à Soukhinitchi, un porteur obligeant à l’ancienne mode, conduisant Jivago par des chemins sans lumière, le fit entrer par-derrière dans le wagon de deuxième classe d’un train qui venait d’arriver et que les horaires n’avaient pas annoncé. » (P. 192)

« Le train mystérieux avait une destination spéciale, il allait assez vite, s’arrêtait peu de temps ; il se déplaçait, semblait-il, sous contrôle militaire. Dans les wagons on pouvait circuler à l’aise. » (P. 193)

« La bougie avait été allumée par le seul voyageur du compartiment. C’était un jeune homme blond, sans doute fort grand, si l’on en jugeait par la longueur de ses bras et de ses jambes, trop mobiles aux jointures, comme les pièces mal vissées d’un objet démontable. Le jeune homme était renversé avec nonchalance sur la banquette, près de la vitre. À la vue de Jivago, il fit poliment mine de se lever et, au lieu de rester couché à demi, comme auparavant, adopta une pose plus corrrecte. » (P. 193)

« C’était cela la vie, c’était cela l’épreuve, c’était cela le but des chercherus d’aventures, c’était cela le but final de l’art : retrouver les siens, rentrer chez soi, recommencer sa vie. » (P. 200)

« Pendant ce temps, l’interminable couloir coudé qui consuisait au service des accouchements et le long duquel les mères étaient installées s’était rempli du choeur geignard de dix ou quinze voix de bébés, et les infirmières, rapidement, pour que les nouveau-nés ne prissent pas froid, les avaient apportés à leur mère ; chacune en tenait deux sous les bras, comme de grands paquets d’emplettes. » (P. 211)

« Mais il sortit de la chambre comme si on l’avait aspergé d’eau froide, avec le sentiment d’un mauvais présage. » (P. 213)

« Pendant les quelques jours qui suivirent, il découvrit à quel point il était seul. Il n’en faisait reproche à personne, il avait apparemment recherché cette solitude et l’avait obtenue. » (P. 214)

« Mais en ces jours où triomphait le matérialisme, la matière s’était transformée en notion, la nourriture, le bois n’existaient plus ; on parlait de la « question alimentaire », du « problème du chauffage ». » (P. 223-224)

« Il serait devvenu fou sans ses petites habitudes, ses travaux, ses soucis. Sa femme, son enfant, la nécessité de gagner de l’argent le sauvèrent. Il fut sauvé par le quotidien, par l’humble, par l’habituel, par son travail, par les soins qu’il donnait aux malades.
Il comprenait qu’il n’était rien devant la monstrueuse machinerie de l’avenir, il redoutait cet avenir et il l’aimait, il en était secrètement fier et, pour une dernière fois, comme dans un adieu, il regardait avidement les nuages et les arbres, les hommes qui marchaient dans la rue, la ville russe qui n’en pouvait plus de malheur, il était prêt à se sacrifier pour que tout allât mieux, et il ne pouvait rien faire. » (P. 224)

« ...un home qui avait dû être robuste, mais qui avait maigri et dont la peau faisait des poches. » (P. 226)

« ...il trébucha au coin de la rue sur un homme étendu sans connaissance en travers du trottoir. L’homme était couché les bras encroix, la tête reposant sur le butoir d’une porte cochère, les pieds dans le ruisseau. De temps en temps, il poussait de faibles soupirs. Aux questions du docteur qui essayait de le ranimer, il répondit par un bredouillement incohérent, puis il perdit de nouveau conscience. Sa tête était meurtrie, ensanglantée, mais un examen rapide montra que les os du crâne étaient intacts. Le blessé avait dû être victime d’une attaque à main armée. » (P. 229)

« Le docteur en profita pour fourrer avec la rapidité de l’éclair une cuiller dans la gorge de son fils, aplatir sa langue et observer sa gorge, rouge comme une groseille, et ses amygdales gonflées, couvertes de peaux. Iouri Andréiévitch s’alarma de ce qu’il avait vu. » (P. 231)

« À côté des richards bien vêtus, de bourgeois et d’avocats de Pétersbourg, on pouvait voir, mis dans le même sac que la classe exploitante, des cochers de fiacre, des frotteurs de planchers, des garçons de bains publics, des fripiers tatares, des fous échappés aux « maisons jaunes » qu’on venait de supprimer, des petits commerçants et des moines. » (P. 264-265)

« ...Ogryzkova, une fille maigre, albinos, la « môme-narine », la « seringue », comme l’appelait Tiagourova, qui ne lui ménageait pas les sobriquets humiliants. » (P. 269)

« La nuit était obscure. Sans cause visible d’arrêt, le train se trouvait près d’une borne. La ligne semblait normale ; elle était encadrée de sapins et traversait une plaine. LEs voisins de Iouri Andréiévitch, qui étaient descendus avant lui, et qui battaient la semelle devant le wagon, déclarèrent qu’il n’y avait pas eu d’accident, à leur connaissance, mais que le chauffeur avait arrêté le train sous prétexte que la région était menacée et qu’il refusait de conduire plus loin le convoi tant qu’une draisine n’aurait pas vérifié l’état de la ligne. Les voyageurs lui avaient envoyé des délégués pour l’amadouer et, en cas de nécessité, pour lui graisser la patte. ON racontait que les marins s’en étaient mêlés. Ils s’auraient s’y prendre, eux.
Pendant qu’on expliquait tout cela à Jivago, il voyait les éclairs crachés par la cheminée et le cendrier embraser la neige, devant la voie ferrée, près de la locomotive, comme aurait fait la flamme haletante d’un bûcher. Soudain, une langue de feu éclaira vivement la plaine enneigée et des silhouettes qui se glissaient le long du châssis de la locomotive.
En tête, dans un éclair, on vit le chauffeur. Il courut jusqu’au bout de la passerelle, s’envola d’un bond au-dessus des butoirs et disparut. Les marins qui le poursuivaient en firent autant. On les vit courir jusqu’au bout de la grille à feu, sauter en l’air et disparaître comme par enchantement.
Attirés par le spectacle, Iouri Andréiévitch et quelques curieux s’élancèrent vers la locomotive. Dans le morceau de plaine nue qui s’étendait devant le train, voici ce qu’ils virent :
À une certaine distance de la voie se trouvait le chauffeur, enfoncé dans la neige vierge jusqu’à mi-corps. Les marins, empêtrés eux aussi jusqu’à la taille, faisaient un demi-cercle autour de lui, comme des rabatteurs autour d’une bête. » (P. 274)

« — L’enneigement est profond ?
— Non, on ne peut pas dire... C’est par bandes. Le blizzard soufflait de biais, il a pris la voie en écharpe. Le plus dur se trouve vers la moitié du parcours. Il y a trois kilomètres de dépression. Là, on aura fort à faire. Tout l’endroit est recouvert, complètement. Après, ça va. C’est la taïga. La forêt a protégé la voie. Avant la dépression, ce n’est pas terrible, l’endroit est plat. Le vent l’a dégagé. » (P. 277)

« Soudain, tout changea, le pays et le temps. La plaine disparut, on s’enfonça entre des collines et des plateaux. Le vent du nord, qui soufflait jusqu’ici, tomba. Le vent venait du sud, tiède comme le souffle d’un poêle ouvert.
La forêt s’étendait par paliers sur les montagnes. Quand la voie traversait une zone boisée, le train grimpait une pente raide à laquelle succédait une descente assez douce. Il rampait en soufflant vers les bois et s’y traînait avec peine, comme un vieux forestier guidant une foule de voyageurs qui se retourneraient sans cesse et observeraient tout.
Mais il n’y avait rien à voir. Au fond de la forêt, c’était le sommeil et la paix de l’hiver. De temps en temps, seulement, des buissons ou des arbres bruissaient en libérant leurs branches basses de la neige qui peu à peu se tassait, comme s’ils ôtaient un collier ou dégrafaient un col trop serré.
Iouri Andréiévitch sombra dans le sommeil. Pendant toutes ces journées il resta sur sa couchette, là-haut, à dormir ; il se réveillait, réfléchissait, tendait l’oreille. Mais il n’y avait rien à entendre. » (P. 282)

« Sous la croûte de neige disloquée, l’eau se mit à courir et à chanter. Les entrailles impénétrables des forêts frémirent. Tout s’y réveillait. » (P. 282-283)

« Au milieu de la nuit, Iouri Andréiévitch s’éveilla, plein d’un sentiment confus de bonheur assez intense pour le réveiller. Le train était arrêté. La gare baignait dans l’obscurité vitreuse d’une nuit blanche. Cette ombre claire était pleine d’on ne sait quoi de délicat et de puissant à la fois qui suggérait un grand paysage dégagé.
La gare devait être située sur une hauteur, dominant un horizon large, libre.
Sur le quai, conversant à voix basse, passaient des ombres aux pas silencieux. Cela attendrit Iouri Andréiévitch. Il vit dans la discrétion des voix et des pas un respect de l’heure tardive, un souci du sommeil des voyageurs, qui avaient disparu depuis la guerre.
Le docteur se trompait. Comme partout ailleurs, le quai retentissait de hurlements, de lourds bruits de bottes. Mais non loin de là il y avait une cascade. C’était elle qui dilatait la nuit blanche et l’animait d’un souffle de fraîcheur et de liberté. C’était elle qui avait rempli le docteur endormi de ce sentiment de bonheur. Le bruit constant et régulier de la chute d’eau régnait sur tous les bruits de la gare et leur donnait l’apparence menteuse du silence. » (P. 284)

« Au-delà de la fenêtre contre laquelle ils étaient couchés le cou tendu, s’étalait une plaine immense, entièrement inondée par la crue. La rivière avait débordé et l’un de ses bras venait frôler le talus. Du haut des couchettes, on croyait voir le train glisser doucement sur l’eau. » (P. 287)

« ...le nom qu’on donne au pivert dans l’Oural : "Ronja". » (P. 288)

« La tête de Jivago baignait dans la sueur dont son oreiller était trempé. » (P. 293)

« Je vais à la recherche du silence. Je veux un trou perdu, l’inconnu. » (P. 303)

« La chaleur était accablante. Le soleil chauffait à blanc les rails et les toits des wagons. La terre, noire de pétrole, brûlait avec un chatoiement jaune comme du métal doré. » (P. 308)

« Entre parenthèses, ne vous fâchez pas, mais vous avez un nom imprononçable. » (P. 310)

« Pendant ce temps, le train manoeuvrait. Chaque fois qu’il arrivait au dernier aiguillage, à la hauteur du disque, l’aiguilleur, une femme âgée qui portait un bidon de lait attaché à sa ceinture, changeait son tricot de main, se penchait et renversait le levier, obligeant le train à repartir en marche arrière. Tandis qu’il s’éloignait lentement, elle se redressait et brandissait à sa suite un poing menaçant. » (P.313)

« Livéri (Livka) », prénom. (P. 316)

« Projetant en avant ses pattes cartilagineuses, un poulain moreau corait derrière la jument blanche ; il était noir comme la nuit, avec une petite tête frisée, il ressemblait à un jouet en bois sculpté. » (P. 322)

« Je suis un peu enrhumé. Je tousse et j’ai certainement un peu de fièvre. Toute la journée, j’ai comme une boule qui me monte à la gorge et me coupe le souffle à la hauteur du larynx. Je suis dans de mauvais draps. C’est l’aorte. Premiers symptômes de la maladie de coeur que j’ai héritée de ma pauvre mère. Est-ce possible ? Si tôt ? Dans ce cas, je ne ferai pas de vieux os. » (P. 341)

« Claire nuit de gel. Eclat, unité extraordinaire de tout ce qu’on voit. La terre, l’air, la lune, les étoiles sont soudés ensemble par le gel. Dans le parc, couchées en travers des allées, les ombres distinctes des arbres semblent découpées en relief et façonnées au tour. On a sans cesse l’impresssion que des silhouettes noires traversent interminablement la route. De grosses étoiles sont suspendues dans la forêt, entre les branches, telles des lanternes de mica bleu. Tout le ciel est parsemé de petites étoiles comme l’été les prés le sont de marguerites. » (P. 342)

« Les femmes, a-t-on la tête à ça ? Etait-ce le moment ? Le prolétariat mondial, le bouleversement de l’univers, c’est une autre histoire, parlez-moi plutôt de ça ! Mais un bipède isolé, une simple femme, une épouse, fi ! c’est aussi négligeable qu’un pou. » (P. 363)

« Villes, bourgs et villages se succédaient. Ville de Krestovozdvijensk, gare d’Oméltchino, Pajinsk, Tysiatskoïé, hameau de Iaglinskoïé, faubourg de Zvonarski, bourgade de Volnoïé, Gourtovchtchiki, terres de la Kejma, village de Kazéievo, faubourg de Koutéiny, bourg de Maly Ermolaï.
La grand-route les traversait, vieille comme le monde, la plus ancienne de Sibérie, utilisée jadis par les voitures de poste. Elle coupait les villes en deux, comme des miches, par la lame d’une grand-rue ; quant aux villages, elle les traversait d’un coup d’aile, sans se retourner, rejetant au loin derrière elle les isbas qui faisaient la haie, ou bien les ployant en demi-cercle, ou en épingle à cheveux au hasard d’un brusque tournant. » (P. 371)

« On ne voyait pas le feu ; Seules les colonnes mouvantes d’air chaud, scintillantes comme des paillettes de mica révélaient que l’on brûlait quelque chose. » (P. 412)

« — La tête ?
— Je suppose. IL a ce qu’il appelle des feux follets. Sans doute des hallucinations. Est-ce l’insomnie, les migraines ? » (P. 414)

« La Koubarikha était en train d’exorciser la vache d’Agafia Fotievna Palykh, la femme de Pamphile appelée couramment Fatievna. On avait fait sortir la vache du troupeau et on l’avait attachée par les cornes à un arbre au milieu des buissons. Près des pattes de devant, sa propriétaire était assise sur une souche ; près des pattes de derrière, sur un escabeau à traire, la magicienne.

(...)

En Sibérie, on pratiquait l’élevage d’une race de vaches primée en Suisse. Presque toutes, elles avaient la même robe, noire avec des taches rousses très claires ; non moins que les hommes, elles étiaent éreitnées par les privations, les longues marches, le manque d’espace. » (P. 437)

« Va t’en, dit la magicienne à Agafia. J’ai exorcisé ta vache, elle guérira. Prie la Mère de Dieu. En vérité, elle est la maison de lumière et le livre de la parole vivante. » (P. 442)

« On entourait un morceau de chair humaine ensanglantée qui gisait à terre. Le malheureux respirait à peine. Il avait le bras droit et la jambe gauche coupés. On ne pouvait imaginer comment le pauvre diable avait pu ramper jusqu’au camp sur le bras et la jambe qui lui restaient. Les membres coupés, horribles lambeaux saignants, étaient attachés à son dos avec une pancarte. Celle-ci était recouverte d’une longue inscription qui déclarait, avec des jurons bien choisis, que ce traitement avait été infligé en représailles des atrocités commises par tel et tel détachement rouge, avec lequel les Frères des Bois n’avaient pas de rapport. On ajoutait qu’un sort analogue attendait tous les partisans qui ne feraient pas leur soumission et ne rentraient pas leurs armes aux représentants de l’armée de VItsyne dans les délais prescrits.
Cet homme martyrisé qui perdait tout son sang et s’évanouissait à chaque instant, raconta, d’une voix hachée, faible et pâteuse, les tortures infligées par les brigades de répression et les tribunaux militaires de l’armée Vitsyne. On l’avait condamné à la pendaison, puis on avait commué la peine, décidé de lui couper un bras et une jambe, et de l’envoyer ainsi mutilé dans le camp des partisans pour les épouvanter. » (P. 443)

« L’hiver était déjà là depuis longtemps. Il gelait à pierre fendre. Des formes et des sons déchiquetés, sans lien visible, surgissaient dans le brouillard glacé, s’arrêtaient, remuaient, disparaissaient. A la place du soleil, une sorte de boule propre, issue d’un rêve ou d’un conte de fées, restait suspendue dans la forêt, répandant lentement, avec effort, les ratons jaune d’ambre d’une lumière dense comme du miel qui se glaçaient et se figeaient sur les arbres. » (P. 445)

« Quelque chose de plus vaste que lui-même trouvait pour pleurer et sangloter en lui des mots tendres et lumineux, qui brillaient dans l’obscurité comme du phosphore. Et il mêlait ses pleurs à ceux de son âme, plein de pitié pour lui-même. » (P. 472)

« Irourotchka » (surnom pour Iouri / Ioura, p. 488)

« Dehors la neige s’était mise à tomber. Le vent la poussait obliquement. Elle tombait , toujours plus rapide, plus épaisse, comme si elle poursuivait sans cesse quelque chose et Iouri Andréiévitch regardait devant lui par la fenêtre comme si ce n’était pas de la neige qu’il voyait tomber mais la lettre de Tonia qu’il continuait à lire, comme si ce n’étaient pas de petits cristaux de neige bien secs qui filaient à toute allure, mais des petits intervalles de papier blanc entre de petites lettres noires, blancs, blancs, sans fin, sans fin. » (P. 498)

« On était en plein hiver. La neige tombait à gros flocons. Iouri Andréiévitch venait de rentrer de l’hôpital. »

« Les rats n’avaient pas quitté la maison, mais ils étaient plus prudents. » (P. 502)

« La Sibérie, cette Nouvelle Amérique, comme on l’appelle justement, recèle les possibilités les plus riches. C’est, pour la Russie, le berceau d’un grand avenir, le gage de notre démocratisation, de notre splendeur, de notre assainissement politique. L’avenir de la Mongolie, de la Mongolie extérieure, notre grande voisine d’Extrême-Orient, est encore plus gros de perspectives séduisantes. Que savez-vous de ce pays ? Vous n’avez pas honte de bâiller et de cligner des yeux sans m’écouter ? Et pourtant c’est une superficie d’un million et demi de verstes carrées, des minéraux non encore prospectés, un pays vierge, préhistorique, vers lequel se tendent les mains avides de la Chine, du Japon et de l’Amérique, aux dépens des intérêts russes, reconnus pourtant par nos rivaux chaque fois qu’on a partagé en sphères d’influence ce petit coin isolé du globe terrestre. » (P. 506-507)

« ...la nudité hivernale des forêts, le calme de mort, le vide alentour rendait l’endroit méconnaissable. » (P. 512)

« Il gelait et le froid allait en augmentant. Le ciel était clair. La neige prenait une teinte jaune sous les rayons du soleil de midi et, dans ce jaune de miel, on voyait déjà filtrer comme une liqueur précieuse le dépôt orangé du soir précoce. » (P. 523)

« La fatigue lui coupait les jambes. Lançant le bois dans le traîneau par la porte du hangar, il rassemblait moins de bûches en une fois que d’habitude. Il avait froid et les rondins gelés et couverts de neige lui meurtrissaient les mains malgré ses moufles. Il n’arrivait pas à se réchauffer en précipitant ses mouvements. Quelque chose en lui s’était arrêté et déchiré. » (P. 530)

« Maintenant, à Moscou. Et avant tout, survivre. Ne pas s’abandonner à l’insomnie. Ne pas se coucher. Travailler toute la nuit jusqu’à l’abrutissement, jusqu’à tomber raide mort de fatigue. Et encore ceci. Faire du feu tout de suite dans la chambre à coucher pour ne pas geler bêtement cette nuit. » (P. 538)

« A quelques pas du perron, le corps de Pavel Pavlovitch était étendu de biais en travers de l’allée, la tête enfoncée dans un tas de neige : il s’était suicidé. La naige imbibée de sang formait une boule rouge sous sa tempe gauche. Les petites gouttes qui avaient giclé de tous les côtés s’étaient mêlées à la neige et faisaient de petites billes rouges semblables aux baies gelées d’un sorbier. »

« Entre la rue qui jour et nuit s’agite et le bruit constamment derrière mes murs et l’âme moderne, la correspondance est aussi étroite qu’entre l’ouverture que l’on commence à jouer et le rideau du théâtre, plein de mystères et de ténèbres, encore baissé, mais déjà embrasé par les feux de la rampe. La ville qui grouille et gronde sans arrêt de l’autre côté des portes et des fenêtres est une immense introduction à la vie de chacun de nous. C’est précisément sous ces traits que je voudrais décrire la ville. » (P. 581)

« Le docteur eut soudain une nausée qui le priva de toutes ses forces. Surmontant sa faiblesse, il se leva de sa banquette et, tirant vers le haut et vers le bas les courroies de la fenêtre, il chercha à l’ouvrir. Mais la fenêtre ne cédait pas à ses efforts.
On criait au docteur que la fenêtre ne s’ouvrait pas mais, absorbé par les efforts qu’il faisait pour surmonter la crise, et saisi d’une angoisse soudaine, il ne se rendait pas compte que ces cris s’adressaient à lui, et il n’en comprenait pas le sens. Il essayait toujours d’ouvrir la fenêtre, et de nouveau, à trois reprises, vers le haut, vers le bas et vers lui, il tira violemment le cadre ; tout à coup il ressentit une douleur inconnue, irréparable, et comprit que quelque chose en lui s’était déchiré, qu’il avait fait un geste fatal et que tout était perdu. A ce moment-là, le wagon s’ébranla, mais s’arrêta de nouveau un peu plus loin, sur la Presnia.
Par un effort de volonté surhumain, vacillant et se frayant avec peine un chemin à travers la foule dense qui barrait le passage entre les banquettes, Iouri Andréiévitch atteignit la plate-forme arrière. On ne voulait pas le laisser passer, on l’injuriait. Il lui sembla que l’arrivée d’air l’avait rafraîchi, que peut-être tout n’était pas perdu, qu’il se sentait mieux.
Il commença à se glisser à travers la foule de la plate-forme arrière, provoquant de nouvelles injures, des bousculades et de l’irritation. Indifférent aux interpellations, il se fraya un passage à travers cette masse, descendit du tramway arrêté sur la chaussée, fit un pas, un autre, puis un troisième s’écroula sur le pavé et ne se releva plus.
Ce fut un tumulte de voix, de discussions, de conseils. Quelques personnes descendirent de la plate-forme et entourèrent le docteur. On s’aperçut bientôt qu’il ne respirait plus et que son coeur s’était arrêté. Les passants quittaient le trottoir pour s’approcher de l’attroupement qui entourait le corps, certains soulagés, d’autres déçus d’apprendre que l’homme n’avait pas été écrasé et que sa mort n’avait rien à voir avec le tramway. » (P. 583-584)

« Ils avaient pensé comme d’autre chantent. » (P. 594)

« Au loin, un cimetière enneigé dans la plaine,
Des enclos et des tombes
Et un brancard dressé
Et, sur le cimetière, un ciel chargé d’étoiles. » (P. 640)

Pouchkine, Alexandre

La fille du capitaine, BNF collection, traduction Louis Viardot

« Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. »

« Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?
– Pourquoi cela ?
– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus ?
– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?
– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de l’orient.)
– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
– Là, là, regarde… ce petit nuage. »
J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher m’expliqua que ce petit nuage présageait un bourane 1.
J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain relais : j’ordonnai donc de « redoubler » de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sans cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C’était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le cocher ; c’est un bourane. »
Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, qu’il semblait un être animé. La neige s’amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.
– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traineau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et tout est sombre. » »

« Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. »

Le chapitre « La convalescence »

« Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide ; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement tranquille. »

« ...la forteresse de Bélogorsk... »

« ...un nez sans narines... » (M04)

« Attends, attends que tu sois marié ; tu verras que tout ira au diable ».

« Je fus frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses accusations d’une voix faible, mais ferme. »

« ...le palais d’été de Tsarkoïé-Sélo... »

« ...le gouvernement de Simbirsk... »

Rodenbach, Georges

Bruges la morte

« Mot irrémédiable et bref ! d’une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l’être dépareillé. »

« ...étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l’éclairant... »

Simenon, Georges

Monsieur Gallet, décédé

« Le corps était bien ce qu’on pouvait imaginer d’après la photographie : un corps long, osseux, avec une poitrine creuse de bureaucrate, une peau blême qui faisait paraître les poils très sombres, encore que ceux de la poitrine fussent roussâtres. »

« Les vêtements d’Emile Gallet s’étalaient toujours sur le plancher, comme une caricature de cadavre. »

Suaudeau, Jean-Pierre

Les forges, un roman (Joca Séria)

C’est arrivé comme ça parce que la Société a décidé de licencier les puddleurs dont elle n’a plus besoin, des compagnons pas bien commodes qui travaillent aux fours, une tâche qu’on ne leur envie pas : cingler la pâte épaisse, brûlante, pour la débarrasser des scories, l’affiner, se tenir devant le four, à demi courbé, toute la journée, le ringard à la main et vérifier l’état de la pâte et cingler, cingler la masse métallique pour conserver à la fonte sa fluidité et la transformer en fer, visage brûlé, bras rompus, mains calleuses, insensibilisées, tannées au feu. On ne se connaît pas, mais se connaître n’a pas l’importance que ça avait au village : nul n’est étranger ici, puisqu’on est tous identiques, veste de drap, pantalon de serge ou de grosse toile à l’odeur sèche et fade de métal, rivalité et jalousie sans objet car on a compris, on vient de comprendre qu’on est tous embarquées dans le même navire. (P62)

« Il n’y avait qu’Emile Gallet à n’être plus là ! Il était solidement enfermé dans un cercueil, lui, avec sa joue arrachée par la balle, triturée par le médecin légiste aux sept invités, son cœur perforé et ses yeux gris dont personne n’avait pensé à clore les paupières ! » (M03)

Tchekhov, Anton

La Steppe (traduction Vladimir Volkoff)

« ...sur son visage, la sécheresse de l’homme d’affaires luttait contre la bénignité de celui qui vient de faire ses adieux à sa famille et de boire un bon coup... »

« D’abord, tout là-bas, au point de rencontre du ciel et de la terre, du côté des tumulus5 peu élevés et du moulin à vent qui, de loin, ressemblait à un petit homme agitant les bras, une bande d’un jaune éclatant glissa sur la terre ; une minute après, une bande semblable s’alluma un peu plus près, glissa à droite et envahit les collines ; quelque chose de chaud effleura le dos de Iégorouchka ; une bande de lumière qui s’était furtivement approchée par-derrière fila par-dessus la calèche et les chevaux, s’élança à la rencontre des autres bandes, et soudain toute la vaste steppe rejeta la pénombre matinale, sourit et brilla de rosée.

Le seigle moissonné, les ronces, les euphorbes6, le chanvre sauvage, tout ce qui, bruni et roussi dans la chaleur, avait été à demi-mort, ressuscitait maintenant, baigné de rosée et caressé du soleil, pour fleurir à nouveau. Des pluviers7 voletaient au-dessus de la route en poussant des cris joyeux, des gerboises8 s’appelaient dans l’herbe, quelque part au loin gémissaient des vanneaux. Une compagnie de perdreaux effrayés par la calèche s’envola et, faisant entendre son doux « trrr » gagna les collines. Les sauterelles, les grillons, les criquets et les locustes9 avaient entonné leur musique grinçante et monotone.

Un peu de temps s’écoula, la rosée s’évapora, l’air se figea et la steppe déçue reprit son aspect maussade de juillet. Les herbes se flétrissaient, la vie se mourait. Les collines hâlées, d’un brun vert, lilas au loin, avec leurs tons paisibles comme des ombres, la plaine avec ses lointains brumeux et le ciel renversé dessus, semblant, dans la steppe où il n’y a ni forêts ni hautes montagnes, d’une profondeur et d’une transparence effrayantes, paraissaient à présent infinies et pétrifiées de langueur...

Comme il fait lourd et triste ! La calèche se hâte, et Iégorouchka voit toujours la même chose : le ciel, la plaine, les collines... Dans l’herbe, la musique s’est calmée. Les pluviers sont partis, on ne voit plus les perdreaux. Faute d’occupation, les freux tournoient au-dessus de l’herbe fanée, ils se ressemblent tous et ils rendent la steppe encore plus uniforme. »

« Six faucheurs alignés brandissent leurs faux, qui brillent gaiement et, toutes ensemble, en mesure, font entendre leur « Vjji, vjji ! » »

« À qui ce troupeau ? »

« Déniska marchait autour d’eux et, s’efforçant de montrer que les concombres, les pâtés et les œufs que mangeaient les maîtres le laissaient complètement indifférent, se consacrait à l’extermination des taons et des mouches qui collaient sur le ventre et le dos des chevaux. »

« ...cinq gros concombres jaunes appelés « jaunets »... »

« Vibrant dans l’air comme un insecte, jouant de sa bigarrure, la canepetière s’éleva haut en ligne droite, puis, effrayée sans doute par le nuage de poussière, se jeta de côté : on la vit encore miroiter longtemps... »

« Dans le crépuscule du soir, apparut une grande maison sans étage avec un toit de fer rouillé et des fenêtres obscures. Cette maison portait le nom d’auberge bien qu’elle se dressât sans berge au milieu de la steppe1. A quelque distance sur le côté, un malheureux petit verger de cerisiers entouré d’une haie mettait une tache sombre et, sous les fenêtres, leur lourde tête affaissée, se dressaient des tournesols endormis. Dans le verger crépitait une petite éolienne mise là pour éloigner les lièvres par son bruit. À part cela, à proximité de la maison, on ne voyait ni n’entendait que la steppe. »

« Une minute après, la porte s’ouvrit, et Solomone, un grand plateau dans les mains, entra dans la pièce. En posant le plateau sur la table, il regardait ironiquement de côté et avait toujours son sourire bizarre. Maintenant, à la lumière de la petite lampe, on pouvait distinguer ce sourire : il était très complexe et exprimait beaucoup de sentiments, dont le dominant était un mépris manifeste. Il semblait penser à quelque chose de drôle et de bête, il ne pouvait souffrir quelqu’un et le méprisait, il se réjouissait de quelque chose et il attendait le bon moment pour lancer une raillerie blessante et se tordre de rire. Son long nez, ses lèvres grasses et ses yeux saillants et rusés semblaient tendus du désir d’éclater de rire. »

« Si on lui pressait le nez, il en sortirait du lait. » (= il est trop jeune)

« Mes filles, je les ai casées auprès d’hommes de bien, mes fils, j’en ai fait des messieurs, et maintenant je suis libre, j’ai fait mon travail, je peux m’en aller aux quatre vents. Je vis tranquillement avec ma moitié, je mange, je bois et je dors, je me réjouis de voir mes petits-enfants et je prie le bon Dieu : que me faut-il de plus ? »

« À quoi je m’occupe ? répéta Solomone en haussant les épaules. Je fais la même chose que tout le monde. Vous le voyez : je suis larbin. Je suis le larbin de mon frère, mon frère est le larbin des voyageurs, les voyageurs sont les larbins de Varlamov, tandis que si j’avais dix millions, c’est Varlamov qui serait mon larbin. »

Tout le chapitre IV ?

« À droite noircissaient les collines qui semblaient cacher quelque chose d’inconnu et d’effrayant, à gauche le ciel au-dessus de l’horizon était inondé d’une lueur pourpre et on ne savait pas s’il y avait un incendie quelque part ou si la lune s’apprêtait à se lever. On voyait les lointains comme en plein jour, mais leur tendre teinte lilas, hachurée par les ténèbres du soir, avait disparu, et toute la steppe se cachait dans ces ténèbres comme les enfants de Moïsséï Moïsséïtch sous leur couverture. »

« A peine le soleil est-il couché et la terre emmitouflée de ténèbres, que la langueur diurne est oubliée, tout est pardonné, et la steppe respire légèrement de sa vaste poitrine. Comme si, dans l’obscurité, l’herbe ne voyait pas sa vieillesse, elle devient le lieu d’un jeune et joyeux crépitement, inconnu dans la journée ; craquements, sifflements, grattements, basses, ténors et soprani de la steppe, tout se mêle en un grondement monotone, incessant, favorable aux souvenirs et à la mélancolie. Ce crépitement uniforme endort comme une berceuse ; on roule et on sent qu’on s’endort, mais voilà que retentit le cri saccadé, angoissé d’un oiseau qui veille encore, ou que se fait entendre un son indéterminé, semblable à une voix prononçant « ah ? » avec étonnement, et les paupières assoupies se ferment. Ou alors on longe un petit ravin plein de buissons et l’on entend un oiseau que les habitants de la steppe appellent splouk crier à quelqu’un « Splou ! Splou ! Splou ! (= je dors) », tandis qu’un autre rit ou sanglote hystériquement : c’est le hibou. Dieu sait pour qui ils crient et qui les écoute dans cette plaine, mais leurs cris sont pleins de tristesse et de plaintes... On sent l’odeur du foin, de l’herbe séchée, des fleurs attardées, odeur épaisse, sirupeuse et tendre.

À travers les ténèbres, on voit tout, mais il est difficile de distinguer la couleur et les contours des objets. Tout semble être autre chose qu’il n’est. On roule et soudain on voit devant soi, tout près de la route, une silhouette rappelant un moine : il ne bouge pas, il attend et il tient quelque chose dans ses mains... Ne serait-ce pas un brigand ? La figure s’approche, grandit, la voici à la hauteur de la calèche, et vous voyez que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. Ces figures immobiles qui attendent quelqu’un se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, passent la tête par-dessus les ronces : elles ressemblent à des hommes et inspirent les soupçons. »

« À droite de la route, sur toute sa longueur, se dressaient des poteaux télégraphiques à deux fils. Rapetissant de plus en plus, à la hauteur du village ils disparaissaient derrière les isbas et la verdure, et puis reparaissaient dans le lointain lilas, sous forme de petits bâtons très petits et fluets, comme des crayons fichés en terre. Sur les fils étaient perchés des autours, des émerillons5 et des corbeaux qui considéraient avec indifférence le convoi en mouvement. »

« – Mon opinion sur moi-même, c’est que je suis un homme perdu et rien de plus. »

« Le Russe aime se souvenir mais n’aime pas vivre. »

« Après le repas, tous se traînèrent jusqu’aux charrettes et se laissèrent tomber dans leur ombre. »

« Lorsqu’on regarde longuement un ciel profond, sans en détacher les yeux, on ne sait pourquoi les pensées et l’âme s’unissent en un sentiment de solitude. On commence à se sentir irréparablement seul, et tout ce qu’on avait naguère cru proche et cher devient infiniment lointain et perd tout prix. Ces étoiles, qui regardent du haut du ciel depuis des millénaires, ce ciel insaisissable et les ténèbres, indifférents qu’ils sont à la vie brève de l’homme, lorsqu’on demeure seul à seuls avec eux et qu’on essaye d’en comprendre le sens, accablent l’âme par leur silence. On songe à la solitude qui attend chacun dans la tombe, et l’essence de la vie apparaît désespérée, atroce... »

« Iégory »

« Stiopka »

« Avait-il entendu ces récits de quelqu’un d’autre ou les avait-il inventés lui-même dans un passé reculé, et puis, comme sa mémoire faiblissait, avait-il confondu le vécu et l’imaginaire et ne savait-il plus distinguer l’un de l’autre ? Tout est possible, mais ce qui est bizarre, c’est qu’à ce moment-là et pendant tout le voyage, lorsqu’il avait l’occasion de raconter, il accordait une préférence manifeste aux fantasmes et ne parlait jamais de sa propre expérience. »

« – Les gars, dit-il, d’un ton suppliant. Chantons quelque chose de religieux !
Des larmes parurent dans ses yeux.
– Les gars ! répéta-t-il en pressant sa main contre son cœur. Chantons quelque chose de religieux ! »

« – Notre mère la Russie est la plus grande du monde ! chanta soudain Kiroukha d’une voix sauvage, et avala de travers et se tut. L’écho de la steppe s’empara de sa voix, l’emporta, et il sembla que la Bêtise elle-même roulait à travers la steppe sur ses roues pesantes. »

« Son visage à la petite barbiche grise, un visage simple, russe, hâlé, était rouge, humide de rosée et sillonné de veines bleues ; il exprimait autant de sécheresse que le visage d’Ivan Ivanytch, le même fanatisme de l’homme d’affaires. Cependant, quelle différence on sentait entre lui et Ivan Ivanytch ! Sur le visage de l’oncle Kouzmitchov, outre »

« ...une sorte de mélancolie imprécise se fit sentir en tout »

« Pantéléï ne faisait que soupirer, se plaindre de ses pieds et évoquer à chaque instant l’insolence de la mort. »

« – Je suis triste ! »

« ...les nôtres, ils passent la nuit dans la steppe : ils vont souffrir, les pauvres ! »

« La pastèque et le melon qu’il avait mangés lui avaient laissé dans la bouche un goût déplaisant de métal. En outre, les puces piquaient. »

« Pour se débarrasser de rêves pénibles, Iégorouchka ouvrit les yeux et se mit à regarder le feu. »

« Derrière elle était assis un chien roux à oreilles pointues. Apercevant les visiteurs, il courut à la grille et se mit à aboyer d’une voix de ténor (tous les chiens roux sont des ténors). »

Tesson, Sylvain

Dans les forêts de Sibérie, Gallimard

« Dans les Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, détenu dans un goulag de Sibérie, se souvient des pins nains qui entouraient le camp : lorsque la température se réchauffait, en mai, les arbres se libéraient de la couche de neige. Ils se redressaient, ils annonçaient le printemps, l’espoir. »

« Il règne un silence rare et l’air est doux. Le thermomètre indique – 15 oC. »

« Ce matin, – 3 oC. Première journée printanière. Les mésanges affluent sous la fenêtre sud. Soudain, des bourrasques agitent les cèdres et la neige tombe. Le paysage est rayé de filandres grises. »

« Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt... »

« Cette nuit, la cabane a craqué de tous ses joints. Les gémissements du bois se mêlaient aux explosions de la glace. »

« Un lynx est venu visiter le camp cette nuit. Il a laissé des traces autour de la tente. »

« Il fait – 2 oC et je déjeune dehors, sur la table de la plage. Les mésanges valsent, ivres de chaleur. Les stalactites gouttent au rebord de l’auvent. La première vraie journée de printemps... »

« En Russie, tout s’accomplit dans la précipitation : la vie est un endormissement coupé de spasmes. »

« Les hydroglisseurs sont des fleurons de la sidérurgie russe. »

« La glace est rongée par les vers. »

« Pour appâter les bêtes, Volodia a rempli des bidons avec de la graisse de phoque. »

« Deux élans contradictoires fomentent la renaissance. Le jaillissement de ce qui était enfoui dans le sol et l’épanchement de ce qui était contenu dans les hauteurs.
Ce qui s’épanche : l’eau dévalant des sommets, les torrents lavant la face des versants, les fourmis débordant de leurs marmites, la sève perlant sur l’écorce des pins, les stalactites s’allongeant vers le sol, les ours et cervidés quittant les plateaux pour chercher pitance sur les grèves. »

« Le Baïkal est propre grâce à ses charognards. »

« Manger un blini arrosé de thé brûlant. »

« L’orage porte sa dévastation au sud. Le lac se remet. Dans l’air frais, sous un ciel satiné, la houle libérée soulève les plaques de glace à la dérive. Les éclats de l’ancien vitrail se disloquent au moindre contact dans un froissement de soie rêche. La débâcle a libéré la pulsation du lac. J’installe le tabouret sur une plaque de banquise et passe la soirée à dériver lentement. Les eaux sont revenues ! Les eaux sont revenues ! »

« Une escadrille de fuligules morillons se pose sur un pan d’eau ouvert entre trois immenses festons de glace. Ils décollent en formation parfaite dans la direction de la Mongolie. »

« Cerfs, lynx et ours vaquent près de la cabane, les chiens dorment derrière la porte, les mouches vrombissent sous l’auvent. Les royaumes se jouxtent. »

« ...une route en lacets — une serpentine comme on dit en russe, selon l’acception française du XVIIIe siècle —... »

« V.E. me sert du phoque en daube au petit déjeuner. Cette viande est une charge nucléaire, elle explose dans la bouche et pulse sa force dans les vaisseaux du corps. »

« J’attrape huit ombles. »

« L’air est chargé d’insectes. Un vrombissement s’élève dans l’air aux premières lueurs et ne le désemplit qu’à la nuit. Des scarabées escaladent les poutres de la cabane, des capricornes colonisent mes étagères. Des taons aux yeux cauchemardesques agacent les chiens. »

« ...soleil brûlant (+22 oC !) »

« Je pêche un omble de trois kilos. »

Wilk, Mariusz

La maison du vagabond, Éditions Noir sur blanc, traduction Agnieszka Zuk

« J’ai observé maintes et maintes fois la fonte des glaces sur l’Onega depuis la fenêtre de mon bureau et le spectacle est à chaque fois différent. Le mystère de la transfiguration de la nature morte en élément liquide. Imaginez un espace vide devant vous, un champ blanc pris dans les glaces et enseveli sous la neige jusqu’à l’horizon, muet et immobile pendant de longs mois, aucune trace de vie, aucun mouvement, rien. Rien que le vent qui tresse parfois des panaches de poussière blanche, les pourchasse un temps puis les envoie balader. Même le soleil est incapable de ranimer ce paysage pétrifié vu que lui-même n’en mène pas large l’hiver et, pointant sa tête au-dessus de l’horizon comme hors d’une tranchée, il pisse furtivement, suintant une lueur jaune sur la glace. C’est seulement en avril, lorsque les ombres s’allongent, que la glace prend l’eau et noircit. C’est le signe que le mystérieux spectacle de l’Onega va bientôt commencer. »

Sur l’eau de bouleau, qu’il suffit d’entailler au printemps pour en faire couler la sève. Ça se boit, c’est bon pour tout un tas de trucs, et on peut aussi le laisser fermenter pour en faire un braga : « il suffit d’ajouter un peu de sucre et de levain naturel et, quelques jours plus tard, on peut se délecter d’une boisson légèrement pétillante à petite teneur en alcool. »

Winckler, Martin

La maladie de Sachs, POL (ici via l’adaptation radio pour France Culture)

« Qu’est-ce qui vous inquiète exactement ?
— Mais tout ! »


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20 révisions

Un herbier pour Morphine(s), version 21 (21 janvier 2018)

Alexievitch, Svetlana

Les cercueils de zinc

Ce passage au cours duquel une mère racontera vouloir absolument rêver de son fils, mort à la guerre, mettant sous son oreiller des trucs lui ayant appartenu pour le faire apparaître, en vain (j’ai oublié où ça se trouve et je n’ai pas corné la page).

Artaud, Antonin

L’ombilic des limbes (Édition Quarto Gallimard, P. 107)

<blockquote> Docteur, « Il y a un point sur lequel j’aurais voulu insister : c’est celui de l’importance de la chose sur laquelle agissent vos piqûres ; cette espèce de relâcement essentiel de mon être, cet abaissement de mon étiage mental, qui ne signifie pas comme on pourrait le croire une diminution quelconque de ma moralité (de mon âme morale) ou même de mon intelligence, mais, si l’on veut, de mon intellectualité utilisable, de mes possibilités pensantes, et qui a plus à voir avec le sentiment que j’ai moi-même de mon moi, qu’avec ce qu’en montre aux autres. Cette cristallisation sourde et multiforme de la pensée, qui choisit à un moment donné sa forme. Il y a une cristallisation immédiate et directe du moi au milieu de toutes les formes possibles, de tous les modes de la pensée. Et maintenant, Monsieur le Docteur, que vous voilà bien au fiat de ce qui en moi peut être atteint (et guéri par les drogues), du point litigieux de ma vie, j’espère que vous saurez me donner la quantité de liquides subtils, d’agents spécieux, de morphine mentale, capables d’exhausser mon abaissement, d’équilibrer ce qui tombe, de réunir ce qui est séparer, de recomposer ce qui est détruit. Ma pensée vous salue. »</blockquote>

Benjamin, Walter

Sens unique, Maurice Nadeau, traduction Jean Lacoste

<blockquote> « Des planches sales forment le fond argileux dans lequel, brillantes dans l’air froid, quelques rares couleurs se dissolvent. » (P. 201) </blockquote>

Boulgakov, Mikhaïl

Tout Récits d’un jeune médecin
Tout Morphine

Colautti, Ricardo

La trilogie Sebastián Dun, Éditions de l’Ogre, traduction Guillaume Contré

<blockquote>« M. Juan était mon confident et moi, j’étais son confident. »</blockquote>

Golovanov, Vassili

Éloge des voyages insensés, Verdier, traduction Hélène Châtelain

Piter = Saint-Petersbourg

<blockquote>

« Qu’est-ce qu’il disait, Korepanov ? Que sur l’île existeraient deux temps parallèles : le temps de l’abstinence et le temps de la soûlerie ? Et qu’il valait mieux ne pas arriver dans le second ? » (P. 12)

« Je me souviens de bancs d’argile émergeant de l’eau, luisants comme des dos de baleines. Nous sommes remontés plusieurs fois dans le canot : lorsque nous trouvions une coulée d’eau profonde entre les fonds qui se dénudaient, nous mettions le moteur en marche et foncions à travers ce labyrinthe d’agile.
Puis, nous sautions de nouveau à l’eau et, de nouveau, nous tirions le canot.
Autour de nous, un univers né de l’argile.
Argile des bancs de sable : argile grise, la plus tendre, la plus fine qu’il m’ait été donné de voir. Argile que rien, jamais, n’a effleuré ; argile primordiale, dans sa forme originelle, travaillée par l’eau jusqu’à devenir idéalement lisse ; argile s’accumulant, gonflant ici d’année en année, couche après couche, siècle après siècle , argile vivant d’une vie sombre et aveugle, respirant d’un souffle primaire, lourd et cru ; principe mis à nu du monde où seuls de minuscules touffes d’algues iodées et des vers d’eau survivent en s’y accrochant... »

(P. 170)

« Nous ne savons rien du nickel coulé près de Kolgouev en 1978 avec des déchets radioactifs, nous ne savons rien des bases de sous-marins atomiques près de Mourmansk, ni du polygone nucléaire de la Nouvelle-Zemble, et encore moins des autres bases situées dans les lieux les plus reculés du monde. »

(P. 250)

« Nous quittons l’espace vierge qui nous a accueillis pendant dix jours... Et pendant ces dix jours, nous nous sommes tant et tant gorgés de cet espace, que je me demande comment nous n’avons pas explosé : nous l’absorbions sans retenue, comme l’air qu’on respire, pour longtemps, pour des années. Et lorsque, après trois ans, je suis revenu à Kolgouev, j’ai compris à quel point cet espace basique, matriciel s’était imprimé en moi, et qu’il y avait bien des choses auxquelles, désormais, je n’avais plus besoin de prêter attention : je pouvais tranquillement m’attacher à des détails et photographier ceux qui me faisaient signe : « buisson de saule après la neige », « lentille » (un petit lac qui reposait dans la toundra à la veille de l’été, encore recouvert d’une lentille de glace), « minerai des marais » (ça, c’était au moment du dégel. Quand j’étais petit, on nous disait, en cours d’histoire, que nos ancêtres extrayaient le fer d’un certain « minerai des marais » que j’étais curieux de découvrir et que j’ai vu là — dépôts rouge brun d’une rouille absolument pure, véritables chaudrons creusés dans une terre saturée de rouille elle aussi, tiges de plantes durcies de rouille transformant les marécages en jugnles brun métallisé, coulées de rouille, légères suspensions de rouille au fond des marais criblés de bulles de gaz : des dizaines, des centaines de tonnes de rouille) ; « poisson sur la neige » (les écailles argentées du lazazret scintillant d’un éclat particulier sur la neige tardive et granuleuse) ; « gouttes » (impressionnant talus de neige avec des gouttes au bord des surplombs), et « horizon lointain ». »

(P. 327)

« La nuit, je vois un spectacle stupéfiant : après minuit, sur le lac, le brouillard masque totalement le soleil, et la rive opposée s’assobrit au point que je ne distingue plus que celle sur laquelle nous nous tenons, et la surface lisse de l’eau se fondant lentement dans la brume avant d’y disparaître. Mais au-dessus du brouillard, le ciel est parfaitement bleu et sa clarté froide se reflète dans l’eau. Ainsi la masse diffuse du brouillard occupe le milieu du tableau, l’eau se fond dans le ciel, et le ciel dans l’eau, sans ligne de partage, sans frontière, sans ligne d’horizon. À travers ce vide du brouillard, il me semble que le ciel est sur le point de basculer sur moi. Une oie passe et son reflet pâlit dans le miroir embué du lac. Dans ce monde d’eau et de ciel confondus, il n’y a rien, rien que les voix des oiseaux de nuit. L’eau, le vide, le reflet de deux nuages jaunâtres dans le bleu du lac. Personne à des kilomètres à la ronde. Une paix hallucinante. »

(P. 401)

Sieno (prénom)

« Sur les dix-neuf jours que nous avons passés en juillet et août en divers endroits de l’île, la température n’a jamais dépassé +9 °C, et encore cela ne s’est produit qu’une seule fois, à midi ; le plus souvent elle oscillait entre +4 °C et +5 °C, en baissant de temps en temps jusqu’à +2 °C ou +1 °C, tandis qu’à Kanine régnait une température de +10 °C à 12 °C, et immédiatement après notre arrivée de Koulgouev, sur la vôte de Timansk, elle est montée jusqu’à +15 °C. »

(P. 481-482)

</blockquote>

Kerouac, Jack

Sur la route (le rouleau original, Gallimard, traduction Josée Kamoun

<blockquote> « Je suis allé prendre un Coca vite fait dans une petite épicerie le long des voies, et voilà qu’entre un jeune Arménien mélancolique, le long des wagons de marchandises rouges, et juste à ce moment-là on entend hurler une loco. »

« Quand le soleil est devenu rouge… »

« ...il se carapatait dans les rues comme une grosse araignée... »

« Hinkle était parti balader son fantôme dans les rues de la ville... »

« On aurait dit que j’avais des nuées de souvenirs qui remontaient à 1750 en Angleterre, et que je me trouvais réincarné à San Francisco dans une autre vie, un autre corps. »

« C’est le lendemain que tout est arrivé »

« Neal et moi, on frissonnait dans les haillons du jour. »

« ...elle rentre chez elle, je ne la reverrai plus jamais... »

« ...il avait le sang trop chaud ; ses narines se dilataient ; mais il lui manquait la sainteté native et singulière qui lui aurait permis d’échapper aux verrous du destin... »

« ...sa silhouette s’amenuisait, s’amenuisait... »

« ...noires comme la lune... »

</blockquote>

Pasternak, Boris

Le docteur Jivago, Gallimard (traduction Louis Martinez, Jacqueline de Proyart, Hélène Peltier-Zamoyska et Michel Aucouturier)

<blockquote> « La tempête était seule au monde, seule et sans rival. » (P.15)

« Les champs succédaient aux champs. Les forêts les reprenaient sans cesse dans leur étreinte. L’âme s’accordait à la large cadence de ces espaces toujours recommencés. On avait envie de rêver et de penser l’avenir. » (P. 17)

« Comme elle, c’était un homme libre... » (P. 18)

« Le corps gisait dans l’herbe auprès du remblai. Un mince filet de sang coagulé barrait d’un trait noir et net son visage, qui paraissait biffé d’une croix. Le sang ne paraissait pas être son sang, du sang sorti de ses veines mais une surcharge, une addition extérieure, un emplâtre, ou une éclaboussure de boue séchée, ou une petite feuille de bouleau humide. » (P. 26)

« C’était son épaule, c’était sa jambe, et pour tout le reste, c’était plus ou moins elle-même, son âme ou son être, aux limites tracées d’une main sûre et qui s’élançait avec confiance dans l’avenir. » (P. 40)

« Des locomotives sous pression attendaient, prêtes à partir, bprulant les nuages froids de l’hiver de leurs bouffées de vapeur bouillante. » (P. 42)

« ...Tiverzine était vêtu pour l’automne. » (P. 48)

« Le jardin projetait des ombres violettes dans le cabinet. À la manière dont ils regardaient dans la chambre, on aurait dit que les arbres voulaient étendre sur le plancher leurs branches vêtues d’un givre pesant, qui ressemvlait à des coulées figées de stéarine mauve. »

« Les toits jasaient entre eux comme au printemps. C’était le dégel. » (P. 62)

« "Le sort des opprimés est enviable. Ils ont quelque chose à dire sur eux-mêmes. Ils ont toute la vie devant eux." C’était Son avis. C’était l’avis du Christ. » (P. 67)

« Iouriatine (ville) » (P. 72)

« Mais un gel féroce mêlé de brouillard paraissait détraquer l’espace et le fragmenter en morceaux disparates. La fumée ébouriffée et loqueteuse des feux en plein vent, le crissement des pas et le grincement des patins de traîneaux contribuaient à leur donner l’impression qu’ils étaient en route depuis Dieu combien de temps déjà, et qu’ils s’étaient fourvoyés à une distance effrayante. »

« Quatre ans plus tôt, lorsqu’il était en première année, il avait passé tout un trimestre à faire de la dissection dans les sous-sols de l’Université. Il descendait dans le souterrain par un escalier coudé. Par petits groupes, ou chacun de son côté, des étudiants ébouriffés étaient massés dans le fond de l’amphithéâtre d’anatomie. Les uns, derrière un rempart d’ossements, rabâchaient leurs cours et feuilletaient de vieux manuels usés et défraîchis, d’autres anatomisaient en silence dans les coins, d’autres faisaient les pitres, lançaient des plaisanteries et donnaient la chasse aux rats qui couraient en grand nombre sur les dalles de la morgue. Dans la pénombre on voyait luire comme du phosphore des cadavres inconnus dont la nudité frappait le regard : de jeunes suicidés non identifiés, des noyées bien conservées et encore intactes. Les sels d’alumine qu’on leur avait injectés les rajeunissaient et leur donnaient une rondeur trompeuse. On disséquait les cadavres, on les découpait et on les préparait, et la beauté du corps humain restait fidèle à elle-même jusque dans leur moindre fragment, si bien que l’étonnement que l’on éprouvait devant le corps entier d’une ondine jetée n’importe comment sur le zinc de la table ne cessait pas lorsqu’il se reportait sur un de ses bras détachés ou sur une de ses mains tranchées. L’odeur de la formaline et du phénol remplissait le sous-sol, et l’on sentait partout la présence d’un mystère : c’était le destin inconnu de ces corps allongés, c’était le mystère même de la vie et de la mort, qui s’installait ici tout à son aise, comme à son domicile ou à son quartier général.
La voix de ce mystère, plus forte que tout le reste, poursuivait Ioura et le gênait dans ses exercices d’anatomie. Mais elle n’était pas la seule à le gêner ainsi dans sa vie. Il s’y était fait, et si elle le distrayait de ses occupations, cette gêne ne l’inquiétait pas. » (P. 87-88)

« La chambre portait les traces du branle-bas récent. Une infirmière s’affairait silencieusement autour de la table de nuit. Autour d’elle traînaient des serviettes froissées et des essuie-mains humides qui avaient servi de compresses. L’eau du rinçoir était légèrement rose de sang craché. On y voyait nager des débris d’ampoules et des touffes de coton gonflées par l’eau.
La malade était inondée de sueur et humectait ses lèvres sèches du bout de sa langue. Ses traits s’étaient fortement tirés depuis ce matin, où Ioura l’avait vue pour la dernière fois.
Ne serait-ce pas une erreur de diagnostic ? pensa-t-il. Tous les symptômes de la pneumonie striduleuse. On dirait que c’est la crise. Il salua Anna Ivanovna, lui dit une de ces phrases creuses d’encouragement que l’on prononce toujours en pareil cas, puis fit sortir la garde-malade. Prenant la main d’Anna Ivanovna pour tâter son pouls, il alla chercher de l’autre main son stéthoscope dans la poche de son blouson. Par un mouvement de la tête, Anna Ivanovna lui fit comprendre que c’était inutile. Ioura vit qu’elle lui voulait autre chose. Rassemblant ses forces, Anna Ivanovna parla :
— Ils ont voulu me confesser... La mort est là... Elle peut à chaque instant... Quand on va se faire arracher une dent, on a peur, on a mal, on se prépare... Et maintenant, ce n’est pas une dent, c’est moi tout entière, toute la vie... crac, et dehors, comme avec des tenailles... Et qu’est-ce que c’est ? ... Personne n’en sait rien... J’ai le coeur serré et j’ai peur.
Anna Ivanovna se tut. Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Ioura ne disait rien. Au bout d’un instant, Anna Ivanovna continua.
— Tu as du talent... Et quand on a du talent... ce n’est pas comme tout le monde... Tu dois savoir quelque chose... Dis-moi quelque chose... Tranquillise-moi. » (P. 89)

« Maintenant qu’elle sortait pour la seconde fois dans la rue, Lara s’aperçut enfin de ce qui se passait autour d’elle. C’était la ville. C’était l’hiver. C’était le soir.
Il gelait. LEs rues étaient couvertes d’une glace noire, épaisse comme des fonds de bouteilles de bière cassées. Respirer faisait mal. L’air était bourré de givre gris et paraissait chatouiller et piquer Lara de sa toison hérissée, exactement comme la fourrure grise de sa cravate givrée irritait sa peau et entrait dans sa bouche. Le coeur battant, elle parcourait les rues à demi désertes. Sur son chemin, elle voyait fumer les portes des cafés et des gargotes. On voyait émerger du brouillard des visages gelés, rouges comme du saucisson, des naseaux de chevaux et des museaux de chiens barbus et couverts de glaçons. LEs fenêtres recouvertes d’une épaisse couche de givre et de neige paraissaient enduites de craie, et sur leur surface opaque on voyait se mouvoir les reflets colorés des arbres de Noël allumés et les ombres des convives en réjouissance, comme si, sur des draps blancs tendus devant une lanterne magique, on projetait aux passants des ombres chinoises. » (P. 101)

« C’était l’hiver où Ioura écrivait son mémoire sur les éléments nerveux de la rétine pour la médaille d’or de l’Université. Bien qu’il eût étudié la médecine générale, Ioura avait de l’oeil la connaissance approfondie d’un futur oculiste.
Cet intérêt qu’il portait à la physiologie de la vue révélait l’autre aspect de sa nature, — ses dons créateurs et ses réflexions sur l’essence de l’image et la structure de l’idée logique. » (p. 103)

« L’essentiel, alors, n’était pas en lui. A peine concevait-il en ce temps-làqu’il y eût un certain Ioura, lui-même, qui existât séparément et présentât un intérêt ou une valeur quelconque. L’essentiel, alors, était ce qu’il y avait autour de lui. Le monde extérieur l’investissait de toutes parts, palpable, infranchissable et incontestable comme une forêt, et si la mort de sa mère l’avait à ce point ébranlé, c’était bien parce qu’il s’était perdu avec elle dans cette forêt et qu’il y était soudain resté seul et sans elle. Cette forêt, c’étaient tous les objets du monde, — c’étaient les nuages, c’étaient les enseignes de la ville et les boules des échelles d’incendie, c’étaient les frères convers qui galopaient devant la calèche de la VIerge avec des oreillettes en guise de bonnet sur leurs têtes découvertes devant le saint sacrement. Cette forêt, c’étaient les vitrines des magasins dans les passages et, à une hauteur inaccessible, le ciel nocturne habité par les étoiles, le Bon Dieu et les saints. » (P. 112)

« Vous êtes restée assez longtemps couchée. Vous avez été souffrante quelque temps, ça suffit comme ça. Maintenant, il faut vous lever. Changez de chambre, mettez-vous au travail, terminez vos études. » (P. 123)

« Lioudmila Kapitonovna était une jolie femme à la poitrine haute et à la voix basse. » (P. 125)

« Brusquement, un souvenir lui revint : au pavillon de chirurgie de l’hôpital de l’Exaltation de la Croix, auquel il était attaché, une malade venait de mourir. Iouri Andréiévitch affirmait qu’elle avait un échinocoque du foie. Cette opinion était contestée. L’autopsie devait avoir lieu ce jour-là. On allait savoir la vérité. Mais le dissecteur de leur hôpital était un ivrogne invétéré. Dieu sait comment il s’y prendrait.
L’obscurité descendait vite. On ne distinguait plus rien au-dehors. Comme par un coup de baguette magique, l’électricité s’alluma à toutes les fenêtres.

(...)

— Un échinocoque. Ça, c’est un digagnostic. On ne parle plus que de ça. » (P. 131-134)

« Tonia sombrait dans la brume des souffrances qu’elle avait traversées, elle paraissait nimbée d’épuisement. Elle s’élevait au milieu de la salle comme, au milieu d’une baie, un navire qui viendrait de jeter l’ancre et se serait vidé de son chargement d’âmes nouvelles, amenées on ne sait d’où sur le continent de la vie à travers l’océan de la mort. » (P. 134)

« Près de la route forestière, de jeunes soldats fatigués et couverts de poussière, la vareuse trempée de sueur aux omoplates et sur la poitrine, étaient couchés par terre à plat ventre ou sur le dos, les jambes écartées dans leurs lourdes bottes. C’était tout ce qui restait d’une section durement éprouvée. On les avait relevés d’un combat qui durait depuis plus de quatre jours et envoyés à l’arrière pour un court repos. Les soldats étaient couchés comme s’ils étaient de pierre, ils n’avaient plus la force ni de sourire, ni de dire de gros mots, et pas un seul ne tourna la tête quand on entendit grincer dans le bois quelques charrettes qui s’approchaient rapidement. Au grand trot, dans des brouettes sans ressorts, qui faisaient sauter en l’air leurs malheureux occupants et achevaient de leur briser les os et de leur retourner les entrailles, on amenait des blessés à l’ambulance. Là, on leur dispenserait les premiers secours, on les panserait à la hâte et, en cas d’extrême urgence, on expédierait une opération. ON les avait ramassés, ces innombrables blessés, une demi-heure plus tôt, pendant une courte accalmie, dans le champ qui s’étendait devant les tranchées. Une bonne moitié d’entre eux étaient sans connaissance. » (P. 147-148)

« Par miracle, les villages étaient encore intacts dans ce secteur. Ils formaient un îlot que l’océan des destructions avait épargné on ne savait comment. » (P. 149)

« Au fond de la dépression, il y avait une gare. Jivago décrivit les lieux en détail : les montagnes couvertes de pins et de sapins vigoureux, avec des paquets de nuages blancs agrippés sur leurs flancs et des escarpements de granit ou de schiste gris qui faisaient des trous au milieu des forêts, comme des plaques pelées et râpées dans une épaisse peau de bête. C’était un sombre matin d’avril, gris et humide comme ce schiste, comprimé de partout par les hauteurs, immobile et étouffant. Une étuve. La vapeur pesait sur la vallée et tout fumait, tout s’étirait en colonne de fumée, la fumée des locomotives dans la gare, la buée grise des prairies, les montagnes grises, les forêts sombres, les nuages sombres. » (P. 151)

« Je peux arriver n’importe quand, sans prévenir. J’essaierai quand même de télégraphier. » (P. 164)

« Zybouchino » (ville) (P. 166)

« Il y a campagne et campagne. Tout dépend des habitants. Dans certains villages la population aime le travail et travaille. Là, ça va à peu près. Dans d’autres, c’est vrai, il n’y a que des ivrognes. Dans ces cas-là c’est le désert. C’est horrible à voir. » (P. 178)

« La liberté ! La vraie liberté, pas celle des mots et des revendications, mais celle qui tombe du ciel, contre toute attente. La liberté par hasard, par malentendu.
Et comme tous les hommes sont immenses et désarmés ! Vous avez remarqué. Comme si chacun était écrasé par lui-même, par la force héroïque qu’il a découverte en lui. » (P. 179-180)

« C’était ainsi tout au long de la route. Partout le même bruit de foule, partout les mêmes tilleuls en fleur. » (P. 192)

« La nuit, à Soukhinitchi, un porteur obligeant à l’ancienne mode, conduisant Jivago par des chemins sans lumière, le fit entrer par-derrière dans le wagon de deuxième classe d’un train qui venait d’arriver et que les horaires n’avaient pas annoncé. » (P. 192)

« Le train mystérieux avait une destination spéciale, il allait assez vite, s’arrêtait peu de temps ; il se déplaçait, semblait-il, sous contrôle militaire. Dans les wagons on pouvait circuler à l’aise. » (P. 193)

« La bougie avait été allumée par le seul voyageur du compartiment. C’était un jeune homme blond, sans doute fort grand, si l’on en jugeait par la longueur de ses bras et de ses jambes, trop mobiles aux jointures, comme les pièces mal vissées d’un objet démontable. Le jeune homme était renversé avec nonchalance sur la banquette, près de la vitre. À la vue de Jivago, il fit poliment mine de se lever et, au lieu de rester couché à demi, comme auparavant, adopta une pose plus corrrecte. » (P. 193)

« C’était cela la vie, c’était cela l’épreuve, c’était cela le but des chercherus d’aventures, c’était cela le but final de l’art : retrouver les siens, rentrer chez soi, recommencer sa vie. » (P. 200)

« Pendant ce temps, l’interminable couloir coudé qui consuisait au service des accouchements et le long duquel les mères étaient installées s’était rempli du choeur geignard de dix ou quinze voix de bébés, et les infirmières, rapidement, pour que les nouveau-nés ne prissent pas froid, les avaient apportés à leur mère ; chacune en tenait deux sous les bras, comme de grands paquets d’emplettes. » (P. 211)

« Mais il sortit de la chambre comme si on l’avait aspergé d’eau froide, avec le sentiment d’un mauvais présage. » (P. 213)

« Pendant les quelques jours qui suivirent, il découvrit à quel point il était seul. Il n’en faisait reproche à personne, il avait apparemment recherché cette solitude et l’avait obtenue. » (P. 214)

« Mais en ces jours où triomphait le matérialisme, la matière s’était transformée en notion, la nourriture, le bois n’existaient plus ; on parlait de la « question alimentaire », du « problème du chauffage ». » (P. 223-224)

« Il serait devvenu fou sans ses petites habitudes, ses travaux, ses soucis. Sa femme, son enfant, la nécessité de gagner de l’argent le sauvèrent. Il fut sauvé par le quotidien, par l’humble, par l’habituel, par son travail, par les soins qu’il donnait aux malades.
Il comprenait qu’il n’était rien devant la monstrueuse machinerie de l’avenir, il redoutait cet avenir et il l’aimait, il en était secrètement fier et, pour une dernière fois, comme dans un adieu, il regardait avidement les nuages et les arbres, les hommes qui marchaient dans la rue, la ville russe qui n’en pouvait plus de malheur, il était prêt à se sacrifier pour que tout allât mieux, et il ne pouvait rien faire. » (P. 224)

« ...un home qui avait dû être robuste, mais qui avait maigri et dont la peau faisait des poches. » (P. 226)

« ...il trébucha au coin de la rue sur un homme étendu sans connaissance en travers du trottoir. L’homme était couché les bras encroix, la tête reposant sur le butoir d’une porte cochère, les pieds dans le ruisseau. De temps en temps, il poussait de faibles soupirs. Aux questions du docteur qui essayait de le ranimer, il répondit par un bredouillement incohérent, puis il perdit de nouveau conscience. Sa tête était meurtrie, ensanglantée, mais un examen rapide montra que les os du crâne étaient intacts. Le blessé avait dû être victime d’une attaque à main armée. » (P. 229)

« Le docteur en profita pour fourrer avec la rapidité de l’éclair une cuiller dans la gorge de son fils, aplatir sa langue et observer sa gorge, rouge comme une groseille, et ses amygdales gonflées, couvertes de peaux. Iouri Andréiévitch s’alarma de ce qu’il avait vu. » (P. 231)

« À côté des richards bien vêtus, de bourgeois et d’avocats de Pétersbourg, on pouvait voir, mis dans le même sac que la classe exploitante, des cochers de fiacre, des frotteurs de planchers, des garçons de bains publics, des fripiers tatares, des fous échappés aux « maisons jaunes » qu’on venait de supprimer, des petits commerçants et des moines. » (P. 264-265)

« ...Ogryzkova, une fille maigre, albinos, la « môme-narine », la « seringue », comme l’appelait Tiagourova, qui ne lui ménageait pas les sobriquets humiliants. » (P. 269)

« La nuit était obscure. Sans cause visible d’arrêt, le train se trouvait près d’une borne. La ligne semblait normale ; elle était encadrée de sapins et traversait une plaine. LEs voisins de Iouri Andréiévitch, qui étaient descendus avant lui, et qui battaient la semelle devant le wagon, déclarèrent qu’il n’y avait pas eu d’accident, à leur connaissance, mais que le chauffeur avait arrêté le train sous prétexte que la région était menacée et qu’il refusait de conduire plus loin le convoi tant qu’une draisine n’aurait pas vérifié l’état de la ligne. Les voyageurs lui avaient envoyé des délégués pour l’amadouer et, en cas de nécessité, pour lui graisser la patte. ON racontait que les marins s’en étaient mêlés. Ils s’auraient s’y prendre, eux.
Pendant qu’on expliquait tout cela à Jivago, il voyait les éclairs crachés par la cheminée et le cendrier embraser la neige, devant la voie ferrée, près de la locomotive, comme aurait fait la flamme haletante d’un bûcher. Soudain, une langue de feu éclaira vivement la plaine enneigée et des silhouettes qui se glissaient le long du châssis de la locomotive.
En tête, dans un éclair, on vit le chauffeur. Il courut jusqu’au bout de la passerelle, s’envola d’un bond au-dessus des butoirs et disparut. Les marins qui le poursuivaient en firent autant. On les vit courir jusqu’au bout de la grille à feu, sauter en l’air et disparaître comme par enchantement.
Attirés par le spectacle, Iouri Andréiévitch et quelques curieux s’élancèrent vers la locomotive. Dans le morceau de plaine nue qui s’étendait devant le train, voici ce qu’ils virent :
À une certaine distance de la voie se trouvait le chauffeur, enfoncé dans la neige vierge jusqu’à mi-corps. Les marins, empêtrés eux aussi jusqu’à la taille, faisaient un demi-cercle autour de lui, comme des rabatteurs autour d’une bête. » (P. 274)

« — L’enneigement est profond ?
— Non, on ne peut pas dire... C’est par bandes. Le blizzard soufflait de biais, il a pris la voie en écharpe. Le plus dur se trouve vers la moitié du parcours. Il y a trois kilomètres de dépression. Là, on aura fort à faire. Tout l’endroit est recouvert, complètement. Après, ça va. C’est la taïga. La forêt a protégé la voie. Avant la dépression, ce n’est pas terrible, l’endroit est plat. Le vent l’a dégagé. » (P. 277)

« Soudain, tout changea, le pays et le temps. La plaine disparut, on s’enfonça entre des collines et des plateaux. Le vent du nord, qui soufflait jusqu’ici, tomba. Le vent venait du sud, tiède comme le souffle d’un poêle ouvert.
La forêt s’étendait par paliers sur les montagnes. Quand la voie traversait une zone boisée, le train grimpait une pente raide à laquelle succédait une descente assez douce. Il rampait en soufflant vers les bois et s’y traînait avec peine, comme un vieux forestier guidant une foule de voyageurs qui se retourneraient sans cesse et observeraient tout.
Mais il n’y avait rien à voir. Au fond de la forêt, c’était le sommeil et la paix de l’hiver. De temps en temps, seulement, des buissons ou des arbres bruissaient en libérant leurs branches basses de la neige qui peu à peu se tassait, comme s’ils ôtaient un collier ou dégrafaient un col trop serré.
Iouri Andréiévitch sombra dans le sommeil. Pendant toutes ces journées il resta sur sa couchette, là-haut, à dormir ; il se réveillait, réfléchissait, tendait l’oreille. Mais il n’y avait rien à entendre. » (P. 282)

« Sous la croûte de neige disloquée, l’eau se mit à courir et à chanter. Les entrailles impénétrables des forêts frémirent. Tout s’y réveillait. » (P. 282-283)

« Au milieu de la nuit, Iouri Andréiévitch s’éveilla, plein d’un sentiment confus de bonheur assez intense pour le réveiller. Le train était arrêté. La gare baignait dans l’obscurité vitreuse d’une nuit blanche. Cette ombre claire était pleine d’on ne sait quoi de délicat et de puissant à la fois qui suggérait un grand paysage dégagé.
La gare devait être située sur une hauteur, dominant un horizon large, libre.
Sur le quai, conversant à voix basse, passaient des ombres aux pas silencieux. Cela attendrit Iouri Andréiévitch. Il vit dans la discrétion des voix et des pas un respect de l’heure tardive, un souci du sommeil des voyageurs, qui avaient disparu depuis la guerre.
Le docteur se trompait. Comme partout ailleurs, le quai retentissait de hurlements, de lourds bruits de bottes. Mais non loin de là il y avait une cascade. C’était elle qui dilatait la nuit blanche et l’animait d’un souffle de fraîcheur et de liberté. C’était elle qui avait rempli le docteur endormi de ce sentiment de bonheur. Le bruit constant et régulier de la chute d’eau régnait sur tous les bruits de la gare et leur donnait l’apparence menteuse du silence. » (P. 284)

« Au-delà de la fenêtre contre laquelle ils étaient couchés le cou tendu, s’étalait une plaine immense, entièrement inondée par la crue. La rivière avait débordé et l’un de ses bras venait frôler le talus. Du haut des couchettes, on croyait voir le train glisser doucement sur l’eau. » (P. 287)

« ...le nom qu’on donne au pivert dans l’Oural : "Ronja". » (P. 288)

« La tête de Jivago baignait dans la sueur dont son oreiller était trempé. » (P. 293)

« Je vais à la recherche du silence. Je veux un trou perdu, l’inconnu. » (P. 303)

« La chaleur était accablante. Le soleil chauffait à blanc les rails et les toits des wagons. La terre, noire de pétrole, brûlait avec un chatoiement jaune comme du métal doré. » (P. 308)

« Entre parenthèses, ne vous fâchez pas, mais vous avez un nom imprononçable. » (P. 310)

« Pendant ce temps, le train manoeuvrait. Chaque fois qu’il arrivait au dernier aiguillage, à la hauteur du disque, l’aiguilleur, une femme âgée qui portait un bidon de lait attaché à sa ceinture, changeait son tricot de main, se penchait et renversait le levier, obligeant le train à repartir en marche arrière. Tandis qu’il s’éloignait lentement, elle se redressait et brandissait à sa suite un poing menaçant. » (P.313)

« Livéri (Livka) », prénom. (P. 316)

« Projetant en avant ses pattes cartilagineuses, un poulain moreau corait derrière la jument blanche ; il était noir comme la nuit, avec une petite tête frisée, il ressemblait à un jouet en bois sculpté. » (P. 322)

« Je suis un peu enrhumé. Je tousse et j’ai certainement un peu de fièvre. Toute la journée, j’ai comme une boule qui me monte à la gorge et me coupe le souffle à la hauteur du larynx. Je suis dans de mauvais draps. C’est l’aorte. Premiers symptômes de la maladie de coeur que j’ai héritée de ma pauvre mère. Est-ce possible ? Si tôt ? Dans ce cas, je ne ferai pas de vieux os. » (P. 341)

« Claire nuit de gel. Eclat, unité extraordinaire de tout ce qu’on voit. La terre, l’air, la lune, les étoiles sont soudés ensemble par le gel. Dans le parc, couchées en travers des allées, les ombres distinctes des arbres semblent découpées en relief et façonnées au tour. On a sans cesse l’impresssion que des silhouettes noires traversent interminablement la route. De grosses étoiles sont suspendues dans la forêt, entre les branches, telles des lanternes de mica bleu. Tout le ciel est parsemé de petites étoiles comme l’été les prés le sont de marguerites. » (P. 342)

« Les femmes, a-t-on la tête à ça ? Etait-ce le moment ? Le prolétariat mondial, le bouleversement de l’univers, c’est une autre histoire, parlez-moi plutôt de ça ! Mais un bipède isolé, une simple femme, une épouse, fi ! c’est aussi négligeable qu’un pou. » (P. 363)

« Villes, bourgs et villages se succédaient. Ville de Krestovozdvijensk, gare d’Oméltchino, Pajinsk, Tysiatskoïé, hameau de Iaglinskoïé, faubourg de Zvonarski, bourgade de Volnoïé, Gourtovchtchiki, terres de la Kejma, village de Kazéievo, faubourg de Koutéiny, bourg de Maly Ermolaï.
La grand-route les traversait, vieille comme le monde, la plus ancienne de Sibérie, utilisée jadis par les voitures de poste. Elle coupait les villes en deux, comme des miches, par la lame d’une grand-rue ; quant aux villages, elle les traversait d’un coup d’aile, sans se retourner, rejetant au loin derrière elle les isbas qui faisaient la haie, ou bien les ployant en demi-cercle, ou en épingle à cheveux au hasard d’un brusque tournant. » (P. 371)

« On ne voyait pas le feu ; Seules les colonnes mouvantes d’air chaud, scintillantes comme des paillettes de mica révélaient que l’on brûlait quelque chose. » (P. 412)

« — La tête ?
— Je suppose. IL a ce qu’il appelle des feux follets. Sans doute des hallucinations. Est-ce l’insomnie, les migraines ? » (P. 414)

« La Koubarikha était en train d’exorciser la vache d’Agafia Fotievna Palykh, la femme de Pamphile appelée couramment Fatievna. On avait fait sortir la vache du troupeau et on l’avait attachée par les cornes à un arbre au milieu des buissons. Près des pattes de devant, sa propriétaire était assise sur une souche ; près des pattes de derrière, sur un escabeau à traire, la magicienne.

(...)

En Sibérie, on pratiquait l’élevage d’une race de vaches primée en Suisse. Presque toutes, elles avaient la même robe, noire avec des taches rousses très claires ; non moins que les hommes, elles étiaent éreitnées par les privations, les longues marches, le manque d’espace. » (P. 437)

« Va t’en, dit la magicienne à Agafia. J’ai exorcisé ta vache, elle guérira. Prie la Mère de Dieu. En vérité, elle est la maison de lumière et le livre de la parole vivante. » (P. 442)

« On entourait un morceau de chair humaine ensanglantée qui gisait à terre. Le malheureux respirait à peine. Il avait le bras droit et la jambe gauche coupés. On ne pouvait imaginer comment le pauvre diable avait pu ramper jusqu’au camp sur le bras et la jambe qui lui restaient. Les membres coupés, horribles lambeaux saignants, étaient attachés à son dos avec une pancarte. Celle-ci était recouverte d’une longue inscription qui déclarait, avec des jurons bien choisis, que ce traitement avait été infligé en représailles des atrocités commises par tel et tel détachement rouge, avec lequel les Frères des Bois n’avaient pas de rapport. On ajoutait qu’un sort analogue attendait tous les partisans qui ne feraient pas leur soumission et ne rentraient pas leurs armes aux représentants de l’armée de VItsyne dans les délais prescrits.
Cet homme martyrisé qui perdait tout son sang et s’évanouissait à chaque instant, raconta, d’une voix hachée, faible et pâteuse, les tortures infligées par les brigades de répression et les tribunaux militaires de l’armée Vitsyne. On l’avait condamné à la pendaison, puis on avait commué la peine, décidé de lui couper un bras et une jambe, et de l’envoyer ainsi mutilé dans le camp des partisans pour les épouvanter. » (P. 443)

« L’hiver était déjà là depuis longtemps. Il gelait à pierre fendre. Des formes et des sons déchiquetés, sans lien visible, surgissaient dans le brouillard glacé, s’arrêtaient, remuaient, disparaissaient. A la place du soleil, une sorte de boule propre, issue d’un rêve ou d’un conte de fées, restait suspendue dans la forêt, répandant lentement, avec effort, les ratons jaune d’ambre d’une lumière dense comme du miel qui se glaçaient et se figeaient sur les arbres. » (P. 445)

« Quelque chose de plus vaste que lui-même trouvait pour pleurer et sangloter en lui des mots tendres et lumineux, qui brillaient dans l’obscurité comme du phosphore. Et il mêlait ses pleurs à ceux de son âme, plein de pitié pour lui-même. » (P. 472)

« Irourotchka » (surnom pour Iouri / Ioura, p. 488)

« Dehors la neige s’était mise à tomber. Le vent la poussait obliquement. Elle tombait , toujours plus rapide, plus épaisse, comme si elle poursuivait sans cesse quelque chose et Iouri Andréiévitch regardait devant lui par la fenêtre comme si ce n’était pas de la neige qu’il voyait tomber mais la lettre de Tonia qu’il continuait à lire, comme si ce n’étaient pas de petits cristaux de neige bien secs qui filaient à toute allure, mais des petits intervalles de papier blanc entre de petites lettres noires, blancs, blancs, sans fin, sans fin. » (P. 498)

« On était en plein hiver. La neige tombait à gros flocons. Iouri Andréiévitch venait de rentrer de l’hôpital. »

« Les rats n’avaient pas quitté la maison, mais ils étaient plus prudents. » (P. 502)

« La Sibérie, cette Nouvelle Amérique, comme on l’appelle justement, recèle les possibilités les plus riches. C’est, pour la Russie, le berceau d’un grand avenir, le gage de notre démocratisation, de notre splendeur, de notre assainissement politique. L’avenir de la Mongolie, de la Mongolie extérieure, notre grande voisine d’Extrême-Orient, est encore plus gros de perspectives séduisantes. Que savez-vous de ce pays ? Vous n’avez pas honte de bâiller et de cligner des yeux sans m’écouter ? Et pourtant c’est une superficie d’un million et demi de verstes carrées, des minéraux non encore prospectés, un pays vierge, préhistorique, vers lequel se tendent les mains avides de la Chine, du Japon et de l’Amérique, aux dépens des intérêts russes, reconnus pourtant par nos rivaux chaque fois qu’on a partagé en sphères d’influence ce petit coin isolé du globe terrestre. » (P. 506-507)

« ...la nudité hivernale des forêts, le calme de mort, le vide alentour rendait l’endroit méconnaissable. » (P. 512)

« Il gelait et le froid allait en augmentant. Le ciel était clair. La neige prenait une teinte jaune sous les rayons du soleil de midi et, dans ce jaune de miel, on voyait déjà filtrer comme une liqueur précieuse le dépôt orangé du soir précoce. » (P. 523)

« La fatigue lui coupait les jambes. Lançant le bois dans le traîneau par la porte du hangar, il rassemblait moins de bûches en une fois que d’habitude. Il avait froid et les rondins gelés et couverts de neige lui meurtrissaient les mains malgré ses moufles. Il n’arrivait pas à se réchauffer en précipitant ses mouvements. Quelque chose en lui s’était arrêté et déchiré. » (P. 530)

« Maintenant, à Moscou. Et avant tout, survivre. Ne pas s’abandonner à l’insomnie. Ne pas se coucher. Travailler toute la nuit jusqu’à l’abrutissement, jusqu’à tomber raide mort de fatigue. Et encore ceci. Faire du feu tout de suite dans la chambre à coucher pour ne pas geler bêtement cette nuit. » (P. 538)

« A quelques pas du perron, le corps de Pavel Pavlovitch était étendu de biais en travers de l’allée, la tête enfoncée dans un tas de neige : il s’était suicidé. La naige imbibée de sang formait une boule rouge sous sa tempe gauche. Les petites gouttes qui avaient giclé de tous les côtés s’étaient mêlées à la neige et faisaient de petites billes rouges semblables aux baies gelées d’un sorbier. »

« Entre la rue qui jour et nuit s’agite et le bruit constamment derrière mes murs et l’âme moderne, la correspondance est aussi étroite qu’entre l’ouverture que l’on commence à jouer et le rideau du théâtre, plein de mystères et de ténèbres, encore baissé, mais déjà embrasé par les feux de la rampe. La ville qui grouille et gronde sans arrêt de l’autre côté des portes et des fenêtres est une immense introduction à la vie de chacun de nous. C’est précisément sous ces traits que je voudrais décrire la ville. » (P. 581)

« Le docteur eut soudain une nausée qui le priva de toutes ses forces. Surmontant sa faiblesse, il se leva de sa banquette et, tirant vers le haut et vers le bas les courroies de la fenêtre, il chercha à l’ouvrir. Mais la fenêtre ne cédait pas à ses efforts.
On criait au docteur que la fenêtre ne s’ouvrait pas mais, absorbé par les efforts qu’il faisait pour surmonter la crise, et saisi d’une angoisse soudaine, il ne se rendait pas compte que ces cris s’adressaient à lui, et il n’en comprenait pas le sens. Il essayait toujours d’ouvrir la fenêtre, et de nouveau, à trois reprises, vers le haut, vers le bas et vers lui, il tira violemment le cadre ; tout à coup il ressentit une douleur inconnue, irréparable, et comprit que quelque chose en lui s’était déchiré, qu’il avait fait un geste fatal et que tout était perdu. A ce moment-là, le wagon s’ébranla, mais s’arrêta de nouveau un peu plus loin, sur la Presnia.
Par un effort de volonté surhumain, vacillant et se frayant avec peine un chemin à travers la foule dense qui barrait le passage entre les banquettes, Iouri Andréiévitch atteignit la plate-forme arrière. On ne voulait pas le laisser passer, on l’injuriait. Il lui sembla que l’arrivée d’air l’avait rafraîchi, que peut-être tout n’était pas perdu, qu’il se sentait mieux.
Il commença à se glisser à travers la foule de la plate-forme arrière, provoquant de nouvelles injures, des bousculades et de l’irritation. Indifférent aux interpellations, il se fraya un passage à travers cette masse, descendit du tramway arrêté sur la chaussée, fit un pas, un autre, puis un troisième s’écroula sur le pavé et ne se releva plus.
Ce fut un tumulte de voix, de discussions, de conseils. Quelques personnes descendirent de la plate-forme et entourèrent le docteur. On s’aperçut bientôt qu’il ne respirait plus et que son coeur s’était arrêté. Les passants quittaient le trottoir pour s’approcher de l’attroupement qui entourait le corps, certains soulagés, d’autres déçus d’apprendre que l’homme n’avait pas été écrasé et que sa mort n’avait rien à voir avec le tramway. » (P. 583-584)

« Ils avaient pensé comme d’autre chantent. » (P. 594)

« Au loin, un cimetière enneigé dans la plaine,
Des enclos et des tombes
Et un brancard dressé
Et, sur le cimetière, un ciel chargé d’étoiles. » (P. 640)

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Pouchkine, Alexandre

La fille du capitaine, BNF collection, traduction Louis Viardot

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« Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. »

« Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?
– Pourquoi cela ?
– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus ?
– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?
– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de l’orient.)
– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
– Là, là, regarde… ce petit nuage. »
J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher m’expliqua que ce petit nuage présageait un bourane 1.
J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain relais : j’ordonnai donc de « redoubler » de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sans cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C’était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le cocher ; c’est un bourane. »
Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, qu’il semblait un être animé. La neige s’amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.
– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traineau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et tout est sombre. » »

« Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. »

Le chapitre « La convalescence »

« Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide ; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement tranquille. »

« ...la forteresse de Bélogorsk... »

« ...un nez sans narines... » (M04)

« Attends, attends que tu sois marié ; tu verras que tout ira au diable ».

« Je fus frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses accusations d’une voix faible, mais ferme. »

« ...le palais d’été de Tsarkoïé-Sélo... »

« ...le gouvernement de Simbirsk... »

</blockquote>

Rodenbach, Georges

Bruges la morte

<blockquote>« Mot irrémédiable et bref ! d’une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l’être dépareillé. »

« ...étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l’éclairant... »

</blockquote>

Simenon, Georges

Monsieur Gallet, décédé

<blockquote>

« Le corps était bien ce qu’on pouvait imaginer d’après la photographie : un corps long, osseux, avec une poitrine creuse de bureaucrate, une peau blême qui faisait paraître les poils très sombres, encore que ceux de la poitrine fussent roussâtres. »

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« Les vêtements d’Emile Gallet s’étalaient toujours sur le plancher, comme une caricature de cadavre. »

</blockquote>

Suaudeau, Jean-Pierre

Les forges, un roman (Joca Séria)

<blockquote> C’est arrivé comme ça parce que la Société a décidé de licencier les puddleurs dont elle n’a plus besoin, des compagnons pas bien commodes qui travaillent aux fours, une tâche qu’on ne leur envie pas : cingler la pâte épaisse, brûlante, pour la débarrasser des scories, l’affiner, se tenir devant le four, à demi courbé, toute la journée, le ringard à la main et vérifier l’état de la pâte et cingler, cingler la masse métallique pour conserver à la fonte sa fluidité et la transformer en fer, visage brûlé, bras rompus, mains calleuses, insensibilisées, tannées au feu. On ne se connaît pas, mais se connaître n’a pas l’importance que ça avait au village : nul n’est étranger ici, puisqu’on est tous identiques, veste de drap, pantalon de serge ou de grosse toile à l’odeur sèche et fade de métal, rivalité et jalousie sans objet car on a compris, on vient de comprendre qu’on est tous embarquées dans le même navire. (P62) </blockquote>

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« Il n’y avait qu’Emile Gallet à n’être plus là ! Il était solidement enfermé dans un cercueil, lui, avec sa joue arrachée par la balle, triturée par le médecin légiste aux sept invités, son cœur perforé et ses yeux gris dont personne n’avait pensé à clore les paupières ! » (M03)

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Tchekhov, Anton

La Steppe (traduction Vladimir Volkoff)

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« ...sur son visage, la sécheresse de l’homme d’affaires luttait contre la bénignité de celui qui vient de faire ses adieux à sa famille et de boire un bon coup... »

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« D’abord, tout là-bas, au point de rencontre du ciel et de la terre, du côté des tumulus5 peu élevés et du moulin à vent qui, de loin, ressemblait à un petit homme agitant les bras, une bande d’un jaune éclatant glissa sur la terre ; une minute après, une bande semblable s’alluma un peu plus près, glissa à droite et envahit les collines ; quelque chose de chaud effleura le dos de Iégorouchka ; une bande de lumière qui s’était furtivement approchée par-derrière fila par-dessus la calèche et les chevaux, s’élança à la rencontre des autres bandes, et soudain toute la vaste steppe rejeta la pénombre matinale, sourit et brilla de rosée.

Le seigle moissonné, les ronces, les euphorbes6, le chanvre sauvage, tout ce qui, bruni et roussi dans la chaleur, avait été à demi-mort, ressuscitait maintenant, baigné de rosée et caressé du soleil, pour fleurir à nouveau. Des pluviers7 voletaient au-dessus de la route en poussant des cris joyeux, des gerboises8 s’appelaient dans l’herbe, quelque part au loin gémissaient des vanneaux. Une compagnie de perdreaux effrayés par la calèche s’envola et, faisant entendre son doux « trrr » gagna les collines. Les sauterelles, les grillons, les criquets et les locustes9 avaient entonné leur musique grinçante et monotone.

Un peu de temps s’écoula, la rosée s’évapora, l’air se figea et la steppe déçue reprit son aspect maussade de juillet. Les herbes se flétrissaient, la vie se mourait. Les collines hâlées, d’un brun vert, lilas au loin, avec leurs tons paisibles comme des ombres, la plaine avec ses lointains brumeux et le ciel renversé dessus, semblant, dans la steppe où il n’y a ni forêts ni hautes montagnes, d’une profondeur et d’une transparence effrayantes, paraissaient à présent infinies et pétrifiées de langueur...

Comme il fait lourd et triste ! La calèche se hâte, et Iégorouchka voit toujours la même chose : le ciel, la plaine, les collines... Dans l’herbe, la musique s’est calmée. Les pluviers sont partis, on ne voit plus les perdreaux. Faute d’occupation, les freux tournoient au-dessus de l’herbe fanée, ils se ressemblent tous et ils rendent la steppe encore plus uniforme. »

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« Six faucheurs alignés brandissent leurs faux, qui brillent gaiement et, toutes ensemble, en mesure, font entendre leur « Vjji, vjji ! » »

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« À qui ce troupeau ? »

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« Déniska marchait autour d’eux et, s’efforçant de montrer que les concombres, les pâtés et les œufs que mangeaient les maîtres le laissaient complètement indifférent, se consacrait à l’extermination des taons et des mouches qui collaient sur le ventre et le dos des chevaux. »

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« ...cinq gros concombres jaunes appelés « jaunets »... »

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« Vibrant dans l’air comme un insecte, jouant de sa bigarrure, la canepetière s’éleva haut en ligne droite, puis, effrayée sans doute par le nuage de poussière, se jeta de côté : on la vit encore miroiter longtemps... »

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« Dans le crépuscule du soir, apparut une grande maison sans étage avec un toit de fer rouillé et des fenêtres obscures. Cette maison portait le nom d’auberge bien qu’elle se dressât sans berge au milieu de la steppe1. A quelque distance sur le côté, un malheureux petit verger de cerisiers entouré d’une haie mettait une tache sombre et, sous les fenêtres, leur lourde tête affaissée, se dressaient des tournesols endormis. Dans le verger crépitait une petite éolienne mise là pour éloigner les lièvres par son bruit. À part cela, à proximité de la maison, on ne voyait ni n’entendait que la steppe. »

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« Une minute après, la porte s’ouvrit, et Solomone, un grand plateau dans les mains, entra dans la pièce. En posant le plateau sur la table, il regardait ironiquement de côté et avait toujours son sourire bizarre. Maintenant, à la lumière de la petite lampe, on pouvait distinguer ce sourire : il était très complexe et exprimait beaucoup de sentiments, dont le dominant était un mépris manifeste. Il semblait penser à quelque chose de drôle et de bête, il ne pouvait souffrir quelqu’un et le méprisait, il se réjouissait de quelque chose et il attendait le bon moment pour lancer une raillerie blessante et se tordre de rire. Son long nez, ses lèvres grasses et ses yeux saillants et rusés semblaient tendus du désir d’éclater de rire. »

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« Si on lui pressait le nez, il en sortirait du lait. » (= il est trop jeune)

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« Mes filles, je les ai casées auprès d’hommes de bien, mes fils, j’en ai fait des messieurs, et maintenant je suis libre, j’ai fait mon travail, je peux m’en aller aux quatre vents. Je vis tranquillement avec ma moitié, je mange, je bois et je dors, je me réjouis de voir mes petits-enfants et je prie le bon Dieu : que me faut-il de plus ? »

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« À quoi je m’occupe ? répéta Solomone en haussant les épaules. Je fais la même chose que tout le monde. Vous le voyez : je suis larbin. Je suis le larbin de mon frère, mon frère est le larbin des voyageurs, les voyageurs sont les larbins de Varlamov, tandis que si j’avais dix millions, c’est Varlamov qui serait mon larbin. »

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Tout le chapitre IV ?

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« À droite noircissaient les collines qui semblaient cacher quelque chose d’inconnu et d’effrayant, à gauche le ciel au-dessus de l’horizon était inondé d’une lueur pourpre et on ne savait pas s’il y avait un incendie quelque part ou si la lune s’apprêtait à se lever. On voyait les lointains comme en plein jour, mais leur tendre teinte lilas, hachurée par les ténèbres du soir, avait disparu, et toute la steppe se cachait dans ces ténèbres comme les enfants de Moïsséï Moïsséïtch sous leur couverture. »

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« A peine le soleil est-il couché et la terre emmitouflée de ténèbres, que la langueur diurne est oubliée, tout est pardonné, et la steppe respire légèrement de sa vaste poitrine. Comme si, dans l’obscurité, l’herbe ne voyait pas sa vieillesse, elle devient le lieu d’un jeune et joyeux crépitement, inconnu dans la journée ; craquements, sifflements, grattements, basses, ténors et soprani de la steppe, tout se mêle en un grondement monotone, incessant, favorable aux souvenirs et à la mélancolie. Ce crépitement uniforme endort comme une berceuse ; on roule et on sent qu’on s’endort, mais voilà que retentit le cri saccadé, angoissé d’un oiseau qui veille encore, ou que se fait entendre un son indéterminé, semblable à une voix prononçant « ah ? » avec étonnement, et les paupières assoupies se ferment. Ou alors on longe un petit ravin plein de buissons et l’on entend un oiseau que les habitants de la steppe appellent splouk crier à quelqu’un « Splou ! Splou ! Splou ! (= je dors) », tandis qu’un autre rit ou sanglote hystériquement : c’est le hibou. Dieu sait pour qui ils crient et qui les écoute dans cette plaine, mais leurs cris sont pleins de tristesse et de plaintes... On sent l’odeur du foin, de l’herbe séchée, des fleurs attardées, odeur épaisse, sirupeuse et tendre.

À travers les ténèbres, on voit tout, mais il est difficile de distinguer la couleur et les contours des objets. Tout semble être autre chose qu’il n’est. On roule et soudain on voit devant soi, tout près de la route, une silhouette rappelant un moine : il ne bouge pas, il attend et il tient quelque chose dans ses mains... Ne serait-ce pas un brigand ? La figure s’approche, grandit, la voici à la hauteur de la calèche, et vous voyez que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. Ces figures immobiles qui attendent quelqu’un se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, passent la tête par-dessus les ronces : elles ressemblent à des hommes et inspirent les soupçons. »

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« À droite de la route, sur toute sa longueur, se dressaient des poteaux télégraphiques à deux fils. Rapetissant de plus en plus, à la hauteur du village ils disparaissaient derrière les isbas et la verdure, et puis reparaissaient dans le lointain lilas, sous forme de petits bâtons très petits et fluets, comme des crayons fichés en terre. Sur les fils étaient perchés des autours, des émerillons5 et des corbeaux qui considéraient avec indifférence le convoi en mouvement. »

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« – Mon opinion sur moi-même, c’est que je suis un homme perdu et rien de plus. »

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« Le Russe aime se souvenir mais n’aime pas vivre. »

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« Après le repas, tous se traînèrent jusqu’aux charrettes et se laissèrent tomber dans leur ombre. »

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« Lorsqu’on regarde longuement un ciel profond, sans en détacher les yeux, on ne sait pourquoi les pensées et l’âme s’unissent en un sentiment de solitude. On commence à se sentir irréparablement seul, et tout ce qu’on avait naguère cru proche et cher devient infiniment lointain et perd tout prix. Ces étoiles, qui regardent du haut du ciel depuis des millénaires, ce ciel insaisissable et les ténèbres, indifférents qu’ils sont à la vie brève de l’homme, lorsqu’on demeure seul à seuls avec eux et qu’on essaye d’en comprendre le sens, accablent l’âme par leur silence. On songe à la solitude qui attend chacun dans la tombe, et l’essence de la vie apparaît désespérée, atroce... »

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« Iégory »

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« Stiopka »

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« Avait-il entendu ces récits de quelqu’un d’autre ou les avait-il inventés lui-même dans un passé reculé, et puis, comme sa mémoire faiblissait, avait-il confondu le vécu et l’imaginaire et ne savait-il plus distinguer l’un de l’autre ? Tout est possible, mais ce qui est bizarre, c’est qu’à ce moment-là et pendant tout le voyage, lorsqu’il avait l’occasion de raconter, il accordait une préférence manifeste aux fantasmes et ne parlait jamais de sa propre expérience. »

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« – Les gars, dit-il, d’un ton suppliant. Chantons quelque chose de religieux !
Des larmes parurent dans ses yeux.
– Les gars ! répéta-t-il en pressant sa main contre son cœur. Chantons quelque chose de religieux ! »

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« – Notre mère la Russie est la plus grande du monde ! chanta soudain Kiroukha d’une voix sauvage, et avala de travers et se tut. L’écho de la steppe s’empara de sa voix, l’emporta, et il sembla que la Bêtise elle-même roulait à travers la steppe sur ses roues pesantes. »

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« Son visage à la petite barbiche grise, un visage simple, russe, hâlé, était rouge, humide de rosée et sillonné de veines bleues ; il exprimait autant de sécheresse que le visage d’Ivan Ivanytch, le même fanatisme de l’homme d’affaires. Cependant, quelle différence on sentait entre lui et Ivan Ivanytch ! Sur le visage de l’oncle Kouzmitchov, outre »

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« ...une sorte de mélancolie imprécise se fit sentir en tout »

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« Pantéléï ne faisait que soupirer, se plaindre de ses pieds et évoquer à chaque instant l’insolence de la mort. »

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« – Je suis triste ! »

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« ...les nôtres, ils passent la nuit dans la steppe : ils vont souffrir, les pauvres ! »

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« La pastèque et le melon qu’il avait mangés lui avaient laissé dans la bouche un goût déplaisant de métal. En outre, les puces piquaient. »

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« Pour se débarrasser de rêves pénibles, Iégorouchka ouvrit les yeux et se mit à regarder le feu. »

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« Derrière elle était assis un chien roux à oreilles pointues. Apercevant les visiteurs, il courut à la grille et se mit à aboyer d’une voix de ténor (tous les chiens roux sont des ténors). »

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Tesson, Sylvain

Dans les forêts de Sibérie, Gallimard

<blockquote> « Dans les Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, détenu dans un goulag de Sibérie, se souvient des pins nains qui entouraient le camp : lorsque la température se réchauffait, en mai, les arbres se libéraient de la couche de neige. Ils se redressaient, ils annonçaient le printemps, l’espoir. »

« Il règne un silence rare et l’air est doux. Le thermomètre indique – 15 oC. »

« Ce matin, – 3 oC. Première journée printanière. Les mésanges affluent sous la fenêtre sud. Soudain, des bourrasques agitent les cèdres et la neige tombe. Le paysage est rayé de filandres grises. »

« Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt... »

« Cette nuit, la cabane a craqué de tous ses joints. Les gémissements du bois se mêlaient aux explosions de la glace. »

« Un lynx est venu visiter le camp cette nuit. Il a laissé des traces autour de la tente. »

« Il fait – 2 oC et je déjeune dehors, sur la table de la plage. Les mésanges valsent, ivres de chaleur. Les stalactites gouttent au rebord de l’auvent. La première vraie journée de printemps... »

« En Russie, tout s’accomplit dans la précipitation : la vie est un endormissement coupé de spasmes. »

« Les hydroglisseurs sont des fleurons de la sidérurgie russe. »

« La glace est rongée par les vers. »

« Pour appâter les bêtes, Volodia a rempli des bidons avec de la graisse de phoque. »

« Deux élans contradictoires fomentent la renaissance. Le jaillissement de ce qui était enfoui dans le sol et l’épanchement de ce qui était contenu dans les hauteurs.
Ce qui s’épanche : l’eau dévalant des sommets, les torrents lavant la face des versants, les fourmis débordant de leurs marmites, la sève perlant sur l’écorce des pins, les stalactites s’allongeant vers le sol, les ours et cervidés quittant les plateaux pour chercher pitance sur les grèves. »

« Le Baïkal est propre grâce à ses charognards. »

« Manger un blini arrosé de thé brûlant. »

« L’orage porte sa dévastation au sud. Le lac se remet. Dans l’air frais, sous un ciel satiné, la houle libérée soulève les plaques de glace à la dérive. Les éclats de l’ancien vitrail se disloquent au moindre contact dans un froissement de soie rêche. La débâcle a libéré la pulsation du lac. J’installe le tabouret sur une plaque de banquise et passe la soirée à dériver lentement. Les eaux sont revenues ! Les eaux sont revenues ! »

« Une escadrille de fuligules morillons se pose sur un pan d’eau ouvert entre trois immenses festons de glace. Ils décollent en formation parfaite dans la direction de la Mongolie. »

« Cerfs, lynx et ours vaquent près de la cabane, les chiens dorment derrière la porte, les mouches vrombissent sous l’auvent. Les royaumes se jouxtent. »

« ...une route en lacets — une serpentine comme on dit en russe, selon l’acception française du XVIIIe siècle —... »

« V.E. me sert du phoque en daube au petit déjeuner. Cette viande est une charge nucléaire, elle explose dans la bouche et pulse sa force dans les vaisseaux du corps. »

« J’attrape huit ombles. »

« L’air est chargé d’insectes. Un vrombissement s’élève dans l’air aux premières lueurs et ne le désemplit qu’à la nuit. Des scarabées escaladent les poutres de la cabane, des capricornes colonisent mes étagères. Des taons aux yeux cauchemardesques agacent les chiens. »

« ...soleil brûlant (+22 oC !) »

« Je pêche un omble de trois kilos. »

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Wilk, Mariusz

La maison du vagabond, Éditions Noir sur blanc, traduction Agnieszka Zuk

<blockquote>« J’ai observé maintes et maintes fois la fonte des glaces sur l’Onega depuis la fenêtre de mon bureau et le spectacle est à chaque fois différent. Le mystère de la transfiguration de la nature morte en élément liquide. Imaginez un espace vide devant vous, un champ blanc pris dans les glaces et enseveli sous la neige jusqu’à l’horizon, muet et immobile pendant de longs mois, aucune trace de vie, aucun mouvement, rien. Rien que le vent qui tresse parfois des panaches de poussière blanche, les pourchasse un temps puis les envoie balader. Même le soleil est incapable de ranimer ce paysage pétrifié vu que lui-même n’en mène pas large l’hiver et, pointant sa tête au-dessus de l’horizon comme hors d’une tranchée, il pisse furtivement, suintant une lueur jaune sur la glace. C’est seulement en avril, lorsque les ombres s’allongent, que la glace prend l’eau et noircit. C’est le signe que le mystérieux spectacle de l’Onega va bientôt commencer. »

Sur l’eau de bouleau, qu’il suffit d’entailler au printemps pour en faire couler la sève. Ça se boit, c’est bon pour tout un tas de trucs, et on peut aussi le laisser fermenter pour en faire un braga : « il suffit d’ajouter un peu de sucre et de levain naturel et, quelques jours plus tard, on peut se délecter d’une boisson légèrement pétillante à petite teneur en alcool. »

</blockquote>

Winckler, Martin

La maladie de Sachs, POL (ici via l’adaptation radio pour France Culture)

<blockquote> « Qu’est-ce qui vous inquiète exactement ?
— Mais tout ! » </blockquote>

Un herbier pour Morphine(s), version 20 (19 janvier 2018)

Alexievitch, Svetlana

Les cercueils de zinc

Ce passage au cours duquel une mère racontera vouloir absolument rêver de son fils, mort à la guerre, mettant sous son oreiller des trucs lui ayant appartenu pour le faire apparaître, en vain (j’ai oublié où ça se trouve et je n’ai pas corné la page).

Artaud, Antonin

L’ombilic des limbes (Édition Quarto Gallimard, P. 107)

<blockquote> Docteur, « Il y a un point sur lequel j’aurais voulu insister : c’est celui de l’importance de la chose sur laquelle agissent vos piqûres ; cette espèce de relâcement essentiel de mon être, cet abaissement de mon étiage mental, qui ne signifie pas comme on pourrait le croire une diminution quelconque de ma moralité (de mon âme morale) ou même de mon intelligence, mais, si l’on veut, de mon intellectualité utilisable, de mes possibilités pensantes, et qui a plus à voir avec le sentiment que j’ai moi-même de mon moi, qu’avec ce qu’en montre aux autres. Cette cristallisation sourde et multiforme de la pensée, qui choisit à un moment donné sa forme. Il y a une cristallisation immédiate et directe du moi au milieu de toutes les formes possibles, de tous les modes de la pensée. Et maintenant, Monsieur le Docteur, que vous voilà bien au fiat de ce qui en moi peut être atteint (et guéri par les drogues), du point litigieux de ma vie, j’espère que vous saurez me donner la quantité de liquides subtils, d’agents spécieux, de morphine mentale, capables d’exhausser mon abaissement, d’équilibrer ce qui tombe, de réunir ce qui est séparer, de recomposer ce qui est détruit. Ma pensée vous salue. »</blockquote>

Benjamin, Walter

Sens unique, Maurice Nadeau, traduction Jean Lacoste

<blockquote> « Des planches sales forment le fond argileux dans lequel, brillantes dans l’air froid, quelques rares couleurs se dissolvent. » (P. 201) </blockquote>

Boulgakov, Mikhaïl

Tout Récits d’un jeune médecin
Tout Morphine

Colautti, Ricardo

La trilogie Sebastián Dun, Éditions de l’Ogre, traduction Guillaume Contré

<blockquote>« M. Juan était mon confident et moi, j’étais son confident. »</blockquote>

Golovanov, Vassili

Éloge des voyages insensés, Verdier, traduction Hélène Châtelain

Piter = Saint-Petersbourg

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« Qu’est-ce qu’il disait, Korepanov ? Que sur l’île existeraient deux temps parallèles : le temps de l’abstinence et le temps de la soûlerie ? Et qu’il valait mieux ne pas arriver dans le second ? » (P. 12)

« Je me souviens de bancs d’argile émergeant de l’eau, luisants comme des dos de baleines. Nous sommes remontés plusieurs fois dans le canot : lorsque nous trouvions une coulée d’eau profonde entre les fonds qui se dénudaient, nous mettions le moteur en marche et foncions à travers ce labyrinthe d’agile.
Puis, nous sautions de nouveau à l’eau et, de nouveau, nous tirions le canot.
Autour de nous, un univers né de l’argile.
Argile des bancs de sable : argile grise, la plus tendre, la plus fine qu’il m’ait été donné de voir. Argile que rien, jamais, n’a effleuré ; argile primordiale, dans sa forme originelle, travaillée par l’eau jusqu’à devenir idéalement lisse ; argile s’accumulant, gonflant ici d’année en année, couche après couche, siècle après siècle , argile vivant d’une vie sombre et aveugle, respirant d’un souffle primaire, lourd et cru ; principe mis à nu du monde où seuls de minuscules touffes d’algues iodées et des vers d’eau survivent en s’y accrochant... »

(P. 170)

« Nous ne savons rien du nickel coulé près de Kolgouev en 1978 avec des déchets radioactifs, nous ne savons rien des bases de sous-marins atomiques près de Mourmansk, ni du polygone nucléaire de la Nouvelle-Zemble, et encore moins des autres bases situées dans les lieux les plus reculés du monde. »

(P. 250)

« Nous quittons l’espace vierge qui nous a accueillis pendant dix jours... Et pendant ces dix jours, nous nous sommes tant et tant gorgés de cet espace, que je me demande comment nous n’avons pas explosé : nous l’absorbions sans retenue, comme l’air qu’on respire, pour longtemps, pour des années. Et lorsque, après trois ans, je suis revenu à Kolgouev, j’ai compris à quel point cet espace basique, matriciel s’était imprimé en moi, et qu’il y avait bien des choses auxquelles, désormais, je n’avais plus besoin de prêter attention : je pouvais tranquillement m’attacher à des détails et photographier ceux qui me faisaient signe : « buisson de saule après la neige », « lentille » (un petit lac qui reposait dans la toundra à la veille de l’été, encore recouvert d’une lentille de glace), « minerai des marais » (ça, c’était au moment du dégel. Quand j’étais petit, on nous disait, en cours d’histoire, que nos ancêtres extrayaient le fer d’un certain « minerai des marais » que j’étais curieux de découvrir et que j’ai vu là — dépôts rouge brun d’une rouille absolument pure, véritables chaudrons creusés dans une terre saturée de rouille elle aussi, tiges de plantes durcies de rouille transformant les marécages en jugnles brun métallisé, coulées de rouille, légères suspensions de rouille au fond des marais criblés de bulles de gaz : des dizaines, des centaines de tonnes de rouille) ; « poisson sur la neige » (les écailles argentées du lazazret scintillant d’un éclat particulier sur la neige tardive et granuleuse) ; « gouttes » (impressionnant talus de neige avec des gouttes au bord des surplombs), et « horizon lointain ». »

(P. 327)

« La nuit, je vois un spectacle stupéfiant : après minuit, sur le lac, le brouillard masque totalement le soleil, et la rive opposée s’assobrit au point que je ne distingue plus que celle sur laquelle nous nous tenons, et la surface lisse de l’eau se fondant lentement dans la brume avant d’y disparaître. Mais au-dessus du brouillard, le ciel est parfaitement bleu et sa clarté froide se reflète dans l’eau. Ainsi la masse diffuse du brouillard occupe le milieu du tableau, l’eau se fond dans le ciel, et le ciel dans l’eau, sans ligne de partage, sans frontière, sans ligne d’horizon. À travers ce vide du brouillard, il me semble que le ciel est sur le point de basculer sur moi. Une oie passe et son reflet pâlit dans le miroir embué du lac. Dans ce monde d’eau et de ciel confondus, il n’y a rien, rien que les voix des oiseaux de nuit. L’eau, le vide, le reflet de deux nuages jaunâtres dans le bleu du lac. Personne à des kilomètres à la ronde. Une paix hallucinante. »

(P. 401)

Sieno (prénom)

« Sur les dix-neuf jours que nous avons passés en juillet et août en divers endroits de l’île, la température n’a jamais dépassé +9 °C, et encore cela ne s’est produit qu’une seule fois, à midi ; le plus souvent elle oscillait entre +4 °C et +5 °C, en baissant de temps en temps jusqu’à +2 °C ou +1 °C, tandis qu’à Kanine régnait une température de +10 °C à 12 °C, et immédiatement après notre arrivée de Koulgouev, sur la vôte de Timansk, elle est montée jusqu’à +15 °C. »

(P. 481-482)

</blockquote>

Kerouac, Jack

Sur la route (le rouleau original, Gallimard, traduction Josée Kamoun

<blockquote> « Je suis allé prendre un Coca vite fait dans une petite épicerie le long des voies, et voilà qu’entre un jeune Arménien mélancolique, le long des wagons de marchandises rouges, et juste à ce moment-là on entend hurler une loco. »

« Quand le soleil est devenu rouge… »

« ...il se carapatait dans les rues comme une grosse araignée... »

« Hinkle était parti balader son fantôme dans les rues de la ville... »

« On aurait dit que j’avais des nuées de souvenirs qui remontaient à 1750 en Angleterre, et que je me trouvais réincarné à San Francisco dans une autre vie, un autre corps. »

« C’est le lendemain que tout est arrivé »

« Neal et moi, on frissonnait dans les haillons du jour. »

« ...elle rentre chez elle, je ne la reverrai plus jamais... »

« ...il avait le sang trop chaud ; ses narines se dilataient ; mais il lui manquait la sainteté native et singulière qui lui aurait permis d’échapper aux verrous du destin... »

« ...sa silhouette s’amenuisait, s’amenuisait... »

« ...noires comme la lune... »

</blockquote>

Pasternak, Boris

Le docteur Jivago, Gallimard (traduction Louis Martinez, Jacqueline de Proyart, Hélène Peltier-Zamoyska et Michel Aucouturier)

<blockquote> « La tempête était seule au monde, seule et sans rival. » (P.15)

« Les champs succédaient aux champs. Les forêts les reprenaient sans cesse dans leur étreinte. L’âme s’accordait à la large cadence de ces espaces toujours recommencés. On avait envie de rêver et de penser l’avenir. » (P. 17)

« Comme elle, c’était un homme libre... » (P. 18)

« Le corps gisait dans l’herbe auprès du remblai. Un mince filet de sang coagulé barrait d’un trait noir et net son visage, qui paraissait biffé d’une croix. Le sang ne paraissait pas être son sang, du sang sorti de ses veines mais une surcharge, une addition extérieure, un emplâtre, ou une éclaboussure de boue séchée, ou une petite feuille de bouleau humide. » (P. 26)

« C’était son épaule, c’était sa jambe, et pour tout le reste, c’était plus ou moins elle-même, son âme ou son être, aux limites tracées d’une main sûre et qui s’élançait avec confiance dans l’avenir. » (P. 40)

« Des locomotives sous pression attendaient, prêtes à partir, bprulant les nuages froids de l’hiver de leurs bouffées de vapeur bouillante. » (P. 42)

« ...Tiverzine était vêtu pour l’automne. » (P. 48)

« Le jardin projetait des ombres violettes dans le cabinet. À la manière dont ils regardaient dans la chambre, on aurait dit que les arbres voulaient étendre sur le plancher leurs branches vêtues d’un givre pesant, qui ressemvlait à des coulées figées de stéarine mauve. »

« Les toits jasaient entre eux comme au printemps. C’était le dégel. » (P. 62)

« "Le sort des opprimés est enviable. Ils ont quelque chose à dire sur eux-mêmes. Ils ont toute la vie devant eux." C’était Son avis. C’était l’avis du Christ. » (P. 67)

« Iouriatine (ville) » (P. 72)

« Mais un gel féroce mêlé de brouillard paraissait détraquer l’espace et le fragmenter en morceaux disparates. La fumée ébouriffée et loqueteuse des feux en plein vent, le crissement des pas et le grincement des patins de traîneaux contribuaient à leur donner l’impression qu’ils étaient en route depuis Dieu combien de temps déjà, et qu’ils s’étaient fourvoyés à une distance effrayante. »

« Quatre ans plus tôt, lorsqu’il était en première année, il avait passé tout un trimestre à faire de la dissection dans les sous-sols de l’Université. Il descendait dans le souterrain par un escalier coudé. Par petits groupes, ou chacun de son côté, des étudiants ébouriffés étaient massés dans le fond de l’amphithéâtre d’anatomie. Les uns, derrière un rempart d’ossements, rabâchaient leurs cours et feuilletaient de vieux manuels usés et défraîchis, d’autres anatomisaient en silence dans les coins, d’autres faisaient les pitres, lançaient des plaisanteries et donnaient la chasse aux rats qui couraient en grand nombre sur les dalles de la morgue. Dans la pénombre on voyait luire comme du phosphore des cadavres inconnus dont la nudité frappait le regard : de jeunes suicidés non identifiés, des noyées bien conservées et encore intactes. Les sels d’alumine qu’on leur avait injectés les rajeunissaient et leur donnaient une rondeur trompeuse. On disséquait les cadavres, on les découpait et on les préparait, et la beauté du corps humain restait fidèle à elle-même jusque dans leur moindre fragment, si bien que l’étonnement que l’on éprouvait devant le corps entier d’une ondine jetée n’importe comment sur le zinc de la table ne cessait pas lorsqu’il se reportait sur un de ses bras détachés ou sur une de ses mains tranchées. L’odeur de la formaline et du phénol remplissait le sous-sol, et l’on sentait partout la présence d’un mystère : c’était le destin inconnu de ces corps allongés, c’était le mystère même de la vie et de la mort, qui s’installait ici tout à son aise, comme à son domicile ou à son quartier général.
La voix de ce mystère, plus forte que tout le reste, poursuivait Ioura et le gênait dans ses exercices d’anatomie. Mais elle n’était pas la seule à le gêner ainsi dans sa vie. Il s’y était fait, et si elle le distrayait de ses occupations, cette gêne ne l’inquiétait pas. » (P. 87-88)

« La chambre portait les traces du branle-bas récent. Une infirmière s’affairait silencieusement autour de la table de nuit. Autour d’elle traînaient des serviettes froissées et des essuie-mains humides qui avaient servi de compresses. L’eau du rinçoir était légèrement rose de sang craché. On y voyait nager des débris d’ampoules et des touffes de coton gonflées par l’eau.
La malade était inondée de sueur et humectait ses lèvres sèches du bout de sa langue. Ses traits s’étaient fortement tirés depuis ce matin, où Ioura l’avait vue pour la dernière fois.
Ne serait-ce pas une erreur de diagnostic ? pensa-t-il. Tous les symptômes de la pneumonie striduleuse. On dirait que c’est la crise. Il salua Anna Ivanovna, lui dit une de ces phrases creuses d’encouragement que l’on prononce toujours en pareil cas, puis fit sortir la garde-malade. Prenant la main d’Anna Ivanovna pour tâter son pouls, il alla chercher de l’autre main son stéthoscope dans la poche de son blouson. Par un mouvement de la tête, Anna Ivanovna lui fit comprendre que c’était inutile. Ioura vit qu’elle lui voulait autre chose. Rassemblant ses forces, Anna Ivanovna parla :
— Ils ont voulu me confesser... La mort est là... Elle peut à chaque instant... Quand on va se faire arracher une dent, on a peur, on a mal, on se prépare... Et maintenant, ce n’est pas une dent, c’est moi tout entière, toute la vie... crac, et dehors, comme avec des tenailles... Et qu’est-ce que c’est ? ... Personne n’en sait rien... J’ai le coeur serré et j’ai peur.
Anna Ivanovna se tut. Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Ioura ne disait rien. Au bout d’un instant, Anna Ivanovna continua.
— Tu as du talent... Et quand on a du talent... ce n’est pas comme tout le monde... Tu dois savoir quelque chose... Dis-moi quelque chose... Tranquillise-moi. » (P. 89)

« Maintenant qu’elle sortait pour la seconde fois dans la rue, Lara s’aperçut enfin de ce qui se passait autour d’elle. C’était la ville. C’était l’hiver. C’était le soir.
Il gelait. LEs rues étaient couvertes d’une glace noire, épaisse comme des fonds de bouteilles de bière cassées. Respirer faisait mal. L’air était bourré de givre gris et paraissait chatouiller et piquer Lara de sa toison hérissée, exactement comme la fourrure grise de sa cravate givrée irritait sa peau et entrait dans sa bouche. Le coeur battant, elle parcourait les rues à demi désertes. Sur son chemin, elle voyait fumer les portes des cafés et des gargotes. On voyait émerger du brouillard des visages gelés, rouges comme du saucisson, des naseaux de chevaux et des museaux de chiens barbus et couverts de glaçons. LEs fenêtres recouvertes d’une épaisse couche de givre et de neige paraissaient enduites de craie, et sur leur surface opaque on voyait se mouvoir les reflets colorés des arbres de Noël allumés et les ombres des convives en réjouissance, comme si, sur des draps blancs tendus devant une lanterne magique, on projetait aux passants des ombres chinoises. » (P. 101)

« C’était l’hiver où Ioura écrivait son mémoire sur les éléments nerveux de la rétine pour la médaille d’or de l’Université. Bien qu’il eût étudié la médecine générale, Ioura avait de l’oeil la connaissance approfondie d’un futur oculiste.
Cet intérêt qu’il portait à la physiologie de la vue révélait l’autre aspect de sa nature, — ses dons créateurs et ses réflexions sur l’essence de l’image et la structure de l’idée logique. » (p. 103)

« L’essentiel, alors, n’était pas en lui. A peine concevait-il en ce temps-làqu’il y eût un certain Ioura, lui-même, qui existât séparément et présentât un intérêt ou une valeur quelconque. L’essentiel, alors, était ce qu’il y avait autour de lui. Le monde extérieur l’investissait de toutes parts, palpable, infranchissable et incontestable comme une forêt, et si la mort de sa mère l’avait à ce point ébranlé, c’était bien parce qu’il s’était perdu avec elle dans cette forêt et qu’il y était soudain resté seul et sans elle. Cette forêt, c’étaient tous les objets du monde, — c’étaient les nuages, c’étaient les enseignes de la ville et les boules des échelles d’incendie, c’étaient les frères convers qui galopaient devant la calèche de la VIerge avec des oreillettes en guise de bonnet sur leurs têtes découvertes devant le saint sacrement. Cette forêt, c’étaient les vitrines des magasins dans les passages et, à une hauteur inaccessible, le ciel nocturne habité par les étoiles, le Bon Dieu et les saints. » (P. 112)

« Vous êtes restée assez longtemps couchée. Vous avez été souffrante quelque temps, ça suffit comme ça. Maintenant, il faut vous lever. Changez de chambre, mettez-vous au travail, terminez vos études. » (P. 123)

« Lioudmila Kapitonovna était une jolie femme à la poitrine haute et à la voix basse. » (P. 125)

« Brusquement, un souvenir lui revint : au pavillon de chirurgie de l’hôpital de l’Exaltation de la Croix, auquel il était attaché, une malade venait de mourir. Iouri Andréiévitch affirmait qu’elle avait un échinocoque du foie. Cette opinion était contestée. L’autopsie devait avoir lieu ce jour-là. On allait savoir la vérité. Mais le dissecteur de leur hôpital était un ivrogne invétéré. Dieu sait comment il s’y prendrait.
L’obscurité descendait vite. On ne distinguait plus rien au-dehors. Comme par un coup de baguette magique, l’électricité s’alluma à toutes les fenêtres.

(...)

— Un échinocoque. Ça, c’est un digagnostic. On ne parle plus que de ça. » (P. 131-134)

« Tonia sombrait dans la brume des souffrances qu’elle avait traversées, elle paraissait nimbée d’épuisement. Elle s’élevait au milieu de la salle comme, au milieu d’une baie, un navire qui viendrait de jeter l’ancre et se serait vidé de son chargement d’âmes nouvelles, amenées on ne sait d’où sur le continent de la vie à travers l’océan de la mort. » (P. 134)

« Près de la route forestière, de jeunes soldats fatigués et couverts de poussière, la vareuse trempée de sueur aux omoplates et sur la poitrine, étaient couchés par terre à plat ventre ou sur le dos, les jambes écartées dans leurs lourdes bottes. C’était tout ce qui restait d’une section durement éprouvée. On les avait relevés d’un combat qui durait depuis plus de quatre jours et envoyés à l’arrière pour un court repos. Les soldats étaient couchés comme s’ils étaient de pierre, ils n’avaient plus la force ni de sourire, ni de dire de gros mots, et pas un seul ne tourna la tête quand on entendit grincer dans le bois quelques charrettes qui s’approchaient rapidement. Au grand trot, dans des brouettes sans ressorts, qui faisaient sauter en l’air leurs malheureux occupants et achevaient de leur briser les os et de leur retourner les entrailles, on amenait des blessés à l’ambulance. Là, on leur dispenserait les premiers secours, on les panserait à la hâte et, en cas d’extrême urgence, on expédierait une opération. ON les avait ramassés, ces innombrables blessés, une demi-heure plus tôt, pendant une courte accalmie, dans le champ qui s’étendait devant les tranchées. Une bonne moitié d’entre eux étaient sans connaissance. » (P. 147-148)

« Par miracle, les villages étaient encore intacts dans ce secteur. Ils formaient un îlot que l’océan des destructions avait épargné on ne savait comment. » (P. 149)

« Au fond de la dépression, il y avait une gare. Jivago décrivit les lieux en détail : les montagnes couvertes de pins et de sapins vigoureux, avec des paquets de nuages blancs agrippés sur leurs flancs et des escarpements de granit ou de schiste gris qui faisaient des trous au milieu des forêts, comme des plaques pelées et râpées dans une épaisse peau de bête. C’était un sombre matin d’avril, gris et humide comme ce schiste, comprimé de partout par les hauteurs, immobile et étouffant. Une étuve. La vapeur pesait sur la vallée et tout fumait, tout s’étirait en colonne de fumée, la fumée des locomotives dans la gare, la buée grise des prairies, les montagnes grises, les forêts sombres, les nuages sombres. » (P. 151)

« Je peux arriver n’importe quand, sans prévenir. J’essaierai quand même de télégraphier. » (P. 164)

« Zybouchino » (ville) (P. 166)

« Il y a campagne et campagne. Tout dépend des habitants. Dans certains villages la population aime le travail et travaille. Là, ça va à peu près. Dans d’autres, c’est vrai, il n’y a que des ivrognes. Dans ces cas-là c’est le désert. C’est horrible à voir. » (P. 178)

« La liberté ! La vraie liberté, pas celle des mots et des revendications, mais celle qui tombe du ciel, contre toute attente. La liberté par hasard, par malentendu.
Et comme tous les hommes sont immenses et désarmés ! Vous avez remarqué. Comme si chacun était écrasé par lui-même, par la force héroïque qu’il a découverte en lui. » (P. 179-180)

« C’était ainsi tout au long de la route. Partout le même bruit de foule, partout les mêmes tilleuls en fleur. » (P. 192)

« La nuit, à Soukhinitchi, un porteur obligeant à l’ancienne mode, conduisant Jivago par des chemins sans lumière, le fit entrer par-derrière dans le wagon de deuxième classe d’un train qui venait d’arriver et que les horaires n’avaient pas annoncé. » (P. 192)

« Le train mystérieux avait une destination spéciale, il allait assez vite, s’arrêtait peu de temps ; il se déplaçait, semblait-il, sous contrôle militaire. Dans les wagons on pouvait circuler à l’aise. » (P. 193)

« La bougie avait été allumée par le seul voyageur du compartiment. C’était un jeune homme blond, sans doute fort grand, si l’on en jugeait par la longueur de ses bras et de ses jambes, trop mobiles aux jointures, comme les pièces mal vissées d’un objet démontable. Le jeune homme était renversé avec nonchalance sur la banquette, près de la vitre. À la vue de Jivago, il fit poliment mine de se lever et, au lieu de rester couché à demi, comme auparavant, adopta une pose plus corrrecte. » (P. 193)

« C’était cela la vie, c’était cela l’épreuve, c’était cela le but des chercherus d’aventures, c’était cela le but final de l’art : retrouver les siens, rentrer chez soi, recommencer sa vie. » (P. 200)

« Pendant ce temps, l’interminable couloir coudé qui consuisait au service des accouchements et le long duquel les mères étaient installées s’était rempli du choeur geignard de dix ou quinze voix de bébés, et les infirmières, rapidement, pour que les nouveau-nés ne prissent pas froid, les avaient apportés à leur mère ; chacune en tenait deux sous les bras, comme de grands paquets d’emplettes. » (P. 211)

« Mais il sortit de la chambre comme si on l’avait aspergé d’eau froide, avec le sentiment d’un mauvais présage. » (P. 213)

« Pendant les quelques jours qui suivirent, il découvrit à quel point il était seul. Il n’en faisait reproche à personne, il avait apparemment recherché cette solitude et l’avait obtenue. » (P. 214)

« Mais en ces jours où triomphait le matérialisme, la matière s’était transformée en notion, la nourriture, le bois n’existaient plus ; on parlait de la « question alimentaire », du « problème du chauffage ». » (P. 223-224)

« Il serait devvenu fou sans ses petites habitudes, ses travaux, ses soucis. Sa femme, son enfant, la nécessité de gagner de l’argent le sauvèrent. Il fut sauvé par le quotidien, par l’humble, par l’habituel, par son travail, par les soins qu’il donnait aux malades.
Il comprenait qu’il n’était rien devant la monstrueuse machinerie de l’avenir, il redoutait cet avenir et il l’aimait, il en était secrètement fier et, pour une dernière fois, comme dans un adieu, il regardait avidement les nuages et les arbres, les hommes qui marchaient dans la rue, la ville russe qui n’en pouvait plus de malheur, il était prêt à se sacrifier pour que tout allât mieux, et il ne pouvait rien faire. » (P. 224)

« ...un home qui avait dû être robuste, mais qui avait maigri et dont la peau faisait des poches. » (P. 226)

« ...il trébucha au coin de la rue sur un homme étendu sans connaissance en travers du trottoir. L’homme était couché les bras encroix, la tête reposant sur le butoir d’une porte cochère, les pieds dans le ruisseau. De temps en temps, il poussait de faibles soupirs. Aux questions du docteur qui essayait de le ranimer, il répondit par un bredouillement incohérent, puis il perdit de nouveau conscience. Sa tête était meurtrie, ensanglantée, mais un examen rapide montra que les os du crâne étaient intacts. Le blessé avait dû être victime d’une attaque à main armée. » (P. 229)

« Le docteur en profita pour fourrer avec la rapidité de l’éclair une cuiller dans la gorge de son fils, aplatir sa langue et observer sa gorge, rouge comme une groseille, et ses amygdales gonflées, couvertes de peaux. Iouri Andréiévitch s’alarma de ce qu’il avait vu. » (P. 231)

« À côté des richards bien vêtus, de bourgeois et d’avocats de Pétersbourg, on pouvait voir, mis dans le même sac que la classe exploitante, des cochers de fiacre, des frotteurs de planchers, des garçons de bains publics, des fripiers tatares, des fous échappés aux « maisons jaunes » qu’on venait de supprimer, des petits commerçants et des moines. » (P. 264-265)

« ...Ogryzkova, une fille maigre, albinos, la « môme-narine », la « seringue », comme l’appelait Tiagourova, qui ne lui ménageait pas les sobriquets humiliants. » (P. 269)

« La nuit était obscure. Sans cause visible d’arrêt, le train se trouvait près d’une borne. La ligne semblait normale ; elle était encadrée de sapins et traversait une plaine. LEs voisins de Iouri Andréiévitch, qui étaient descendus avant lui, et qui battaient la semelle devant le wagon, déclarèrent qu’il n’y avait pas eu d’accident, à leur connaissance, mais que le chauffeur avait arrêté le train sous prétexte que la région était menacée et qu’il refusait de conduire plus loin le convoi tant qu’une draisine n’aurait pas vérifié l’état de la ligne. Les voyageurs lui avaient envoyé des délégués pour l’amadouer et, en cas de nécessité, pour lui graisser la patte. ON racontait que les marins s’en étaient mêlés. Ils s’auraient s’y prendre, eux.
Pendant qu’on expliquait tout cela à Jivago, il voyait les éclairs crachés par la cheminée et le cendrier embraser la neige, devant la voie ferrée, près de la locomotive, comme aurait fait la flamme haletante d’un bûcher. Soudain, une langue de feu éclaira vivement la plaine enneigée et des silhouettes qui se glissaient le long du châssis de la locomotive.
En tête, dans un éclair, on vit le chauffeur. Il courut jusqu’au bout de la passerelle, s’envola d’un bond au-dessus des butoirs et disparut. Les marins qui le poursuivaient en firent autant. On les vit courir jusqu’au bout de la grille à feu, sauter en l’air et disparaître comme par enchantement.
Attirés par le spectacle, Iouri Andréiévitch et quelques curieux s’élancèrent vers la locomotive. Dans le morceau de plaine nue qui s’étendait devant le train, voici ce qu’ils virent :
À une certaine distance de la voie se trouvait le chauffeur, enfoncé dans la neige vierge jusqu’à mi-corps. Les marins, empêtrés eux aussi jusqu’à la taille, faisaient un demi-cercle autour de lui, comme des rabatteurs autour d’une bête. » (P. 274)

« — L’enneigement est profond ?
— Non, on ne peut pas dire... C’est par bandes. Le blizzard soufflait de biais, il a pris la voie en écharpe. Le plus dur se trouve vers la moitié du parcours. Il y a trois kilomètres de dépression. Là, on aura fort à faire. Tout l’endroit est recouvert, complètement. Après, ça va. C’est la taïga. La forêt a protégé la voie. Avant la dépression, ce n’est pas terrible, l’endroit est plat. Le vent l’a dégagé. » (P. 277)

« Soudain, tout changea, le pays et le temps. La plaine disparut, on s’enfonça entre des collines et des plateaux. Le vent du nord, qui soufflait jusqu’ici, tomba. Le vent venait du sud, tiède comme le souffle d’un poêle ouvert.
La forêt s’étendait par paliers sur les montagnes. Quand la voie traversait une zone boisée, le train grimpait une pente raide à laquelle succédait une descente assez douce. Il rampait en soufflant vers les bois et s’y traînait avec peine, comme un vieux forestier guidant une foule de voyageurs qui se retourneraient sans cesse et observeraient tout.
Mais il n’y avait rien à voir. Au fond de la forêt, c’était le sommeil et la paix de l’hiver. De temps en temps, seulement, des buissons ou des arbres bruissaient en libérant leurs branches basses de la neige qui peu à peu se tassait, comme s’ils ôtaient un collier ou dégrafaient un col trop serré.
Iouri Andréiévitch sombra dans le sommeil. Pendant toutes ces journées il resta sur sa couchette, là-haut, à dormir ; il se réveillait, réfléchissait, tendait l’oreille. Mais il n’y avait rien à entendre. » (P. 282)

« Sous la croûte de neige disloquée, l’eau se mit à courir et à chanter. Les entrailles impénétrables des forêts frémirent. Tout s’y réveillait. » (P. 282-283)

« Au milieu de la nuit, Iouri Andréiévitch s’éveilla, plein d’un sentiment confus de bonheur assez intense pour le réveiller. Le train était arrêté. La gare baignait dans l’obscurité vitreuse d’une nuit blanche. Cette ombre claire était pleine d’on ne sait quoi de délicat et de puissant à la fois qui suggérait un grand paysage dégagé.
La gare devait être située sur une hauteur, dominant un horizon large, libre.
Sur le quai, conversant à voix basse, passaient des ombres aux pas silencieux. Cela attendrit Iouri Andréiévitch. Il vit dans la discrétion des voix et des pas un respect de l’heure tardive, un souci du sommeil des voyageurs, qui avaient disparu depuis la guerre.
Le docteur se trompait. Comme partout ailleurs, le quai retentissait de hurlements, de lourds bruits de bottes. Mais non loin de là il y avait une cascade. C’était elle qui dilatait la nuit blanche et l’animait d’un souffle de fraîcheur et de liberté. C’était elle qui avait rempli le docteur endormi de ce sentiment de bonheur. Le bruit constant et régulier de la chute d’eau régnait sur tous les bruits de la gare et leur donnait l’apparence menteuse du silence. » (P. 284)

« Au-delà de la fenêtre contre laquelle ils étaient couchés le cou tendu, s’étalait une plaine immense, entièrement inondée par la crue. La rivière avait débordé et l’un de ses bras venait frôler le talus. Du haut des couchettes, on croyait voir le train glisser doucement sur l’eau. » (P. 287)

« ...le nom qu’on donne au pivert dans l’Oural : "Ronja". » (P. 288)

« La tête de Jivago baignait dans la sueur dont son oreiller était trempé. » (P. 293)

« Je vais à la recherche du silence. Je veux un trou perdu, l’inconnu. » (P. 303)

« La chaleur était accablante. Le soleil chauffait à blanc les rails et les toits des wagons. La terre, noire de pétrole, brûlait avec un chatoiement jaune comme du métal doré. » (P. 308)

« Entre parenthèses, ne vous fâchez pas, mais vous avez un nom imprononçable. » (P. 310)

« Pendant ce temps, le train manoeuvrait. Chaque fois qu’il arrivait au dernier aiguillage, à la hauteur du disque, l’aiguilleur, une femme âgée qui portait un bidon de lait attaché à sa ceinture, changeait son tricot de main, se penchait et renversait le levier, obligeant le train à repartir en marche arrière. Tandis qu’il s’éloignait lentement, elle se redressait et brandissait à sa suite un poing menaçant. » (P.313)

« Livéri (Livka) », prénom. (P. 316)

« Projetant en avant ses pattes cartilagineuses, un poulain moreau corait derrière la jument blanche ; il était noir comme la nuit, avec une petite tête frisée, il ressemblait à un jouet en bois sculpté. » (P. 322)

« Je suis un peu enrhumé. Je tousse et j’ai certainement un peu de fièvre. Toute la journée, j’ai comme une boule qui me monte à la gorge et me coupe le souffle à la hauteur du larynx. Je suis dans de mauvais draps. C’est l’aorte. Premiers symptômes de la maladie de coeur que j’ai héritée de ma pauvre mère. Est-ce possible ? Si tôt ? Dans ce cas, je ne ferai pas de vieux os. » (P. 341)

« Claire nuit de gel. Eclat, unité extraordinaire de tout ce qu’on voit. La terre, l’air, la lune, les étoiles sont soudés ensemble par le gel. Dans le parc, couchées en travers des allées, les ombres distinctes des arbres semblent découpées en relief et façonnées au tour. On a sans cesse l’impresssion que des silhouettes noires traversent interminablement la route. De grosses étoiles sont suspendues dans la forêt, entre les branches, telles des lanternes de mica bleu. Tout le ciel est parsemé de petites étoiles comme l’été les prés le sont de marguerites. » (P. 342)

« Les femmes, a-t-on la tête à ça ? Etait-ce le moment ? Le prolétariat mondial, le bouleversement de l’univers, c’est une autre histoire, parlez-moi plutôt de ça ! Mais un bipède isolé, une simple femme, une épouse, fi ! c’est aussi négligeable qu’un pou. » (P. 363)

« Villes, bourgs et villages se succédaient. Ville de Krestovozdvijensk, gare d’Oméltchino, Pajinsk, Tysiatskoïé, hameau de Iaglinskoïé, faubourg de Zvonarski, bourgade de Volnoïé, Gourtovchtchiki, terres de la Kejma, village de Kazéievo, faubourg de Koutéiny, bourg de Maly Ermolaï.
La grand-route les traversait, vieille comme le monde, la plus ancienne de Sibérie, utilisée jadis par les voitures de poste. Elle coupait les villes en deux, comme des miches, par la lame d’une grand-rue ; quant aux villages, elle les traversait d’un coup d’aile, sans se retourner, rejetant au loin derrière elle les isbas qui faisaient la haie, ou bien les ployant en demi-cercle, ou en épingle à cheveux au hasard d’un brusque tournant. » (P. 371)

« On ne voyait pas le feu ; Seules les colonnes mouvantes d’air chaud, scintillantes comme des paillettes de mica révélaient que l’on brûlait quelque chose. » (P. 412)

« — La tête ?
— Je suppose. IL a ce qu’il appelle des feux follets. Sans doute des hallucinations. Est-ce l’insomnie, les migraines ? » (P. 414)

« La Koubarikha était en train d’exorciser la vache d’Agafia Fotievna Palykh, la femme de Pamphile appelée couramment Fatievna. On avait fait sortir la vache du troupeau et on l’avait attachée par les cornes à un arbre au milieu des buissons. Près des pattes de devant, sa propriétaire était assise sur une souche ; près des pattes de derrière, sur un escabeau à traire, la magicienne.

(...)

En Sibérie, on pratiquait l’élevage d’une race de vaches primée en Suisse. Presque toutes, elles avaient la même robe, noire avec des taches rousses très claires ; non moins que les hommes, elles étiaent éreitnées par les privations, les longues marches, le manque d’espace. » (P. 437)

« Va t’en, dit la magicienne à Agafia. J’ai exorcisé ta vache, elle guérira. Prie la Mère de Dieu. En vérité, elle est la maison de lumière et le livre de la parole vivante. » (P. 442)

« On entourait un morceau de chair humaine ensanglantée qui gisait à terre. Le malheureux respirait à peine. Il avait le bras droit et la jambe gauche coupés. On ne pouvait imaginer comment le pauvre diable avait pu ramper jusqu’au camp sur le bras et la jambe qui lui restaient. Les membres coupés, horribles lambeaux saignants, étaient attachés à son dos avec une pancarte. Celle-ci était recouverte d’une longue inscription qui déclarait, avec des jurons bien choisis, que ce traitement avait été infligé en représailles des atrocités commises par tel et tel détachement rouge, avec lequel les Frères des Bois n’avaient pas de rapport. On ajoutait qu’un sort analogue attendait tous les partisans qui ne feraient pas leur soumission et ne rentraient pas leurs armes aux représentants de l’armée de VItsyne dans les délais prescrits.
Cet homme martyrisé qui perdait tout son sang et s’évanouissait à chaque instant, raconta, d’une voix hachée, faible et pâteuse, les tortures infligées par les brigades de répression et les tribunaux militaires de l’armée Vitsyne. On l’avait condamné à la pendaison, puis on avait commué la peine, décidé de lui couper un bras et une jambe, et de l’envoyer ainsi mutilé dans le camp des partisans pour les épouvanter. » (P. 443)

« L’hiver était déjà là depuis longtemps. Il gelait à pierre fendre. Des formes et des sons déchiquetés, sans lien visible, surgissaient dans le brouillard glacé, s’arrêtaient, remuaient, disparaissaient. A la place du soleil, une sorte de boule propre, issue d’un rêve ou d’un conte de fées, restait suspendue dans la forêt, répandant lentement, avec effort, les ratons jaune d’ambre d’une lumière dense comme du miel qui se glaçaient et se figeaient sur les arbres. » (P. 445)

« Quelque chose de plus vaste que lui-même trouvait pour pleurer et sangloter en lui des mots tendres et lumineux, qui brillaient dans l’obscurité comme du phosphore. Et il mêlait ses pleurs à ceux de son âme, plein de pitié pour lui-même. » (P. 472)

« Irourotchka » (surnom pour Iouri / Ioura, p. 488)

« Dehors la neige s’était mise à tomber. Le vent la poussait obliquement. Elle tombait , toujours plus rapide, plus épaisse, comme si elle poursuivait sans cesse quelque chose et Iouri Andréiévitch regardait devant lui par la fenêtre comme si ce n’était pas de la neige qu’il voyait tomber mais la lettre de Tonia qu’il continuait à lire, comme si ce n’étaient pas de petits cristaux de neige bien secs qui filaient à toute allure, mais des petits intervalles de papier blanc entre de petites lettres noires, blancs, blancs, sans fin, sans fin. » (P. 498)

« On était en plein hiver. La neige tombait à gros flocons. Iouri Andréiévitch venait de rentrer de l’hôpital. »

« Les rats n’avaient pas quitté la maison, mais ils étaient plus prudents. » (P. 502)

« La Sibérie, cette Nouvelle Amérique, comme on l’appelle justement, recèle les possibilités les plus riches. C’est, pour la Russie, le berceau d’un grand avenir, le gage de notre démocratisation, de notre splendeur, de notre assainissement politique. L’avenir de la Mongolie, de la Mongolie extérieure, notre grande voisine d’Extrême-Orient, est encore plus gros de perspectives séduisantes. Que savez-vous de ce pays ? Vous n’avez pas honte de bâiller et de cligner des yeux sans m’écouter ? Et pourtant c’est une superficie d’un million et demi de verstes carrées, des minéraux non encore prospectés, un pays vierge, préhistorique, vers lequel se tendent les mains avides de la Chine, du Japon et de l’Amérique, aux dépens des intérêts russes, reconnus pourtant par nos rivaux chaque fois qu’on a partagé en sphères d’influence ce petit coin isolé du globe terrestre. » (P. 506-507)

« ...la nudité hivernale des forêts, le calme de mort, le vide alentour rendait l’endroit méconnaissable. » (P. 512)

« Il gelait et le froid allait en augmentant. Le ciel était clair. La neige prenait une teinte jaune sous les rayons du soleil de midi et, dans ce jaune de miel, on voyait déjà filtrer comme une liqueur précieuse le dépôt orangé du soir précoce. » (P. 523)

« La fatigue lui coupait les jambes. Lançant le bois dans le traîneau par la porte du hangar, il rassemblait moins de bûches en une fois que d’habitude. Il avait froid et les rondins gelés et couverts de neige lui meurtrissaient les mains malgré ses moufles. Il n’arrivait pas à se réchauffer en précipitant ses mouvements. Quelque chose en lui s’était arrêté et déchiré. » (P. 530)

« Maintenant, à Moscou. Et avant tout, survivre. Ne pas s’abandonner à l’insomnie. Ne pas se coucher. Travailler toute la nuit jusqu’à l’abrutissement, jusqu’à tomber raide mort de fatigue. Et encore ceci. Faire du feu tout de suite dans la chambre à coucher pour ne pas geler bêtement cette nuit. » (P. 538)

« A quelques pas du perron, le corps de Pavel Pavlovitch était étendu de biais en travers de l’allée, la tête enfoncée dans un tas de neige : il s’était suicidé. La naige imbibée de sang formait une boule rouge sous sa tempe gauche. Les petites gouttes qui avaient giclé de tous les côtés s’étaient mêlées à la neige et faisaient de petites billes rouges semblables aux baies gelées d’un sorbier. »

« Entre la rue qui jour et nuit s’agite et le bruit constamment derrière mes murs et l’âme moderne, la correspondance est aussi étroite qu’entre l’ouverture que l’on commence à jouer et le rideau du théâtre, plein de mystères et de ténèbres, encore baissé, mais déjà embrasé par les feux de la rampe. La ville qui grouille et gronde sans arrêt de l’autre côté des portes et des fenêtres est une immense introduction à la vie de chacun de nous. C’est précisément sous ces traits que je voudrais décrire la ville. » (P. 581)

« Le docteur eut soudain une nausée qui le priva de toutes ses forces. Surmontant sa faiblesse, il se leva de sa banquette et, tirant vers le haut et vers le bas les courroies de la fenêtre, il chercha à l’ouvrir. Mais la fenêtre ne cédait pas à ses efforts.
On criait au docteur que la fenêtre ne s’ouvrait pas mais, absorbé par les efforts qu’il faisait pour surmonter la crise, et saisi d’une angoisse soudaine, il ne se rendait pas compte que ces cris s’adressaient à lui, et il n’en comprenait pas le sens. Il essayait toujours d’ouvrir la fenêtre, et de nouveau, à trois reprises, vers le haut, vers le bas et vers lui, il tira violemment le cadre ; tout à coup il ressentit une douleur inconnue, irréparable, et comprit que quelque chose en lui s’était déchiré, qu’il avait fait un geste fatal et que tout était perdu. A ce moment-là, le wagon s’ébranla, mais s’arrêta de nouveau un peu plus loin, sur la Presnia.
Par un effort de volonté surhumain, vacillant et se frayant avec peine un chemin à travers la foule dense qui barrait le passage entre les banquettes, Iouri Andréiévitch atteignit la plate-forme arrière. On ne voulait pas le laisser passer, on l’injuriait. Il lui sembla que l’arrivée d’air l’avait rafraîchi, que peut-être tout n’était pas perdu, qu’il se sentait mieux.
Il commença à se glisser à travers la foule de la plate-forme arrière, provoquant de nouvelles injures, des bousculades et de l’irritation. Indifférent aux interpellations, il se fraya un passage à travers cette masse, descendit du tramway arrêté sur la chaussée, fit un pas, un autre, puis un troisième s’écroula sur le pavé et ne se releva plus.
Ce fut un tumulte de voix, de discussions, de conseils. Quelques personnes descendirent de la plate-forme et entourèrent le docteur. On s’aperçut bientôt qu’il ne respirait plus et que son coeur s’était arrêté. Les passants quittaient le trottoir pour s’approcher de l’attroupement qui entourait le corps, certains soulagés, d’autres déçus d’apprendre que l’homme n’avait pas été écrasé et que sa mort n’avait rien à voir avec le tramway. » (P. 583-584)

« Ils avaient pensé comme d’autre chantent. » (P. 594)

« Au loin, un cimetière enneigé dans la plaine,
Des enclos et des tombes
Et un brancard dressé
Et, sur le cimetière, un ciel chargé d’étoiles. » (P. 640)

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Pouchkine, Alexandre

La fille du capitaine, BNF collection, traduction Louis Viardot

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« Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. »

« Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?
– Pourquoi cela ?
– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus ?
– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?
– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de l’orient.)
– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
– Là, là, regarde… ce petit nuage. »
J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher m’expliqua que ce petit nuage présageait un bourane 1.
J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain relais : j’ordonnai donc de « redoubler » de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sans cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C’était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le cocher ; c’est un bourane. »
Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, qu’il semblait un être animé. La neige s’amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.
– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traineau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et tout est sombre. » »

« Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. »

Le chapitre « La convalescence »

« Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide ; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement tranquille. »

« ...la forteresse de Bélogorsk... »

« ...un nez sans narines... » (M04 )

« Attends, attends que tu sois marié ; tu verras que tout ira au diable ».

« Je fus frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses accusations d’une voix faible, mais ferme. »

« ...le palais d’été de Tsarkoïé-Sélo... »

« ...le gouvernement de Simbirsk... »

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Rodenbach, Georges

Bruges la morte

<blockquote>« Mot irrémédiable et bref ! d’une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l’être dépareillé. »

« ...étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l’éclairant... »

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Simenon, Georges

Monsieur Gallet, décédé

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« Le corps était bien ce qu’on pouvait imaginer d’après la photographie : un corps long, osseux, avec une poitrine creuse de bureaucrate, une peau blême qui faisait paraître les poils très sombres, encore que ceux de la poitrine fussent roussâtres. »

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« Les vêtements d’Emile Gallet s’étalaient toujours sur le plancher, comme une caricature de cadavre. »

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« Il n’y avait qu’Emile Gallet à n’être plus là ! Il était solidement enfermé dans un cercueil, lui, avec sa joue arrachée par la balle, triturée par le médecin légiste aux sept invités, son cœur perforé et ses yeux gris dont personne n’avait pensé à clore les paupières ! » (M03)

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Tchekhov, Anton

La Steppe (traduction Vladimir Volkoff)

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« ...sur son visage, la sécheresse de l’homme d’affaires luttait contre la bénignité de celui qui vient de faire ses adieux à sa famille et de boire un bon coup... »

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« D’abord, tout là-bas, au point de rencontre du ciel et de la terre, du côté des tumulus5 peu élevés et du moulin à vent qui, de loin, ressemblait à un petit homme agitant les bras, une bande d’un jaune éclatant glissa sur la terre ; une minute après, une bande semblable s’alluma un peu plus près, glissa à droite et envahit les collines ; quelque chose de chaud effleura le dos de Iégorouchka ; une bande de lumière qui s’était furtivement approchée par-derrière fila par-dessus la calèche et les chevaux, s’élança à la rencontre des autres bandes, et soudain toute la vaste steppe rejeta la pénombre matinale, sourit et brilla de rosée.

Le seigle moissonné, les ronces, les euphorbes6, le chanvre sauvage, tout ce qui, bruni et roussi dans la chaleur, avait été à demi-mort, ressuscitait maintenant, baigné de rosée et caressé du soleil, pour fleurir à nouveau. Des pluviers7 voletaient au-dessus de la route en poussant des cris joyeux, des gerboises8 s’appelaient dans l’herbe, quelque part au loin gémissaient des vanneaux. Une compagnie de perdreaux effrayés par la calèche s’envola et, faisant entendre son doux « trrr » gagna les collines. Les sauterelles, les grillons, les criquets et les locustes9 avaient entonné leur musique grinçante et monotone.

Un peu de temps s’écoula, la rosée s’évapora, l’air se figea et la steppe déçue reprit son aspect maussade de juillet. Les herbes se flétrissaient, la vie se mourait. Les collines hâlées, d’un brun vert, lilas au loin, avec leurs tons paisibles comme des ombres, la plaine avec ses lointains brumeux et le ciel renversé dessus, semblant, dans la steppe où il n’y a ni forêts ni hautes montagnes, d’une profondeur et d’une transparence effrayantes, paraissaient à présent infinies et pétrifiées de langueur...

Comme il fait lourd et triste ! La calèche se hâte, et Iégorouchka voit toujours la même chose : le ciel, la plaine, les collines... Dans l’herbe, la musique s’est calmée. Les pluviers sont partis, on ne voit plus les perdreaux. Faute d’occupation, les freux tournoient au-dessus de l’herbe fanée, ils se ressemblent tous et ils rendent la steppe encore plus uniforme. »

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« Six faucheurs alignés brandissent leurs faux, qui brillent gaiement et, toutes ensemble, en mesure, font entendre leur « Vjji, vjji ! » »

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« À qui ce troupeau ? »

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« Déniska marchait autour d’eux et, s’efforçant de montrer que les concombres, les pâtés et les œufs que mangeaient les maîtres le laissaient complètement indifférent, se consacrait à l’extermination des taons et des mouches qui collaient sur le ventre et le dos des chevaux. »

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« ...cinq gros concombres jaunes appelés « jaunets »... »

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« Vibrant dans l’air comme un insecte, jouant de sa bigarrure, la canepetière s’éleva haut en ligne droite, puis, effrayée sans doute par le nuage de poussière, se jeta de côté : on la vit encore miroiter longtemps... »

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« Dans le crépuscule du soir, apparut une grande maison sans étage avec un toit de fer rouillé et des fenêtres obscures. Cette maison portait le nom d’auberge bien qu’elle se dressât sans berge au milieu de la steppe1. A quelque distance sur le côté, un malheureux petit verger de cerisiers entouré d’une haie mettait une tache sombre et, sous les fenêtres, leur lourde tête affaissée, se dressaient des tournesols endormis. Dans le verger crépitait une petite éolienne mise là pour éloigner les lièvres par son bruit. À part cela, à proximité de la maison, on ne voyait ni n’entendait que la steppe. »

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« Une minute après, la porte s’ouvrit, et Solomone, un grand plateau dans les mains, entra dans la pièce. En posant le plateau sur la table, il regardait ironiquement de côté et avait toujours son sourire bizarre. Maintenant, à la lumière de la petite lampe, on pouvait distinguer ce sourire : il était très complexe et exprimait beaucoup de sentiments, dont le dominant était un mépris manifeste. Il semblait penser à quelque chose de drôle et de bête, il ne pouvait souffrir quelqu’un et le méprisait, il se réjouissait de quelque chose et il attendait le bon moment pour lancer une raillerie blessante et se tordre de rire. Son long nez, ses lèvres grasses et ses yeux saillants et rusés semblaient tendus du désir d’éclater de rire. »

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« Si on lui pressait le nez, il en sortirait du lait. » (= il est trop jeune)

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« Mes filles, je les ai casées auprès d’hommes de bien, mes fils, j’en ai fait des messieurs, et maintenant je suis libre, j’ai fait mon travail, je peux m’en aller aux quatre vents. Je vis tranquillement avec ma moitié, je mange, je bois et je dors, je me réjouis de voir mes petits-enfants et je prie le bon Dieu : que me faut-il de plus ? »

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« À quoi je m’occupe ? répéta Solomone en haussant les épaules. Je fais la même chose que tout le monde. Vous le voyez : je suis larbin. Je suis le larbin de mon frère, mon frère est le larbin des voyageurs, les voyageurs sont les larbins de Varlamov, tandis que si j’avais dix millions, c’est Varlamov qui serait mon larbin. »

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Tout le chapitre IV ?

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« À droite noircissaient les collines qui semblaient cacher quelque chose d’inconnu et d’effrayant, à gauche le ciel au-dessus de l’horizon était inondé d’une lueur pourpre et on ne savait pas s’il y avait un incendie quelque part ou si la lune s’apprêtait à se lever. On voyait les lointains comme en plein jour, mais leur tendre teinte lilas, hachurée par les ténèbres du soir, avait disparu, et toute la steppe se cachait dans ces ténèbres comme les enfants de Moïsséï Moïsséïtch sous leur couverture. »

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« A peine le soleil est-il couché et la terre emmitouflée de ténèbres, que la langueur diurne est oubliée, tout est pardonné, et la steppe respire légèrement de sa vaste poitrine. Comme si, dans l’obscurité, l’herbe ne voyait pas sa vieillesse, elle devient le lieu d’un jeune et joyeux crépitement, inconnu dans la journée ; craquements, sifflements, grattements, basses, ténors et soprani de la steppe, tout se mêle en un grondement monotone, incessant, favorable aux souvenirs et à la mélancolie. Ce crépitement uniforme endort comme une berceuse ; on roule et on sent qu’on s’endort, mais voilà que retentit le cri saccadé, angoissé d’un oiseau qui veille encore, ou que se fait entendre un son indéterminé, semblable à une voix prononçant « ah ? » avec étonnement, et les paupières assoupies se ferment. Ou alors on longe un petit ravin plein de buissons et l’on entend un oiseau que les habitants de la steppe appellent splouk crier à quelqu’un « Splou ! Splou ! Splou ! (= je dors) », tandis qu’un autre rit ou sanglote hystériquement : c’est le hibou. Dieu sait pour qui ils crient et qui les écoute dans cette plaine, mais leurs cris sont pleins de tristesse et de plaintes... On sent l’odeur du foin, de l’herbe séchée, des fleurs attardées, odeur épaisse, sirupeuse et tendre.

À travers les ténèbres, on voit tout, mais il est difficile de distinguer la couleur et les contours des objets. Tout semble être autre chose qu’il n’est. On roule et soudain on voit devant soi, tout près de la route, une silhouette rappelant un moine : il ne bouge pas, il attend et il tient quelque chose dans ses mains... Ne serait-ce pas un brigand ? La figure s’approche, grandit, la voici à la hauteur de la calèche, et vous voyez que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. Ces figures immobiles qui attendent quelqu’un se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, passent la tête par-dessus les ronces : elles ressemblent à des hommes et inspirent les soupçons. »

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« À droite de la route, sur toute sa longueur, se dressaient des poteaux télégraphiques à deux fils. Rapetissant de plus en plus, à la hauteur du village ils disparaissaient derrière les isbas et la verdure, et puis reparaissaient dans le lointain lilas, sous forme de petits bâtons très petits et fluets, comme des crayons fichés en terre. Sur les fils étaient perchés des autours, des émerillons5 et des corbeaux qui considéraient avec indifférence le convoi en mouvement. »

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« – Mon opinion sur moi-même, c’est que je suis un homme perdu et rien de plus. »

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« Le Russe aime se souvenir mais n’aime pas vivre. »

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« Après le repas, tous se traînèrent jusqu’aux charrettes et se laissèrent tomber dans leur ombre. »

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« Lorsqu’on regarde longuement un ciel profond, sans en détacher les yeux, on ne sait pourquoi les pensées et l’âme s’unissent en un sentiment de solitude. On commence à se sentir irréparablement seul, et tout ce qu’on avait naguère cru proche et cher devient infiniment lointain et perd tout prix. Ces étoiles, qui regardent du haut du ciel depuis des millénaires, ce ciel insaisissable et les ténèbres, indifférents qu’ils sont à la vie brève de l’homme, lorsqu’on demeure seul à seuls avec eux et qu’on essaye d’en comprendre le sens, accablent l’âme par leur silence. On songe à la solitude qui attend chacun dans la tombe, et l’essence de la vie apparaît désespérée, atroce... »

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« Iégory »

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« Stiopka »

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« Avait-il entendu ces récits de quelqu’un d’autre ou les avait-il inventés lui-même dans un passé reculé, et puis, comme sa mémoire faiblissait, avait-il confondu le vécu et l’imaginaire et ne savait-il plus distinguer l’un de l’autre ? Tout est possible, mais ce qui est bizarre, c’est qu’à ce moment-là et pendant tout le voyage, lorsqu’il avait l’occasion de raconter, il accordait une préférence manifeste aux fantasmes et ne parlait jamais de sa propre expérience. »

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« – Les gars, dit-il, d’un ton suppliant. Chantons quelque chose de religieux !
Des larmes parurent dans ses yeux.
– Les gars ! répéta-t-il en pressant sa main contre son cœur. Chantons quelque chose de religieux ! »

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« – Notre mère la Russie est la plus grande du monde ! chanta soudain Kiroukha d’une voix sauvage, et avala de travers et se tut. L’écho de la steppe s’empara de sa voix, l’emporta, et il sembla que la Bêtise elle-même roulait à travers la steppe sur ses roues pesantes. »

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« Son visage à la petite barbiche grise, un visage simple, russe, hâlé, était rouge, humide de rosée et sillonné de veines bleues ; il exprimait autant de sécheresse que le visage d’Ivan Ivanytch, le même fanatisme de l’homme d’affaires. Cependant, quelle différence on sentait entre lui et Ivan Ivanytch ! Sur le visage de l’oncle Kouzmitchov, outre »

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« ...une sorte de mélancolie imprécise se fit sentir en tout »

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« Pantéléï ne faisait que soupirer, se plaindre de ses pieds et évoquer à chaque instant l’insolence de la mort. »

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« – Je suis triste ! »

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« ...les nôtres, ils passent la nuit dans la steppe : ils vont souffrir, les pauvres ! »

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« La pastèque et le melon qu’il avait mangés lui avaient laissé dans la bouche un goût déplaisant de métal. En outre, les puces piquaient. »

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« Pour se débarrasser de rêves pénibles, Iégorouchka ouvrit les yeux et se mit à regarder le feu. »

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« Derrière elle était assis un chien roux à oreilles pointues. Apercevant les visiteurs, il courut à la grille et se mit à aboyer d’une voix de ténor (tous les chiens roux sont des ténors). »

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Tesson, Sylvain

Dans les forêts de Sibérie, Gallimard

<blockquote> « Dans les Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, détenu dans un goulag de Sibérie, se souvient des pins nains qui entouraient le camp : lorsque la température se réchauffait, en mai, les arbres se libéraient de la couche de neige. Ils se redressaient, ils annonçaient le printemps, l’espoir. »

« Il règne un silence rare et l’air est doux. Le thermomètre indique – 15 oC. »

« Ce matin, – 3 oC. Première journée printanière. Les mésanges affluent sous la fenêtre sud. Soudain, des bourrasques agitent les cèdres et la neige tombe. Le paysage est rayé de filandres grises. »

« Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt... »

« Cette nuit, la cabane a craqué de tous ses joints. Les gémissements du bois se mêlaient aux explosions de la glace. »

« Un lynx est venu visiter le camp cette nuit. Il a laissé des traces autour de la tente. »

« Il fait – 2 oC et je déjeune dehors, sur la table de la plage. Les mésanges valsent, ivres de chaleur. Les stalactites gouttent au rebord de l’auvent. La première vraie journée de printemps... »

« En Russie, tout s’accomplit dans la précipitation : la vie est un endormissement coupé de spasmes. »

« Les hydroglisseurs sont des fleurons de la sidérurgie russe. »

« La glace est rongée par les vers. »

« Pour appâter les bêtes, Volodia a rempli des bidons avec de la graisse de phoque. »

« Deux élans contradictoires fomentent la renaissance. Le jaillissement de ce qui était enfoui dans le sol et l’épanchement de ce qui était contenu dans les hauteurs.
Ce qui s’épanche : l’eau dévalant des sommets, les torrents lavant la face des versants, les fourmis débordant de leurs marmites, la sève perlant sur l’écorce des pins, les stalactites s’allongeant vers le sol, les ours et cervidés quittant les plateaux pour chercher pitance sur les grèves. »

« Le Baïkal est propre grâce à ses charognards. »

« Manger un blini arrosé de thé brûlant. »

« L’orage porte sa dévastation au sud. Le lac se remet. Dans l’air frais, sous un ciel satiné, la houle libérée soulève les plaques de glace à la dérive. Les éclats de l’ancien vitrail se disloquent au moindre contact dans un froissement de soie rêche. La débâcle a libéré la pulsation du lac. J’installe le tabouret sur une plaque de banquise et passe la soirée à dériver lentement. Les eaux sont revenues ! Les eaux sont revenues ! »

« Une escadrille de fuligules morillons se pose sur un pan d’eau ouvert entre trois immenses festons de glace. Ils décollent en formation parfaite dans la direction de la Mongolie. »

« Cerfs, lynx et ours vaquent près de la cabane, les chiens dorment derrière la porte, les mouches vrombissent sous l’auvent. Les royaumes se jouxtent. »

« ...une route en lacets — une serpentine comme on dit en russe, selon l’acception française du XVIIIe siècle —... »

« V.E. me sert du phoque en daube au petit déjeuner. Cette viande est une charge nucléaire, elle explose dans la bouche et pulse sa force dans les vaisseaux du corps. »

« J’attrape huit ombles. »

« L’air est chargé d’insectes. Un vrombissement s’élève dans l’air aux premières lueurs et ne le désemplit qu’à la nuit. Des scarabées escaladent les poutres de la cabane, des capricornes colonisent mes étagères. Des taons aux yeux cauchemardesques agacent les chiens. »

« ...soleil brûlant (+22 oC !) »

« Je pêche un omble de trois kilos. »

</blockquote>

Wilk, Mariusz

La maison du vagabond, Éditions Noir sur blanc, traduction Agnieszka Zuk

<blockquote>« J’ai observé maintes et maintes fois la fonte des glaces sur l’Onega depuis la fenêtre de mon bureau et le spectacle est à chaque fois différent. Le mystère de la transfiguration de la nature morte en élément liquide. Imaginez un espace vide devant vous, un champ blanc pris dans les glaces et enseveli sous la neige jusqu’à l’horizon, muet et immobile pendant de longs mois, aucune trace de vie, aucun mouvement, rien. Rien que le vent qui tresse parfois des panaches de poussière blanche, les pourchasse un temps puis les envoie balader. Même le soleil est incapable de ranimer ce paysage pétrifié vu que lui-même n’en mène pas large l’hiver et, pointant sa tête au-dessus de l’horizon comme hors d’une tranchée, il pisse furtivement, suintant une lueur jaune sur la glace. C’est seulement en avril, lorsque les ombres s’allongent, que la glace prend l’eau et noircit. C’est le signe que le mystérieux spectacle de l’Onega va bientôt commencer. »

Sur l’eau de bouleau, qu’il suffit d’entailler au printemps pour en faire couler la sève. Ça se boit, c’est bon pour tout un tas de trucs, et on peut aussi le laisser fermenter pour en faire un braga : « il suffit d’ajouter un peu de sucre et de levain naturel et, quelques jours plus tard, on peut se délecter d’une boisson légèrement pétillante à petite teneur en alcool. »

</blockquote>

Winckler, Martin

La maladie de Sachs, POL (ici via l’adaptation radio pour France Culture)

<blockquote> « Qu’est-ce qui vous inquiète exactement ?
— Mais tout ! » </blockquote>

Un herbier pour Morphine(s), version 19 (8 janvier 2018)

Mikhaïl Boulgakov, Georges Simenon, Antonin Artaud, Jack Kerouac, Georges Rodenbach, Anton Tchekhov, Mariusz Wilk, Vassili Golovanov, Sylvain Tesson, Ricardo Colautti, Martin Winckler, Alexandre Pouchkine, Walter Benjamin, Boris Pasternak

Alexievitch, Svetlana

Les cercueils de zinc

Ce passage au cours duquel une mère racontera vouloir absolument rêver de son fils, mort à la guerre, mettant sous son oreiller des trucs lui ayant appartenu pour le faire apparaître, en vain (j’ai oublié où ça se trouve et je n’ai pas corné la page).

Artaud, Antonin

L’ombilic des limbes (Édition Quarto Gallimard, P. 107)

<blockquote> Docteur, « Il y a un point sur lequel j’aurais voulu insister : c’est celui de l’importance de la chose sur laquelle agissent vos piqûres ; cette espèce de relâcement essentiel de mon être, cet abaissement de mon étiage mental, qui ne signifie pas comme on pourrait le croire une diminution quelconque de ma moralité (de mon âme morale) ou même de mon intelligence, mais, si l’on veut, de mon intellectualité utilisable, de mes possibilités pensantes, et qui a plus à voir avec le sentiment que j’ai moi-même de mon moi, qu’avec ce qu’en montre aux autres. Cette cristallisation sourde et multiforme de la pensée, qui choisit à un moment donné sa forme. Il y a une cristallisation immédiate et directe du moi au milieu de toutes les formes possibles, de tous les modes de la pensée. Et maintenant, Monsieur le Docteur, que vous voilà bien au fiat de ce qui en moi peut être atteint (et guéri par les drogues), du point litigieux de ma vie, j’espère que vous saurez me donner la quantité de liquides subtils, d’agents spécieux, de morphine mentale, capables d’exhausser mon abaissement, d’équilibrer ce qui tombe, de réunir ce qui est séparer, de recomposer ce qui est détruit. Ma pensée vous salue. »</blockquote>

Benjamin, Walter

Sens unique, Maurice Nadeau, traduction Jean Lacoste

<blockquote> « Des planches sales forment le fond argileux dans lequel, brillantes dans l’air froid, quelques rares couleurs se dissolvent. » (P. 201) </blockquote>

Boulgakov, Mikhaïl

Tout Récits d’un jeune médecin
Tout Morphine

Colautti, Ricardo

La trilogie Sebastián Dun, Éditions de l’Ogre, traduction Guillaume Contré

<blockquote>« M. Juan était mon confident et moi, j’étais son confident. »</blockquote>

Golovanov, Vassili

Éloge des voyages insensés, Verdier, traduction Hélène Châtelain

Piter = Saint-Petersbourg

<blockquote>

« Qu’est-ce qu’il disait, Korepanov ? Que sur l’île existeraient deux temps parallèles : le temps de l’abstinence et le temps de la soûlerie ? Et qu’il valait mieux ne pas arriver dans le second ? » (P. 12)

« Je me souviens de bancs d’argile émergeant de l’eau, luisants comme des dos de baleines. Nous sommes remontés plusieurs fois dans le canot : lorsque nous trouvions une coulée d’eau profonde entre les fonds qui se dénudaient, nous mettions le moteur en marche et foncions à travers ce labyrinthe d’agile.
Puis, nous sautions de nouveau à l’eau et, de nouveau, nous tirions le canot.
Autour de nous, un univers né de l’argile.
Argile des bancs de sable : argile grise, la plus tendre, la plus fine qu’il m’ait été donné de voir. Argile que rien, jamais, n’a effleuré ; argile primordiale, dans sa forme originelle, travaillée par l’eau jusqu’à devenir idéalement lisse ; argile s’accumulant, gonflant ici d’année en année, couche après couche, siècle après siècle , argile vivant d’une vie sombre et aveugle, respirant d’un souffle primaire, lourd et cru ; principe mis à nu du monde où seuls de minuscules touffes d’algues iodées et des vers d’eau survivent en s’y accrochant... »

(P. 170)

« Nous ne savons rien du nickel coulé près de Kolgouev en 1978 avec des déchets radioactifs, nous ne savons rien des bases de sous-marins atomiques près de Mourmansk, ni du polygone nucléaire de la Nouvelle-Zemble, et encore moins des autres bases situées dans les lieux les plus reculés du monde. »

(P. 250)

« Nous quittons l’espace vierge qui nous a accueillis pendant dix jours... Et pendant ces dix jours, nous nous sommes tant et tant gorgés de cet espace, que je me demande comment nous n’avons pas explosé : nous l’absorbions sans retenue, comme l’air qu’on respire, pour longtemps, pour des années. Et lorsque, après trois ans, je suis revenu à Kolgouev, j’ai compris à quel point cet espace basique, matriciel s’était imprimé en moi, et qu’il y avait bien des choses auxquelles, désormais, je n’avais plus besoin de prêter attention : je pouvais tranquillement m’attacher à des détails et photographier ceux qui me faisaient signe : « buisson de saule après la neige », « lentille » (un petit lac qui reposait dans la toundra à la veille de l’été, encore recouvert d’une lentille de glace), « minerai des marais » (ça, c’était au moment du dégel. Quand j’étais petit, on nous disait, en cours d’histoire, que nos ancêtres extrayaient le fer d’un certain « minerai des marais » que j’étais curieux de découvrir et que j’ai vu là — dépôts rouge brun d’une rouille absolument pure, véritables chaudrons creusés dans une terre saturée de rouille elle aussi, tiges de plantes durcies de rouille transformant les marécages en jugnles brun métallisé, coulées de rouille, légères suspensions de rouille au fond des marais criblés de bulles de gaz : des dizaines, des centaines de tonnes de rouille) ; « poisson sur la neige » (les écailles argentées du lazazret scintillant d’un éclat particulier sur la neige tardive et granuleuse) ; « gouttes » (impressionnant talus de neige avec des gouttes au bord des surplombs), et « horizon lointain ». »

(P. 327)

« La nuit, je vois un spectacle stupéfiant : après minuit, sur le lac, le brouillard masque totalement le soleil, et la rive opposée s’assobrit au point que je ne distingue plus que celle sur laquelle nous nous tenons, et la surface lisse de l’eau se fondant lentement dans la brume avant d’y disparaître. Mais au-dessus du brouillard, le ciel est parfaitement bleu et sa clarté froide se reflète dans l’eau. Ainsi la masse diffuse du brouillard occupe le milieu du tableau, l’eau se fond dans le ciel, et le ciel dans l’eau, sans ligne de partage, sans frontière, sans ligne d’horizon. À travers ce vide du brouillard, il me semble que le ciel est sur le point de basculer sur moi. Une oie passe et son reflet pâlit dans le miroir embué du lac. Dans ce monde d’eau et de ciel confondus, il n’y a rien, rien que les voix des oiseaux de nuit. L’eau, le vide, le reflet de deux nuages jaunâtres dans le bleu du lac. Personne à des kilomètres à la ronde. Une paix hallucinante. »

(P. 401)

Sieno (prénom)

« Sur les dix-neuf jours que nous avons passés en juillet et août en divers endroits de l’île, la température n’a jamais dépassé +9 °C, et encore cela ne s’est produit qu’une seule fois, à midi ; le plus souvent elle oscillait entre +4 °C et +5 °C, en baissant de temps en temps jusqu’à +2 °C ou +1 °C, tandis qu’à Kanine régnait une température de +10 °C à 12 °C, et immédiatement après notre arrivée de Koulgouev, sur la vôte de Timansk, elle est montée jusqu’à +15 °C. »

(P. 481-482)

</blockquote>

Kerouac, Jack

Sur la route (le rouleau original, Gallimard, traduction Josée Kamoun

<blockquote> « Je suis allé prendre un Coca vite fait dans une petite épicerie le long des voies, et voilà qu’entre un jeune Arménien mélancolique, le long des wagons de marchandises rouges, et juste à ce moment-là on entend hurler une loco. »

« Quand le soleil est devenu rouge… »

« ...il se carapatait dans les rues comme une grosse araignée... »

« Hinkle était parti balader son fantôme dans les rues de la ville... »

« On aurait dit que j’avais des nuées de souvenirs qui remontaient à 1750 en Angleterre, et que je me trouvais réincarné à San Francisco dans une autre vie, un autre corps. »

« C’est le lendemain que tout est arrivé »

« Neal et moi, on frissonnait dans les haillons du jour. »

« ...elle rentre chez elle, je ne la reverrai plus jamais... »

« ...il avait le sang trop chaud ; ses narines se dilataient ; mais il lui manquait la sainteté native et singulière qui lui aurait permis d’échapper aux verrous du destin... »

« ...sa silhouette s’amenuisait, s’amenuisait... »

« ...noires comme la lune... »

</blockquote>

Pasternak, Boris

Le docteur Jivago, Gallimard (traduction Louis Martinez, Jacqueline de Proyart, Hélène Peltier-Zamoyska et Michel Aucouturier)

<blockquote> « La tempête était seule au monde, seule et sans rival. » (P.15)

« Les champs succédaient aux champs. Les forêts les reprenaient sans cesse dans leur étreinte. L’âme s’accordait à la large cadence de ces espaces toujours recommencés. On avait envie de rêver et de penser l’avenir. » (P. 17)

« Comme elle, c’était un homme libre... » (P. 18)

« Le corps gisait dans l’herbe auprès du remblai. Un mince filet de sang coagulé barrait d’un trait noir et net son visage, qui paraissait biffé d’une croix. Le sang ne paraissait pas être son sang, du sang sorti de ses veines mais une surcharge, une addition extérieure, un emplâtre, ou une éclaboussure de boue séchée, ou une petite feuille de bouleau humide. » (P. 26)

« C’était son épaule, c’était sa jambe, et pour tout le reste, c’était plus ou moins elle-même, son âme ou son être, aux limites tracées d’une main sûre et qui s’élançait avec confiance dans l’avenir. » (P. 40)

« Des locomotives sous pression attendaient, prêtes à partir, bprulant les nuages froids de l’hiver de leurs bouffées de vapeur bouillante. » (P. 42)

« ...Tiverzine était vêtu pour l’automne. » (P. 48)

« Le jardin projetait des ombres violettes dans le cabinet. À la manière dont ils regardaient dans la chambre, on aurait dit que les arbres voulaient étendre sur le plancher leurs branches vêtues d’un givre pesant, qui ressemvlait à des coulées figées de stéarine mauve. »

« Les toits jasaient entre eux comme au printemps. C’était le dégel. » (P. 62)

« "Le sort des opprimés est enviable. Ils ont quelque chose à dire sur eux-mêmes. Ils ont toute la vie devant eux." C’était Son avis. C’était l’avis du Christ. » (P. 67)

« Iouriatine (ville) » (P. 72)

« Mais un gel féroce mêlé de brouillard paraissait détraquer l’espace et le fragmenter en morceaux disparates. La fumée ébouriffée et loqueteuse des feux en plein vent, le crissement des pas et le grincement des patins de traîneaux contribuaient à leur donner l’impression qu’ils étaient en route depuis Dieu combien de temps déjà, et qu’ils s’étaient fourvoyés à une distance effrayante. »

« Quatre ans plus tôt, lorsqu’il était en première année, il avait passé tout un trimestre à faire de la dissection dans les sous-sols de l’Université. Il descendait dans le souterrain par un escalier coudé. Par petits groupes, ou chacun de son côté, des étudiants ébouriffés étaient massés dans le fond de l’amphithéâtre d’anatomie. Les uns, derrière un rempart d’ossements, rabâchaient leurs cours et feuilletaient de vieux manuels usés et défraîchis, d’autres anatomisaient en silence dans les coins, d’autres faisaient les pitres, lançaient des plaisanteries et donnaient la chasse aux rats qui couraient en grand nombre sur les dalles de la morgue. Dans la pénombre on voyait luire comme du phosphore des cadavres inconnus dont la nudité frappait le regard : de jeunes suicidés non identifiés, des noyées bien conservées et encore intactes. Les sels d’alumine qu’on leur avait injectés les rajeunissaient et leur donnaient une rondeur trompeuse. On disséquait les cadavres, on les découpait et on les préparait, et la beauté du corps humain restait fidèle à elle-même jusque dans leur moindre fragment, si bien que l’étonnement que l’on éprouvait devant le corps entier d’une ondine jetée n’importe comment sur le zinc de la table ne cessait pas lorsqu’il se reportait sur un de ses bras détachés ou sur une de ses mains tranchées. L’odeur de la formaline et du phénol remplissait le sous-sol, et l’on sentait partout la présence d’un mystère : c’était le destin inconnu de ces corps allongés, c’était le mystère même de la vie et de la mort, qui s’installait ici tout à son aise, comme à son domicile ou à son quartier général.
La voix de ce mystère, plus forte que tout le reste, poursuivait Ioura et le gênait dans ses exercices d’anatomie. Mais elle n’était pas la seule à le gêner ainsi dans sa vie. Il s’y était fait, et si elle le distrayait de ses occupations, cette gêne ne l’inquiétait pas. » (P. 87-88)

« La chambre portait les traces du branle-bas récent. Une infirmière s’affairait silencieusement autour de la table de nuit. Autour d’elle traînaient des serviettes froissées et des essuie-mains humides qui avaient servi de compresses. L’eau du rinçoir était légèrement rose de sang craché. On y voyait nager des débris d’ampoules et des touffes de coton gonflées par l’eau.
La malade était inondée de sueur et humectait ses lèvres sèches du bout de sa langue. Ses traits s’étaient fortement tirés depuis ce matin, où Ioura l’avait vue pour la dernière fois.
Ne serait-ce pas une erreur de diagnostic ? pensa-t-il. Tous les symptômes de la pneumonie striduleuse. On dirait que c’est la crise. Il salua Anna Ivanovna, lui dit une de ces phrases creuses d’encouragement que l’on prononce toujours en pareil cas, puis fit sortir la garde-malade. Prenant la main d’Anna Ivanovna pour tâter son pouls, il alla chercher de l’autre main son stéthoscope dans la poche de son blouson. Par un mouvement de la tête, Anna Ivanovna lui fit comprendre que c’était inutile. Ioura vit qu’elle lui voulait autre chose. Rassemblant ses forces, Anna Ivanovna parla :
— Ils ont voulu me confesser... La mort est là... Elle peut à chaque instant... Quand on va se faire arracher une dent, on a peur, on a mal, on se prépare... Et maintenant, ce n’est pas une dent, c’est moi tout entière, toute la vie... crac, et dehors, comme avec des tenailles... Et qu’est-ce que c’est ? ... Personne n’en sait rien... J’ai le coeur serré et j’ai peur.
Anna Ivanovna se tut. Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Ioura ne disait rien. Au bout d’un instant, Anna Ivanovna continua.
— Tu as du talent... Et quand on a du talent... ce n’est pas comme tout le monde... Tu dois savoir quelque chose... Dis-moi quelque chose... Tranquillise-moi. » (P. 89)

« Maintenant qu’elle sortait pour la seconde fois dans la rue, Lara s’aperçut enfin de ce qui se passait autour d’elle. C’était la ville. C’était l’hiver. C’était le soir.
Il gelait. LEs rues étaient couvertes d’une glace noire, épaisse comme des fonds de bouteilles de bière cassées. Respirer faisait mal. L’air était bourré de givre gris et paraissait chatouiller et piquer Lara de sa toison hérissée, exactement comme la fourrure grise de sa cravate givrée irritait sa peau et entrait dans sa bouche. Le coeur battant, elle parcourait les rues à demi désertes. Sur son chemin, elle voyait fumer les portes des cafés et des gargotes. On voyait émerger du brouillard des visages gelés, rouges comme du saucisson, des naseaux de chevaux et des museaux de chiens barbus et couverts de glaçons. LEs fenêtres recouvertes d’une épaisse couche de givre et de neige paraissaient enduites de craie, et sur leur surface opaque on voyait se mouvoir les reflets colorés des arbres de Noël allumés et les ombres des convives en réjouissance, comme si, sur des draps blancs tendus devant une lanterne magique, on projetait aux passants des ombres chinoises. » (P. 101)

« C’était l’hiver où Ioura écrivait son mémoire sur les éléments nerveux de la rétine pour la médaille d’or de l’Université. Bien qu’il eût étudié la médecine générale, Ioura avait de l’oeil la connaissance approfondie d’un futur oculiste.
Cet intérêt qu’il portait à la physiologie de la vue révélait l’autre aspect de sa nature, — ses dons créateurs et ses réflexions sur l’essence de l’image et la structure de l’idée logique. » (p. 103)

« L’essentiel, alors, n’était pas en lui. A peine concevait-il en ce temps-làqu’il y eût un certain Ioura, lui-même, qui existât séparément et présentât un intérêt ou une valeur quelconque. L’essentiel, alors, était ce qu’il y avait autour de lui. Le monde extérieur l’investissait de toutes parts, palpable, infranchissable et incontestable comme une forêt, et si la mort de sa mère l’avait à ce point ébranlé, c’était bien parce qu’il s’était perdu avec elle dans cette forêt et qu’il y était soudain resté seul et sans elle. Cette forêt, c’étaient tous les objets du monde, — c’étaient les nuages, c’étaient les enseignes de la ville et les boules des échelles d’incendie, c’étaient les frères convers qui galopaient devant la calèche de la VIerge avec des oreillettes en guise de bonnet sur leurs têtes découvertes devant le saint sacrement. Cette forêt, c’étaient les vitrines des magasins dans les passages et, à une hauteur inaccessible, le ciel nocturne habité par les étoiles, le Bon Dieu et les saints. » (P. 112)

« Vous êtes restée assez longtemps couchée. Vous avez été souffrante quelque temps, ça suffit comme ça. Maintenant, il faut vous lever. Changez de chambre, mettez-vous au travail, terminez vos études. » (P. 123)

« Lioudmila Kapitonovna était une jolie femme à la poitrine haute et à la voix basse. » (P. 125)

« Brusquement, un souvenir lui revint : au pavillon de chirurgie de l’hôpital de l’Exaltation de la Croix, auquel il était attaché, une malade venait de mourir. Iouri Andréiévitch affirmait qu’elle avait un échinocoque du foie. Cette opinion était contestée. L’autopsie devait avoir lieu ce jour-là. On allait savoir la vérité. Mais le dissecteur de leur hôpital était un ivrogne invétéré. Dieu sait comment il s’y prendrait.
L’obscurité descendait vite. On ne distinguait plus rien au-dehors. Comme par un coup de baguette magique, l’électricité s’alluma à toutes les fenêtres.

(...)

— Un échinocoque. Ça, c’est un digagnostic. On ne parle plus que de ça. » (P. 131-134)

« Tonia sombrait dans la brume des souffrances qu’elle avait traversées, elle paraissait nimbée d’épuisement. Elle s’élevait au milieu de la salle comme, au milieu d’une baie, un navire qui viendrait de jeter l’ancre et se serait vidé de son chargement d’âmes nouvelles, amenées on ne sait d’où sur le continent de la vie à travers l’océan de la mort. » (P. 134)

« Près de la route forestière, de jeunes soldats fatigués et couverts de poussière, la vareuse trempée de sueur aux omoplates et sur la poitrine, étaient couchés par terre à plat ventre ou sur le dos, les jambes écartées dans leurs lourdes bottes. C’était tout ce qui restait d’une section durement éprouvée. On les avait relevés d’un combat qui durait depuis plus de quatre jours et envoyés à l’arrière pour un court repos. Les soldats étaient couchés comme s’ils étaient de pierre, ils n’avaient plus la force ni de sourire, ni de dire de gros mots, et pas un seul ne tourna la tête quand on entendit grincer dans le bois quelques charrettes qui s’approchaient rapidement. Au grand trot, dans des brouettes sans ressorts, qui faisaient sauter en l’air leurs malheureux occupants et achevaient de leur briser les os et de leur retourner les entrailles, on amenait des blessés à l’ambulance. Là, on leur dispenserait les premiers secours, on les panserait à la hâte et, en cas d’extrême urgence, on expédierait une opération. ON les avait ramassés, ces innombrables blessés, une demi-heure plus tôt, pendant une courte accalmie, dans le champ qui s’étendait devant les tranchées. Une bonne moitié d’entre eux étaient sans connaissance. » (P. 147-148)

« Par miracle, les villages étaient encore intacts dans ce secteur. Ils formaient un îlot que l’océan des destructions avait épargné on ne savait comment. » (P. 149)

« Au fond de la dépression, il y avait une gare. Jivago décrivit les lieux en détail : les montagnes couvertes de pins et de sapins vigoureux, avec des paquets de nuages blancs agrippés sur leurs flancs et des escarpements de granit ou de schiste gris qui faisaient des trous au milieu des forêts, comme des plaques pelées et râpées dans une épaisse peau de bête. C’était un sombre matin d’avril, gris et humide comme ce schiste, comprimé de partout par les hauteurs, immobile et étouffant. Une étuve. La vapeur pesait sur la vallée et tout fumait, tout s’étirait en colonne de fumée, la fumée des locomotives dans la gare, la buée grise des prairies, les montagnes grises, les forêts sombres, les nuages sombres. » (P. 151)

« Je peux arriver n’importe quand, sans prévenir. J’essaierai quand même de télégraphier. » (P. 164)

« Zybouchino » (ville) (P. 166)

« Il y a campagne et campagne. Tout dépend des habitants. Dans certains villages la population aime le travail et travaille. Là, ça va à peu près. Dans d’autres, c’est vrai, il n’y a que des ivrognes. Dans ces cas-là c’est le désert. C’est horrible à voir. » (P. 178)

« La liberté ! La vraie liberté, pas celle des mots et des revendications, mais celle qui tombe du ciel, contre toute attente. La liberté par hasard, par malentendu.
Et comme tous les hommes sont immenses et désarmés ! Vous avez remarqué. Comme si chacun était écrasé par lui-même, par la force héroïque qu’il a découverte en lui. » (P. 179-180)

« C’était ainsi tout au long de la route. Partout le même bruit de foule, partout les mêmes tilleuls en fleur. » (P. 192)

« La nuit, à Soukhinitchi, un porteur obligeant à l’ancienne mode, conduisant Jivago par des chemins sans lumière, le fit entrer par-derrière dans le wagon de deuxième classe d’un train qui venait d’arriver et que les horaires n’avaient pas annoncé. » (P. 192)

« Le train mystérieux avait une destination spéciale, il allait assez vite, s’arrêtait peu de temps ; il se déplaçait, semblait-il, sous contrôle militaire. Dans les wagons on pouvait circuler à l’aise. » (P. 193)

« La bougie avait été allumée par le seul voyageur du compartiment. C’était un jeune homme blond, sans doute fort grand, si l’on en jugeait par la longueur de ses bras et de ses jambes, trop mobiles aux jointures, comme les pièces mal vissées d’un objet démontable. Le jeune homme était renversé avec nonchalance sur la banquette, près de la vitre. À la vue de Jivago, il fit poliment mine de se lever et, au lieu de rester couché à demi, comme auparavant, adopta une pose plus corrrecte. » (P. 193)

« C’était cela la vie, c’était cela l’épreuve, c’était cela le but des chercherus d’aventures, c’était cela le but final de l’art : retrouver les siens, rentrer chez soi, recommencer sa vie. » (P. 200)

« Pendant ce temps, l’interminable couloir coudé qui consuisait au service des accouchements et le long duquel les mères étaient installées s’était rempli du choeur geignard de dix ou quinze voix de bébés, et les infirmières, rapidement, pour que les nouveau-nés ne prissent pas froid, les avaient apportés à leur mère ; chacune en tenait deux sous les bras, comme de grands paquets d’emplettes. » (P. 211)

« Mais il sortit de la chambre comme si on l’avait aspergé d’eau froide, avec le sentiment d’un mauvais présage. » (P. 213)

« Pendant les quelques jours qui suivirent, il découvrit à quel point il était seul. Il n’en faisait reproche à personne, il avait apparemment recherché cette solitude et l’avait obtenue. » (P. 214)

« Mais en ces jours où triomphait le matérialisme, la matière s’était transformée en notion, la nourriture, le bois n’existaient plus ; on parlait de la « question alimentaire », du « problème du chauffage ». » (P. 223-224)

« Il serait devvenu fou sans ses petites habitudes, ses travaux, ses soucis. Sa femme, son enfant, la nécessité de gagner de l’argent le sauvèrent. Il fut sauvé par le quotidien, par l’humble, par l’habituel, par son travail, par les soins qu’il donnait aux malades.
Il comprenait qu’il n’était rien devant la monstrueuse machinerie de l’avenir, il redoutait cet avenir et il l’aimait, il en était secrètement fier et, pour une dernière fois, comme dans un adieu, il regardait avidement les nuages et les arbres, les hommes qui marchaient dans la rue, la ville russe qui n’en pouvait plus de malheur, il était prêt à se sacrifier pour que tout allât mieux, et il ne pouvait rien faire. » (P. 224)

« ...un home qui avait dû être robuste, mais qui avait maigri et dont la peau faisait des poches. » (P. 226)

« ...il trébucha au coin de la rue sur un homme étendu sans connaissance en travers du trottoir. L’homme était couché les bras encroix, la tête reposant sur le butoir d’une porte cochère, les pieds dans le ruisseau. De temps en temps, il poussait de faibles soupirs. Aux questions du docteur qui essayait de le ranimer, il répondit par un bredouillement incohérent, puis il perdit de nouveau conscience. Sa tête était meurtrie, ensanglantée, mais un examen rapide montra que les os du crâne étaient intacts. Le blessé avait dû être victime d’une attaque à main armée. » (P. 229)

« Le docteur en profita pour fourrer avec la rapidité de l’éclair une cuiller dans la gorge de son fils, aplatir sa langue et observer sa gorge, rouge comme une groseille, et ses amygdales gonflées, couvertes de peaux. Iouri Andréiévitch s’alarma de ce qu’il avait vu. » (P. 231)

« À côté des richards bien vêtus, de bourgeois et d’avocats de Pétersbourg, on pouvait voir, mis dans le même sac que la classe exploitante, des cochers de fiacre, des frotteurs de planchers, des garçons de bains publics, des fripiers tatares, des fous échappés aux « maisons jaunes » qu’on venait de supprimer, des petits commerçants et des moines. » (P. 264-265)

« ...Ogryzkova, une fille maigre, albinos, la « môme-narine », la « seringue », comme l’appelait Tiagourova, qui ne lui ménageait pas les sobriquets humiliants. » (P. 269)

« La nuit était obscure. Sans cause visible d’arrêt, le train se trouvait près d’une borne. La ligne semblait normale ; elle était encadrée de sapins et traversait une plaine. LEs voisins de Iouri Andréiévitch, qui étaient descendus avant lui, et qui battaient la semelle devant le wagon, déclarèrent qu’il n’y avait pas eu d’accident, à leur connaissance, mais que le chauffeur avait arrêté le train sous prétexte que la région était menacée et qu’il refusait de conduire plus loin le convoi tant qu’une draisine n’aurait pas vérifié l’état de la ligne. Les voyageurs lui avaient envoyé des délégués pour l’amadouer et, en cas de nécessité, pour lui graisser la patte. ON racontait que les marins s’en étaient mêlés. Ils s’auraient s’y prendre, eux.
Pendant qu’on expliquait tout cela à Jivago, il voyait les éclairs crachés par la cheminée et le cendrier embraser la neige, devant la voie ferrée, près de la locomotive, comme aurait fait la flamme haletante d’un bûcher. Soudain, une langue de feu éclaira vivement la plaine enneigée et des silhouettes qui se glissaient le long du châssis de la locomotive.
En tête, dans un éclair, on vit le chauffeur. Il courut jusqu’au bout de la passerelle, s’envola d’un bond au-dessus des butoirs et disparut. Les marins qui le poursuivaient en firent autant. On les vit courir jusqu’au bout de la grille à feu, sauter en l’air et disparaître comme par enchantement.
Attirés par le spectacle, Iouri Andréiévitch et quelques curieux s’élancèrent vers la locomotive. Dans le morceau de plaine nue qui s’étendait devant le train, voici ce qu’ils virent :
À une certaine distance de la voie se trouvait le chauffeur, enfoncé dans la neige vierge jusqu’à mi-corps. Les marins, empêtrés eux aussi jusqu’à la taille, faisaient un demi-cercle autour de lui, comme des rabatteurs autour d’une bête. » (P. 274)

« — L’enneigement est profond ?
— Non, on ne peut pas dire... C’est par bandes. Le blizzard soufflait de biais, il a pris la voie en écharpe. Le plus dur se trouve vers la moitié du parcours. Il y a trois kilomètres de dépression. Là, on aura fort à faire. Tout l’endroit est recouvert, complètement. Après, ça va. C’est la taïga. La forêt a protégé la voie. Avant la dépression, ce n’est pas terrible, l’endroit est plat. Le vent l’a dégagé. » (P. 277)

« Soudain, tout changea, le pays et le temps. La plaine disparut, on s’enfonça entre des collines et des plateaux. Le vent du nord, qui soufflait jusqu’ici, tomba. Le vent venait du sud, tiède comme le souffle d’un poêle ouvert.
La forêt s’étendait par paliers sur les montagnes. Quand la voie traversait une zone boisée, le train grimpait une pente raide à laquelle succédait une descente assez douce. Il rampait en soufflant vers les bois et s’y traînait avec peine, comme un vieux forestier guidant une foule de voyageurs qui se retourneraient sans cesse et observeraient tout.
Mais il n’y avait rien à voir. Au fond de la forêt, c’était le sommeil et la paix de l’hiver. De temps en temps, seulement, des buissons ou des arbres bruissaient en libérant leurs branches basses de la neige qui peu à peu se tassait, comme s’ils ôtaient un collier ou dégrafaient un col trop serré.
Iouri Andréiévitch sombra dans le sommeil. Pendant toutes ces journées il resta sur sa couchette, là-haut, à dormir ; il se réveillait, réfléchissait, tendait l’oreille. Mais il n’y avait rien à entendre. » (P. 282)

« Sous la croûte de neige disloquée, l’eau se mit à courir et à chanter. Les entrailles impénétrables des forêts frémirent. Tout s’y réveillait. » (P. 282-283)

« Au milieu de la nuit, Iouri Andréiévitch s’éveilla, plein d’un sentiment confus de bonheur assez intense pour le réveiller. Le train était arrêté. La gare baignait dans l’obscurité vitreuse d’une nuit blanche. Cette ombre claire était pleine d’on ne sait quoi de délicat et de puissant à la fois qui suggérait un grand paysage dégagé.
La gare devait être située sur une hauteur, dominant un horizon large, libre.
Sur le quai, conversant à voix basse, passaient des ombres aux pas silencieux. Cela attendrit Iouri Andréiévitch. Il vit dans la discrétion des voix et des pas un respect de l’heure tardive, un souci du sommeil des voyageurs, qui avaient disparu depuis la guerre.
Le docteur se trompait. Comme partout ailleurs, le quai retentissait de hurlements, de lourds bruits de bottes. Mais non loin de là il y avait une cascade. C’était elle qui dilatait la nuit blanche et l’animait d’un souffle de fraîcheur et de liberté. C’était elle qui avait rempli le docteur endormi de ce sentiment de bonheur. Le bruit constant et régulier de la chute d’eau régnait sur tous les bruits de la gare et leur donnait l’apparence menteuse du silence. » (P. 284)

« Au-delà de la fenêtre contre laquelle ils étaient couchés le cou tendu, s’étalait une plaine immense, entièrement inondée par la crue. La rivière avait débordé et l’un de ses bras venait frôler le talus. Du haut des couchettes, on croyait voir le train glisser doucement sur l’eau. » (P. 287)

« ...le nom qu’on donne au pivert dans l’Oural : "Ronja". » (P. 288)

« La tête de Jivago baignait dans la sueur dont son oreiller était trempé. » (P. 293)

« Je vais à la recherche du silence. Je veux un trou perdu, l’inconnu. » (P. 303)

« La chaleur était accablante. Le soleil chauffait à blanc les rails et les toits des wagons. La terre, noire de pétrole, brûlait avec un chatoiement jaune comme du métal doré. » (P. 308)

« Entre parenthèses, ne vous fâchez pas, mais vous avez un nom imprononçable. » (P. 310)

« Pendant ce temps, le train manoeuvrait. Chaque fois qu’il arrivait au dernier aiguillage, à la hauteur du disque, l’aiguilleur, une femme âgée qui portait un bidon de lait attaché à sa ceinture, changeait son tricot de main, se penchait et renversait le levier, obligeant le train à repartir en marche arrière. Tandis qu’il s’éloignait lentement, elle se redressait et brandissait à sa suite un poing menaçant. » (P.313)

« Livéri (Livka) », prénom. (P. 316)

« Projetant en avant ses pattes cartilagineuses, un poulain moreau corait derrière la jument blanche ; il était noir comme la nuit, avec une petite tête frisée, il ressemblait à un jouet en bois sculpté. » (P. 322)

« Je suis un peu enrhumé. Je tousse et j’ai certainement un peu de fièvre. Toute la journée, j’ai comme une boule qui me monte à la gorge et me coupe le souffle à la hauteur du larynx. Je suis dans de mauvais draps. C’est l’aorte. Premiers symptômes de la maladie de coeur que j’ai héritée de ma pauvre mère. Est-ce possible ? Si tôt ? Dans ce cas, je ne ferai pas de vieux os. » (P. 341)

« Claire nuit de gel. Eclat, unité extraordinaire de tout ce qu’on voit. La terre, l’air, la lune, les étoiles sont soudés ensemble par le gel. Dans le parc, couchées en travers des allées, les ombres distinctes des arbres semblent découpées en relief et façonnées au tour. On a sans cesse l’impresssion que des silhouettes noires traversent interminablement la route. De grosses étoiles sont suspendues dans la forêt, entre les branches, telles des lanternes de mica bleu. Tout le ciel est parsemé de petites étoiles comme l’été les prés le sont de marguerites. » (P. 342)

« Les femmes, a-t-on la tête à ça ? Etait-ce le moment ? Le prolétariat mondial, le bouleversement de l’univers, c’est une autre histoire, parlez-moi plutôt de ça ! Mais un bipède isolé, une simple femme, une épouse, fi ! c’est aussi négligeable qu’un pou. » (P. 363)

« Villes, bourgs et villages se succédaient. Ville de Krestovozdvijensk, gare d’Oméltchino, Pajinsk, Tysiatskoïé, hameau de Iaglinskoïé, faubourg de Zvonarski, bourgade de Volnoïé, Gourtovchtchiki, terres de la Kejma, village de Kazéievo, faubourg de Koutéiny, bourg de Maly Ermolaï.
La grand-route les traversait, vieille comme le monde, la plus ancienne de Sibérie, utilisée jadis par les voitures de poste. Elle coupait les villes en deux, comme des miches, par la lame d’une grand-rue ; quant aux villages, elle les traversait d’un coup d’aile, sans se retourner, rejetant au loin derrière elle les isbas qui faisaient la haie, ou bien les ployant en demi-cercle, ou en épingle à cheveux au hasard d’un brusque tournant. » (P. 371)

« On ne voyait pas le feu ; Seules les colonnes mouvantes d’air chaud, scintillantes comme des paillettes de mica révélaient que l’on brûlait quelque chose. » (P. 412)

« — La tête ?
— Je suppose. IL a ce qu’il appelle des feux follets. Sans doute des hallucinations. Est-ce l’insomnie, les migraines ? » (P. 414)

« La Koubarikha était en train d’exorciser la vache d’Agafia Fotievna Palykh, la femme de Pamphile appelée couramment Fatievna. On avait fait sortir la vache du troupeau et on l’avait attachée par les cornes à un arbre au milieu des buissons. Près des pattes de devant, sa propriétaire était assise sur une souche ; près des pattes de derrière, sur un escabeau à traire, la magicienne.

(...)

En Sibérie, on pratiquait l’élevage d’une race de vaches primée en Suisse. Presque toutes, elles avaient la même robe, noire avec des taches rousses très claires ; non moins que les hommes, elles étiaent éreitnées par les privations, les longues marches, le manque d’espace. » (P. 437)

« Va t’en, dit la magicienne à Agafia. J’ai exorcisé ta vache, elle guérira. Prie la Mère de Dieu. En vérité, elle est la maison de lumière et le livre de la parole vivante. » (P. 442)

« On entourait un morceau de chair humaine ensanglantée qui gisait à terre. Le malheureux respirait à peine. Il avait le bras droit et la jambe gauche coupés. On ne pouvait imaginer comment le pauvre diable avait pu ramper jusqu’au camp sur le bras et la jambe qui lui restaient. Les membres coupés, horribles lambeaux saignants, étaient attachés à son dos avec une pancarte. Celle-ci était recouverte d’une longue inscription qui déclarait, avec des jurons bien choisis, que ce traitement avait été infligé en représailles des atrocités commises par tel et tel détachement rouge, avec lequel les Frères des Bois n’avaient pas de rapport. On ajoutait qu’un sort analogue attendait tous les partisans qui ne feraient pas leur soumission et ne rentraient pas leurs armes aux représentants de l’armée de VItsyne dans les délais prescrits.
Cet homme martyrisé qui perdait tout son sang et s’évanouissait à chaque instant, raconta, d’une voix hachée, faible et pâteuse, les tortures infligées par les brigades de répression et les tribunaux militaires de l’armée Vitsyne. On l’avait condamné à la pendaison, puis on avait commué la peine, décidé de lui couper un bras et une jambe, et de l’envoyer ainsi mutilé dans le camp des partisans pour les épouvanter. » (P. 443)

« L’hiver était déjà là depuis longtemps. Il gelait à pierre fendre. Des formes et des sons déchiquetés, sans lien visible, surgissaient dans le brouillard glacé, s’arrêtaient, remuaient, disparaissaient. A la place du soleil, une sorte de boule propre, issue d’un rêve ou d’un conte de fées, restait suspendue dans la forêt, répandant lentement, avec effort, les ratons jaune d’ambre d’une lumière dense comme du miel qui se glaçaient et se figeaient sur les arbres. » (P. 445)

« Quelque chose de plus vaste que lui-même trouvait pour pleurer et sangloter en lui des mots tendres et lumineux, qui brillaient dans l’obscurité comme du phosphore. Et il mêlait ses pleurs à ceux de son âme, plein de pitié pour lui-même. » (P. 472)

« Irourotchka » (surnom pour Iouri / Ioura, p. 488)

« Dehors la neige s’était mise à tomber. Le vent la poussait obliquement. Elle tombait , toujours plus rapide, plus épaisse, comme si elle poursuivait sans cesse quelque chose et Iouri Andréiévitch regardait devant lui par la fenêtre comme si ce n’était pas de la neige qu’il voyait tomber mais la lettre de Tonia qu’il continuait à lire, comme si ce n’étaient pas de petits cristaux de neige bien secs qui filaient à toute allure, mais des petits intervalles de papier blanc entre de petites lettres noires, blancs, blancs, sans fin, sans fin. » (P. 498)

« On était en plein hiver. La neige tombait à gros flocons. Iouri Andréiévitch venait de rentrer de l’hôpital. »

« Les rats n’avaient pas quitté la maison, mais ils étaient plus prudents. » (P. 502)

« La Sibérie, cette Nouvelle Amérique, comme on l’appelle justement, recèle les possibilités les plus riches. C’est, pour la Russie, le berceau d’un grand avenir, le gage de notre démocratisation, de notre splendeur, de notre assainissement politique. L’avenir de la Mongolie, de la Mongolie extérieure, notre grande voisine d’Extrême-Orient, est encore plus gros de perspectives séduisantes. Que savez-vous de ce pays ? Vous n’avez pas honte de bâiller et de cligner des yeux sans m’écouter ? Et pourtant c’est une superficie d’un million et demi de verstes carrées, des minéraux non encore prospectés, un pays vierge, préhistorique, vers lequel se tendent les mains avides de la Chine, du Japon et de l’Amérique, aux dépens des intérêts russes, reconnus pourtant par nos rivaux chaque fois qu’on a partagé en sphères d’influence ce petit coin isolé du globe terrestre. » (P. 506-507)

« ...la nudité hivernale des forêts, le calme de mort, le vide alentour rendait l’endroit méconnaissable. » (P. 512)

« Il gelait et le froid allait en augmentant. Le ciel était clair. La neige prenait une teinte jaune sous les rayons du soleil de midi et, dans ce jaune de miel, on voyait déjà filtrer comme une liqueur précieuse le dépôt orangé du soir précoce. » (P. 523)

« La fatigue lui coupait les jambes. Lançant le bois dans le traîneau par la porte du hangar, il rassemblait moins de bûches en une fois que d’habitude. Il avait froid et les rondins gelés et couverts de neige lui meurtrissaient les mains malgré ses moufles. Il n’arrivait pas à se réchauffer en précipitant ses mouvements. Quelque chose en lui s’était arrêté et déchiré. » (P. 530)

« Maintenant, à Moscou. Et avant tout, survivre. Ne pas s’abandonner à l’insomnie. Ne pas se coucher. Travailler toute la nuit jusqu’à l’abrutissement, jusqu’à tomber raide mort de fatigue. Et encore ceci. Faire du feu tout de suite dans la chambre à coucher pour ne pas geler bêtement cette nuit. » (P. 538)

« A quelques pas du perron, le corps de Pavel Pavlovitch était étendu de biais en travers de l’allée, la tête enfoncée dans un tas de neige : il s’était suicidé. La naige imbibée de sang formait une boule rouge sous sa tempe gauche. Les petites gouttes qui avaient giclé de tous les côtés s’étaient mêlées à la neige et faisaient de petites billes rouges semblables aux baies gelées d’un sorbier. »

« Entre la rue qui jour et nuit s’agite et le bruit constamment derrière mes murs et l’âme moderne, la correspondance est aussi étroite qu’entre l’ouverture que l’on commence à jouer et le rideau du théâtre, plein de mystères et de ténèbres, encore baissé, mais déjà embrasé par les feux de la rampe. La ville qui grouille et gronde sans arrêt de l’autre côté des portes et des fenêtres est une immense introduction à la vie de chacun de nous. C’est précisément sous ces traits que je voudrais décrire la ville. » (P. 581)

« Le docteur eut soudain une nausée qui le priva de toutes ses forces. Surmontant sa faiblesse, il se leva de sa banquette et, tirant vers le haut et vers le bas les courroies de la fenêtre, il chercha à l’ouvrir. Mais la fenêtre ne cédait pas à ses efforts.
On criait au docteur que la fenêtre ne s’ouvrait pas mais, absorbé par les efforts qu’il faisait pour surmonter la crise, et saisi d’une angoisse soudaine, il ne se rendait pas compte que ces cris s’adressaient à lui, et il n’en comprenait pas le sens. Il essayait toujours d’ouvrir la fenêtre, et de nouveau, à trois reprises, vers le haut, vers le bas et vers lui, il tira violemment le cadre ; tout à coup il ressentit une douleur inconnue, irréparable, et comprit que quelque chose en lui s’était déchiré, qu’il avait fait un geste fatal et que tout était perdu. A ce moment-là, le wagon s’ébranla, mais s’arrêta de nouveau un peu plus loin, sur la Presnia.
Par un effort de volonté surhumain, vacillant et se frayant avec peine un chemin à travers la foule dense qui barrait le passage entre les banquettes, Iouri Andréiévitch atteignit la plate-forme arrière. On ne voulait pas le laisser passer, on l’injuriait. Il lui sembla que l’arrivée d’air l’avait rafraîchi, que peut-être tout n’était pas perdu, qu’il se sentait mieux.
Il commença à se glisser à travers la foule de la plate-forme arrière, provoquant de nouvelles injures, des bousculades et de l’irritation. Indifférent aux interpellations, il se fraya un passage à travers cette masse, descendit du tramway arrêté sur la chaussée, fit un pas, un autre, puis un troisième s’écroula sur le pavé et ne se releva plus.
Ce fut un tumulte de voix, de discussions, de conseils. Quelques personnes descendirent de la plate-forme et entourèrent le docteur. On s’aperçut bientôt qu’il ne respirait plus et que son coeur s’était arrêté. Les passants quittaient le trottoir pour s’approcher de l’attroupement qui entourait le corps, certains soulagés, d’autres déçus d’apprendre que l’homme n’avait pas été écrasé et que sa mort n’avait rien à voir avec le tramway. » (P. 583-584)

« Ils avaient pensé comme d’autre chantent. » (P. 594)

« Au loin, un cimetière enneigé dans la plaine,
Des enclos et des tombes
Et un brancard dressé
Et, sur le cimetière, un ciel chargé d’étoiles. » (P. 640)

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Pouchkine, Alexandre

La fille du capitaine, BNF collection, traduction Louis Viardot

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« Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. »

« Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?
– Pourquoi cela ?
– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus ?
– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?
– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de l’orient.)
– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
– Là, là, regarde… ce petit nuage. »
J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher m’expliqua que ce petit nuage présageait un bourane 1.
J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain relais : j’ordonnai donc de « redoubler » de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sans cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C’était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le cocher ; c’est un bourane. »
Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, qu’il semblait un être animé. La neige s’amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.
– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traineau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et tout est sombre. » »

« Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. »

Le chapitre « La convalescence »

« Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide ; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement tranquille. »

« ...la forteresse de Bélogorsk... »

« ...un nez sans narines... »

« Attends, attends que tu sois marié ; tu verras que tout ira au diable ».

« Je fus frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses accusations d’une voix faible, mais ferme. »

« ...le palais d’été de Tsarkoïé-Sélo... »

« ...le gouvernement de Simbirsk... »

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Rodenbach, Georges

Bruges la morte

<blockquote>« Mot irrémédiable et bref ! d’une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l’être dépareillé. »

« ...étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l’éclairant... »

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Simenon, Georges

Monsieur Gallet, décédé

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« Le corps était bien ce qu’on pouvait imaginer d’après la photographie : un corps long, osseux, avec une poitrine creuse de bureaucrate, une peau blême qui faisait paraître les poils très sombres, encore que ceux de la poitrine fussent roussâtres. »

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« Les vêtements d’Emile Gallet s’étalaient toujours sur le plancher, comme une caricature de cadavre. »

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« Il n’y avait qu’Emile Gallet à n’être plus là ! Il était solidement enfermé dans un cercueil, lui, avec sa joue arrachée par la balle, triturée par le médecin légiste aux sept invités, son cœur perforé et ses yeux gris dont personne n’avait pensé à clore les paupières ! » (M03)

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Tchekhov, Anton

La Steppe (traduction Vladimir Volkoff)

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« ...sur son visage, la sécheresse de l’homme d’affaires luttait contre la bénignité de celui qui vient de faire ses adieux à sa famille et de boire un bon coup... »

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« D’abord, tout là-bas, au point de rencontre du ciel et de la terre, du côté des tumulus5 peu élevés et du moulin à vent qui, de loin, ressemblait à un petit homme agitant les bras, une bande d’un jaune éclatant glissa sur la terre ; une minute après, une bande semblable s’alluma un peu plus près, glissa à droite et envahit les collines ; quelque chose de chaud effleura le dos de Iégorouchka ; une bande de lumière qui s’était furtivement approchée par-derrière fila par-dessus la calèche et les chevaux, s’élança à la rencontre des autres bandes, et soudain toute la vaste steppe rejeta la pénombre matinale, sourit et brilla de rosée.

Le seigle moissonné, les ronces, les euphorbes6, le chanvre sauvage, tout ce qui, bruni et roussi dans la chaleur, avait été à demi-mort, ressuscitait maintenant, baigné de rosée et caressé du soleil, pour fleurir à nouveau. Des pluviers7 voletaient au-dessus de la route en poussant des cris joyeux, des gerboises8 s’appelaient dans l’herbe, quelque part au loin gémissaient des vanneaux. Une compagnie de perdreaux effrayés par la calèche s’envola et, faisant entendre son doux « trrr » gagna les collines. Les sauterelles, les grillons, les criquets et les locustes9 avaient entonné leur musique grinçante et monotone.

Un peu de temps s’écoula, la rosée s’évapora, l’air se figea et la steppe déçue reprit son aspect maussade de juillet. Les herbes se flétrissaient, la vie se mourait. Les collines hâlées, d’un brun vert, lilas au loin, avec leurs tons paisibles comme des ombres, la plaine avec ses lointains brumeux et le ciel renversé dessus, semblant, dans la steppe où il n’y a ni forêts ni hautes montagnes, d’une profondeur et d’une transparence effrayantes, paraissaient à présent infinies et pétrifiées de langueur...

Comme il fait lourd et triste ! La calèche se hâte, et Iégorouchka voit toujours la même chose : le ciel, la plaine, les collines... Dans l’herbe, la musique s’est calmée. Les pluviers sont partis, on ne voit plus les perdreaux. Faute d’occupation, les freux tournoient au-dessus de l’herbe fanée, ils se ressemblent tous et ils rendent la steppe encore plus uniforme. »

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« Six faucheurs alignés brandissent leurs faux, qui brillent gaiement et, toutes ensemble, en mesure, font entendre leur « Vjji, vjji ! » »

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« À qui ce troupeau ? »

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« Déniska marchait autour d’eux et, s’efforçant de montrer que les concombres, les pâtés et les œufs que mangeaient les maîtres le laissaient complètement indifférent, se consacrait à l’extermination des taons et des mouches qui collaient sur le ventre et le dos des chevaux. »

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« ...cinq gros concombres jaunes appelés « jaunets »... »

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« Vibrant dans l’air comme un insecte, jouant de sa bigarrure, la canepetière s’éleva haut en ligne droite, puis, effrayée sans doute par le nuage de poussière, se jeta de côté : on la vit encore miroiter longtemps... »

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« Dans le crépuscule du soir, apparut une grande maison sans étage avec un toit de fer rouillé et des fenêtres obscures. Cette maison portait le nom d’auberge bien qu’elle se dressât sans berge au milieu de la steppe1. A quelque distance sur le côté, un malheureux petit verger de cerisiers entouré d’une haie mettait une tache sombre et, sous les fenêtres, leur lourde tête affaissée, se dressaient des tournesols endormis. Dans le verger crépitait une petite éolienne mise là pour éloigner les lièvres par son bruit. À part cela, à proximité de la maison, on ne voyait ni n’entendait que la steppe. »

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« Une minute après, la porte s’ouvrit, et Solomone, un grand plateau dans les mains, entra dans la pièce. En posant le plateau sur la table, il regardait ironiquement de côté et avait toujours son sourire bizarre. Maintenant, à la lumière de la petite lampe, on pouvait distinguer ce sourire : il était très complexe et exprimait beaucoup de sentiments, dont le dominant était un mépris manifeste. Il semblait penser à quelque chose de drôle et de bête, il ne pouvait souffrir quelqu’un et le méprisait, il se réjouissait de quelque chose et il attendait le bon moment pour lancer une raillerie blessante et se tordre de rire. Son long nez, ses lèvres grasses et ses yeux saillants et rusés semblaient tendus du désir d’éclater de rire. »

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« Si on lui pressait le nez, il en sortirait du lait. » (= il est trop jeune)

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« Mes filles, je les ai casées auprès d’hommes de bien, mes fils, j’en ai fait des messieurs, et maintenant je suis libre, j’ai fait mon travail, je peux m’en aller aux quatre vents. Je vis tranquillement avec ma moitié, je mange, je bois et je dors, je me réjouis de voir mes petits-enfants et je prie le bon Dieu : que me faut-il de plus ? »

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« À quoi je m’occupe ? répéta Solomone en haussant les épaules. Je fais la même chose que tout le monde. Vous le voyez : je suis larbin. Je suis le larbin de mon frère, mon frère est le larbin des voyageurs, les voyageurs sont les larbins de Varlamov, tandis que si j’avais dix millions, c’est Varlamov qui serait mon larbin. »

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Tout le chapitre IV ?

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« À droite noircissaient les collines qui semblaient cacher quelque chose d’inconnu et d’effrayant, à gauche le ciel au-dessus de l’horizon était inondé d’une lueur pourpre et on ne savait pas s’il y avait un incendie quelque part ou si la lune s’apprêtait à se lever. On voyait les lointains comme en plein jour, mais leur tendre teinte lilas, hachurée par les ténèbres du soir, avait disparu, et toute la steppe se cachait dans ces ténèbres comme les enfants de Moïsséï Moïsséïtch sous leur couverture. »

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« A peine le soleil est-il couché et la terre emmitouflée de ténèbres, que la langueur diurne est oubliée, tout est pardonné, et la steppe respire légèrement de sa vaste poitrine. Comme si, dans l’obscurité, l’herbe ne voyait pas sa vieillesse, elle devient le lieu d’un jeune et joyeux crépitement, inconnu dans la journée ; craquements, sifflements, grattements, basses, ténors et soprani de la steppe, tout se mêle en un grondement monotone, incessant, favorable aux souvenirs et à la mélancolie. Ce crépitement uniforme endort comme une berceuse ; on roule et on sent qu’on s’endort, mais voilà que retentit le cri saccadé, angoissé d’un oiseau qui veille encore, ou que se fait entendre un son indéterminé, semblable à une voix prononçant « ah ? » avec étonnement, et les paupières assoupies se ferment. Ou alors on longe un petit ravin plein de buissons et l’on entend un oiseau que les habitants de la steppe appellent splouk crier à quelqu’un « Splou ! Splou ! Splou ! (= je dors) », tandis qu’un autre rit ou sanglote hystériquement : c’est le hibou. Dieu sait pour qui ils crient et qui les écoute dans cette plaine, mais leurs cris sont pleins de tristesse et de plaintes... On sent l’odeur du foin, de l’herbe séchée, des fleurs attardées, odeur épaisse, sirupeuse et tendre.

À travers les ténèbres, on voit tout, mais il est difficile de distinguer la couleur et les contours des objets. Tout semble être autre chose qu’il n’est. On roule et soudain on voit devant soi, tout près de la route, une silhouette rappelant un moine : il ne bouge pas, il attend et il tient quelque chose dans ses mains... Ne serait-ce pas un brigand ? La figure s’approche, grandit, la voici à la hauteur de la calèche, et vous voyez que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. Ces figures immobiles qui attendent quelqu’un se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, passent la tête par-dessus les ronces : elles ressemblent à des hommes et inspirent les soupçons. »

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« À droite de la route, sur toute sa longueur, se dressaient des poteaux télégraphiques à deux fils. Rapetissant de plus en plus, à la hauteur du village ils disparaissaient derrière les isbas et la verdure, et puis reparaissaient dans le lointain lilas, sous forme de petits bâtons très petits et fluets, comme des crayons fichés en terre. Sur les fils étaient perchés des autours, des émerillons5 et des corbeaux qui considéraient avec indifférence le convoi en mouvement. »

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« – Mon opinion sur moi-même, c’est que je suis un homme perdu et rien de plus. »

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« Le Russe aime se souvenir mais n’aime pas vivre. »

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« Après le repas, tous se traînèrent jusqu’aux charrettes et se laissèrent tomber dans leur ombre. »

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« Lorsqu’on regarde longuement un ciel profond, sans en détacher les yeux, on ne sait pourquoi les pensées et l’âme s’unissent en un sentiment de solitude. On commence à se sentir irréparablement seul, et tout ce qu’on avait naguère cru proche et cher devient infiniment lointain et perd tout prix. Ces étoiles, qui regardent du haut du ciel depuis des millénaires, ce ciel insaisissable et les ténèbres, indifférents qu’ils sont à la vie brève de l’homme, lorsqu’on demeure seul à seuls avec eux et qu’on essaye d’en comprendre le sens, accablent l’âme par leur silence. On songe à la solitude qui attend chacun dans la tombe, et l’essence de la vie apparaît désespérée, atroce... »

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« Iégory »

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« Stiopka »

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« Avait-il entendu ces récits de quelqu’un d’autre ou les avait-il inventés lui-même dans un passé reculé, et puis, comme sa mémoire faiblissait, avait-il confondu le vécu et l’imaginaire et ne savait-il plus distinguer l’un de l’autre ? Tout est possible, mais ce qui est bizarre, c’est qu’à ce moment-là et pendant tout le voyage, lorsqu’il avait l’occasion de raconter, il accordait une préférence manifeste aux fantasmes et ne parlait jamais de sa propre expérience. »

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« – Les gars, dit-il, d’un ton suppliant. Chantons quelque chose de religieux !
Des larmes parurent dans ses yeux.
– Les gars ! répéta-t-il en pressant sa main contre son cœur. Chantons quelque chose de religieux ! »

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« – Notre mère la Russie est la plus grande du monde ! chanta soudain Kiroukha d’une voix sauvage, et avala de travers et se tut. L’écho de la steppe s’empara de sa voix, l’emporta, et il sembla que la Bêtise elle-même roulait à travers la steppe sur ses roues pesantes. »

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« Son visage à la petite barbiche grise, un visage simple, russe, hâlé, était rouge, humide de rosée et sillonné de veines bleues ; il exprimait autant de sécheresse que le visage d’Ivan Ivanytch, le même fanatisme de l’homme d’affaires. Cependant, quelle différence on sentait entre lui et Ivan Ivanytch ! Sur le visage de l’oncle Kouzmitchov, outre »

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« ...une sorte de mélancolie imprécise se fit sentir en tout »

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« Pantéléï ne faisait que soupirer, se plaindre de ses pieds et évoquer à chaque instant l’insolence de la mort. »

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« – Je suis triste ! »

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« ...les nôtres, ils passent la nuit dans la steppe : ils vont souffrir, les pauvres ! »

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« La pastèque et le melon qu’il avait mangés lui avaient laissé dans la bouche un goût déplaisant de métal. En outre, les puces piquaient. »

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« Pour se débarrasser de rêves pénibles, Iégorouchka ouvrit les yeux et se mit à regarder le feu. »

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« Derrière elle était assis un chien roux à oreilles pointues. Apercevant les visiteurs, il courut à la grille et se mit à aboyer d’une voix de ténor (tous les chiens roux sont des ténors). »

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Tesson, Sylvain

Dans les forêts de Sibérie, Gallimard

<blockquote> « Dans les Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, détenu dans un goulag de Sibérie, se souvient des pins nains qui entouraient le camp : lorsque la température se réchauffait, en mai, les arbres se libéraient de la couche de neige. Ils se redressaient, ils annonçaient le printemps, l’espoir. »

« Il règne un silence rare et l’air est doux. Le thermomètre indique – 15 oC. »

« Ce matin, – 3 oC. Première journée printanière. Les mésanges affluent sous la fenêtre sud. Soudain, des bourrasques agitent les cèdres et la neige tombe. Le paysage est rayé de filandres grises. »

« Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt... »

« Cette nuit, la cabane a craqué de tous ses joints. Les gémissements du bois se mêlaient aux explosions de la glace. »

« Un lynx est venu visiter le camp cette nuit. Il a laissé des traces autour de la tente. »

« Il fait – 2 oC et je déjeune dehors, sur la table de la plage. Les mésanges valsent, ivres de chaleur. Les stalactites gouttent au rebord de l’auvent. La première vraie journée de printemps... »

« En Russie, tout s’accomplit dans la précipitation : la vie est un endormissement coupé de spasmes. »

« Les hydroglisseurs sont des fleurons de la sidérurgie russe. »

« La glace est rongée par les vers. »

« Pour appâter les bêtes, Volodia a rempli des bidons avec de la graisse de phoque. »

« Deux élans contradictoires fomentent la renaissance. Le jaillissement de ce qui était enfoui dans le sol et l’épanchement de ce qui était contenu dans les hauteurs.
Ce qui s’épanche : l’eau dévalant des sommets, les torrents lavant la face des versants, les fourmis débordant de leurs marmites, la sève perlant sur l’écorce des pins, les stalactites s’allongeant vers le sol, les ours et cervidés quittant les plateaux pour chercher pitance sur les grèves. »

« Le Baïkal est propre grâce à ses charognards. »

« Manger un blini arrosé de thé brûlant. »

« L’orage porte sa dévastation au sud. Le lac se remet. Dans l’air frais, sous un ciel satiné, la houle libérée soulève les plaques de glace à la dérive. Les éclats de l’ancien vitrail se disloquent au moindre contact dans un froissement de soie rêche. La débâcle a libéré la pulsation du lac. J’installe le tabouret sur une plaque de banquise et passe la soirée à dériver lentement. Les eaux sont revenues ! Les eaux sont revenues ! »

« Une escadrille de fuligules morillons se pose sur un pan d’eau ouvert entre trois immenses festons de glace. Ils décollent en formation parfaite dans la direction de la Mongolie. »

« Cerfs, lynx et ours vaquent près de la cabane, les chiens dorment derrière la porte, les mouches vrombissent sous l’auvent. Les royaumes se jouxtent. »

« ...une route en lacets — une serpentine comme on dit en russe, selon l’acception française du XVIIIe siècle —... »

« V.E. me sert du phoque en daube au petit déjeuner. Cette viande est une charge nucléaire, elle explose dans la bouche et pulse sa force dans les vaisseaux du corps. »

« J’attrape huit ombles. »

« L’air est chargé d’insectes. Un vrombissement s’élève dans l’air aux premières lueurs et ne le désemplit qu’à la nuit. Des scarabées escaladent les poutres de la cabane, des capricornes colonisent mes étagères. Des taons aux yeux cauchemardesques agacent les chiens. »

« ...soleil brûlant (+22 oC !) »

« Je pêche un omble de trois kilos. »

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Wilk, Mariusz

La maison du vagabond, Éditions Noir sur blanc, traduction Agnieszka Zuk

<blockquote>« J’ai observé maintes et maintes fois la fonte des glaces sur l’Onega depuis la fenêtre de mon bureau et le spectacle est à chaque fois différent. Le mystère de la transfiguration de la nature morte en élément liquide. Imaginez un espace vide devant vous, un champ blanc pris dans les glaces et enseveli sous la neige jusqu’à l’horizon, muet et immobile pendant de longs mois, aucune trace de vie, aucun mouvement, rien. Rien que le vent qui tresse parfois des panaches de poussière blanche, les pourchasse un temps puis les envoie balader. Même le soleil est incapable de ranimer ce paysage pétrifié vu que lui-même n’en mène pas large l’hiver et, pointant sa tête au-dessus de l’horizon comme hors d’une tranchée, il pisse furtivement, suintant une lueur jaune sur la glace. C’est seulement en avril, lorsque les ombres s’allongent, que la glace prend l’eau et noircit. C’est le signe que le mystérieux spectacle de l’Onega va bientôt commencer. »

Sur l’eau de bouleau, qu’il suffit d’entailler au printemps pour en faire couler la sève. Ça se boit, c’est bon pour tout un tas de trucs, et on peut aussi le laisser fermenter pour en faire un braga : « il suffit d’ajouter un peu de sucre et de levain naturel et, quelques jours plus tard, on peut se délecter d’une boisson légèrement pétillante à petite teneur en alcool. »

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Winckler, Martin

La maladie de Sachs, POL (ici via l’adaptation radio pour France Culture)

<blockquote> « Qu’est-ce qui vous inquiète exactement ?
— Mais tout ! » </blockquote>

Un herbier pour Morphine(s), version 18 (28 décembre 2017)

Alexievitch, Svetlana

Les cercueils de zinc

Ce passage au cours duquel une mère racontera vouloir absolument rêver de son fils, mort à la guerre, mettant sous son oreiller des trucs lui ayant appartenu pour le faire apparaître, en vain (j’ai oublié où ça se trouve et je n’ai pas corné la page).

Benjamin, Walter

Sens unique, Maurice Nadeau, traduction Jean Lacoste

<blockquote> « Des planches sales forment le fond argileux dans lequel, brillantes dans l’air froid, quelques rares couleurs se dissolvent. » (P. 201) </blockquote>

Boulgakov, Mikhaïl

Tout Récits d’un jeune médecin
Tout Morphine

Colautti, Ricardo

La trilogie Sebastián Dun, Éditions de l’Ogre, traduction Guillaume Contré

<blockquote>« M. Juan était mon confident et moi, j’étais son confident. »</blockquote>

Golovanov, Vassili

Éloge des voyages insensés, Verdier, traduction Hélène Châtelain

Piter = Saint-Petersbourg

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« Qu’est-ce qu’il disait, Korepanov ? Que sur l’île existeraient deux temps parallèles : le temps de l’abstinence et le temps de la soûlerie ? Et qu’il valait mieux ne pas arriver dans le second ? » (P. 12)

« Je me souviens de bancs d’argile émergeant de l’eau, luisants comme des dos de baleines. Nous sommes remontés plusieurs fois dans le canot : lorsque nous trouvions une coulée d’eau profonde entre les fonds qui se dénudaient, nous mettions le moteur en marche et foncions à travers ce labyrinthe d’agile.
Puis, nous sautions de nouveau à l’eau et, de nouveau, nous tirions le canot.
Autour de nous, un univers né de l’argile.
Argile des bancs de sable : argile grise, la plus tendre, la plus fine qu’il m’ait été donné de voir. Argile que rien, jamais, n’a effleuré ; argile primordiale, dans sa forme originelle, travaillée par l’eau jusqu’à devenir idéalement lisse ; argile s’accumulant, gonflant ici d’année en année, couche après couche, siècle après siècle , argile vivant d’une vie sombre et aveugle, respirant d’un souffle primaire, lourd et cru ; principe mis à nu du monde où seuls de minuscules touffes d’algues iodées et des vers d’eau survivent en s’y accrochant... »

(P. 170)

« Nous ne savons rien du nickel coulé près de Kolgouev en 1978 avec des déchets radioactifs, nous ne savons rien des bases de sous-marins atomiques près de Mourmansk, ni du polygone nucléaire de la Nouvelle-Zemble, et encore moins des autres bases situées dans les lieux les plus reculés du monde. »

(P. 250)

« Nous quittons l’espace vierge qui nous a accueillis pendant dix jours... Et pendant ces dix jours, nous nous sommes tant et tant gorgés de cet espace, que je me demande comment nous n’avons pas explosé : nous l’absorbions sans retenue, comme l’air qu’on respire, pour longtemps, pour des années. Et lorsque, après trois ans, je suis revenu à Kolgouev, j’ai compris à quel point cet espace basique, matriciel s’était imprimé en moi, et qu’il y avait bien des choses auxquelles, désormais, je n’avais plus besoin de prêter attention : je pouvais tranquillement m’attacher à des détails et photographier ceux qui me faisaient signe : « buisson de saule après la neige », « lentille » (un petit lac qui reposait dans la toundra à la veille de l’été, encore recouvert d’une lentille de glace), « minerai des marais » (ça, c’était au moment du dégel. Quand j’étais petit, on nous disait, en cours d’histoire, que nos ancêtres extrayaient le fer d’un certain « minerai des marais » que j’étais curieux de découvrir et que j’ai vu là — dépôts rouge brun d’une rouille absolument pure, véritables chaudrons creusés dans une terre saturée de rouille elle aussi, tiges de plantes durcies de rouille transformant les marécages en jugnles brun métallisé, coulées de rouille, légères suspensions de rouille au fond des marais criblés de bulles de gaz : des dizaines, des centaines de tonnes de rouille) ; « poisson sur la neige » (les écailles argentées du lazazret scintillant d’un éclat particulier sur la neige tardive et granuleuse) ; « gouttes » (impressionnant talus de neige avec des gouttes au bord des surplombs), et « horizon lointain ». »

(P. 327)

« La nuit, je vois un spectacle stupéfiant : après minuit, sur le lac, le brouillard masque totalement le soleil, et la rive opposée s’assobrit au point que je ne distingue plus que celle sur laquelle nous nous tenons, et la surface lisse de l’eau se fondant lentement dans la brume avant d’y disparaître. Mais au-dessus du brouillard, le ciel est parfaitement bleu et sa clarté froide se reflète dans l’eau. Ainsi la masse diffuse du brouillard occupe le milieu du tableau, l’eau se fond dans le ciel, et le ciel dans l’eau, sans ligne de partage, sans frontière, sans ligne d’horizon. À travers ce vide du brouillard, il me semble que le ciel est sur le point de basculer sur moi. Une oie passe et son reflet pâlit dans le miroir embué du lac. Dans ce monde d’eau et de ciel confondus, il n’y a rien, rien que les voix des oiseaux de nuit. L’eau, le vide, le reflet de deux nuages jaunâtres dans le bleu du lac. Personne à des kilomètres à la ronde. Une paix hallucinante. »

(P. 401)

Sieno (prénom)

« Sur les dix-neuf jours que nous avons passés en juillet et août en divers endroits de l’île, la température n’a jamais dépassé +9 °C, et encore cela ne s’est produit qu’une seule fois, à midi ; le plus souvent elle oscillait entre +4 °C et +5 °C, en baissant de temps en temps jusqu’à +2 °C ou +1 °C, tandis qu’à Kanine régnait une température de +10 °C à 12 °C, et immédiatement après notre arrivée de Koulgouev, sur la vôte de Timansk, elle est montée jusqu’à +15 °C. »

(P. 481-482)

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Kerouac, Jack

Sur la route (le rouleau original, Gallimard, traduction Josée Kamoun

<blockquote> « Je suis allé prendre un Coca vite fait dans une petite épicerie le long des voies, et voilà qu’entre un jeune Arménien mélancolique, le long des wagons de marchandises rouges, et juste à ce moment-là on entend hurler une loco. »

« Quand le soleil est devenu rouge… »

« ...il se carapatait dans les rues comme une grosse araignée... »

« Hinkle était parti balader son fantôme dans les rues de la ville... »

« On aurait dit que j’avais des nuées de souvenirs qui remontaient à 1750 en Angleterre, et que je me trouvais réincarné à San Francisco dans une autre vie, un autre corps. »

« C’est le lendemain que tout est arrivé »

« Neal et moi, on frissonnait dans les haillons du jour. »

« ...elle rentre chez elle, je ne la reverrai plus jamais... »

« ...il avait le sang trop chaud ; ses narines se dilataient ; mais il lui manquait la sainteté native et singulière qui lui aurait permis d’échapper aux verrous du destin... »

« ...sa silhouette s’amenuisait, s’amenuisait... »

« ...noires comme la lune... »

</blockquote>

Pasternak, Boris

Le docteur Jivago, Gallimard (traduction Louis Martinez , Jacqueline de Proyart , Hélène Peltier-Zamoyska et Michel Aucouturier traducteur ou traductrice non précisé par l’éditeur )

<blockquote> « La tempête était seule au monde, seule et sans rival. » (P.15)

« Les champs succédaient aux champs. Les forêts les reprenaient sans cesse dans leur étreinte. L’âme s’accordait à la large cadence de ces espaces toujours recommencés. On avait envie de rêver et de penser l’avenir. » (P. 17)

« Comme elle, c’était un homme libre... » (P. 18)

« Le corps gisait dans l’herbe auprès du remblai. Un mince filet de sang coagulé barrait d’un trait noir et net son visage, qui paraissait biffé d’une croix. Le sang ne paraissait pas être son sang, du sang sorti de ses veines mais une surcharge, une addition extérieure, un emplâtre, ou une éclaboussure de boue séchée, ou une petite feuille de bouleau humide. » (P. 26)

« C’était son épaule, c’était sa jambe, et pour tout le reste, c’était plus ou moins elle-même, son âme ou son être, aux limites tracées d’une main sûre et qui s’élançait avec confiance dans l’avenir. » (P. 40)

« Des locomotives sous pression attendaient, prêtes à partir, bprulant les nuages froids de l’hiver de leurs bouffées de vapeur bouillante. » (P. 42)

« ...Tiverzine était vêtu pour l’automne. » (P. 48)

« Le jardin projetait des ombres violettes dans le cabinet. À la manière dont ils regardaient dans la chambre, on aurait dit que les arbres voulaient étendre sur le plancher leurs branches vêtues d’un givre pesant, qui ressemvlait à des coulées figées de stéarine mauve. »

« Les toits jasaient entre eux comme au printemps. C’était le dégel. » (P. 62)

« "Le sort des opprimés est enviable. Ils ont quelque chose à dire sur eux-mêmes. Ils ont toute la vie devant eux." C’était Son avis. C’était l’avis du Christ. » (P. 67)

« Iouriatine (ville) » (P. 72)

« Mais un gel féroce mêlé de brouillard paraissait détraquer l’espace et le fragmenter en morceaux disparates. La fumée ébouriffée et loqueteuse des feux en plein vent, le crissement des pas et le grincement des patins de traîneaux contribuaient à leur donner l’impression qu’ils étaient en route depuis Dieu combien de temps déjà, et qu’ils s’étaient fourvoyés à une distance effrayante. »

« Quatre ans plus tôt, lorsqu’il était en première année, il avait passé tout un trimestre à faire de la dissection dans les sous-sols de l’Université. Il descendait dans le souterrain par un escalier coudé. Par petits groupes, ou chacun de son côté, des étudiants ébouriffés étaient massés dans le fond de l’amphithéâtre d’anatomie. Les uns, derrière un rempart d’ossements, rabâchaient leurs cours et feuilletaient de vieux manuels usés et défraîchis, d’autres anatomisaient en silence dans les coins, d’autres faisaient les pitres, lançaient des plaisanteries et donnaient la chasse aux rats qui couraient en grand nombre sur les dalles de la morgue. Dans la pénombre on voyait luire comme du phosphore des cadavres inconnus dont la nudité frappait le regard : de jeunes suicidés non identifiés, des noyées bien conservées et encore intactes. Les sels d’alumine qu’on leur avait injectés les rajeunissaient et leur donnaient une rondeur trompeuse. On disséquait les cadavres, on les découpait et on les préparait, et la beauté du corps humain restait fidèle à elle-même jusque dans leur moindre fragment, si bien que l’étonnement que l’on éprouvait devant le corps entier d’une ondine jetée n’importe comment sur le zinc de la table ne cessait pas lorsqu’il se reportait sur un de ses bras détachés ou sur une de ses mains tranchées. L’odeur de la formaline et du phénol remplissait le sous-sol, et l’on sentait partout la présence d’un mystère : c’était le destin inconnu de ces corps allongés, c’était le mystère même de la vie et de la mort, qui s’installait ici tout à son aise, comme à son domicile ou à son quartier général.
La voix de ce mystère, plus forte que tout le reste, poursuivait Ioura et le gênait dans ses exercices d’anatomie. Mais elle n’était pas la seule à le gêner ainsi dans sa vie. Il s’y était fait, et si elle le distrayait de ses occupations, cette gêne ne l’inquiétait pas. » (P. 87-88)

« La chambre portait les traces du branle-bas récent. Une infirmière s’affairait silencieusement autour de la table de nuit. Autour d’elle traînaient des serviettes froissées et des essuie-mains humides qui avaient servi de compresses. L’eau du rinçoir était légèrement rose de sang craché. On y voyait nager des débris d’ampoules et des touffes de coton gonflées par l’eau.
La malade était inondée de sueur et humectait ses lèvres sèches du bout de sa langue. Ses traits s’étaient fortement tirés depuis ce matin, où Ioura l’avait vue pour la dernière fois.
Ne serait-ce pas une erreur de diagnostic ? pensa-t-il. Tous les symptômes de la pneumonie striduleuse. On dirait que c’est la crise. Il salua Anna Ivanovna, lui dit une de ces phrases creuses d’encouragement que l’on prononce toujours en pareil cas, puis fit sortir la garde-malade. Prenant la main d’Anna Ivanovna pour tâter son pouls, il alla chercher de l’autre main son stéthoscope dans la poche de son blouson. Par un mouvement de la tête, Anna Ivanovna lui fit comprendre que c’était inutile. Ioura vit qu’elle lui voulait autre chose. Rassemblant ses forces, Anna Ivanovna parla :
— Ils ont voulu me confesser... La mort est là... Elle peut à chaque instant... Quand on va se faire arracher une dent, on a peur, on a mal, on se prépare... Et maintenant, ce n’est pas une dent, c’est moi tout entière, toute la vie... crac, et dehors, comme avec des tenailles... Et qu’est-ce que c’est ? ... Personne n’en sait rien... J’ai le coeur serré et j’ai peur.
Anna Ivanovna se tut. Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Ioura ne disait rien. Au bout d’un instant, Anna Ivanovna continua.
— Tu as du talent... Et quand on a du talent... ce n’est pas comme tout le monde... Tu dois savoir quelque chose... Dis-moi quelque chose... Tranquillise-moi. » (P. 89)

« Maintenant qu’elle sortait pour la seconde fois dans la rue, Lara s’aperçut enfin de ce qui se passait autour d’elle. C’était la ville. C’était l’hiver. C’était le soir.
Il gelait. LEs rues étaient couvertes d’une glace noire, épaisse comme des fonds de bouteilles de bière cassées. Respirer faisait mal. L’air était bourré de givre gris et paraissait chatouiller et piquer Lara de sa toison hérissée, exactement comme la fourrure grise de sa cravate givrée irritait sa peau et entrait dans sa bouche. Le coeur battant, elle parcourait les rues à demi désertes. Sur son chemin, elle voyait fumer les portes des cafés et des gargotes. On voyait émerger du brouillard des visages gelés, rouges comme du saucisson, des naseaux de chevaux et des museaux de chiens barbus et couverts de glaçons. LEs fenêtres recouvertes d’une épaisse couche de givre et de neige paraissaient enduites de craie, et sur leur surface opaque on voyait se mouvoir les reflets colorés des arbres de Noël allumés et les ombres des convives en réjouissance, comme si, sur des draps blancs tendus devant une lanterne magique, on projetait aux passants des ombres chinoises. » (P. 101)

« C’était l’hiver où Ioura écrivait son mémoire sur les éléments nerveux de la rétine pour la médaille d’or de l’Université. Bien qu’il eût étudié la médecine générale, Ioura avait de l’oeil la connaissance approfondie d’un futur oculiste.
Cet intérêt qu’il portait à la physiologie de la vue révélait l’autre aspect de sa nature, — ses dons créateurs et ses réflexions sur l’essence de l’image et la structure de l’idée logique. » (p. 103)

« L’essentiel, alors, n’était pas en lui. A peine concevait-il en ce temps-làqu’il y eût un certain Ioura, lui-même, qui existât séparément et présentât un intérêt ou une valeur quelconque. L’essentiel, alors, était ce qu’il y avait autour de lui. Le monde extérieur l’investissait de toutes parts, palpable, infranchissable et incontestable comme une forêt, et si la mort de sa mère l’avait à ce point ébranlé, c’était bien parce qu’il s’était perdu avec elle dans cette forêt et qu’il y était soudain resté seul et sans elle. Cette forêt, c’étaient tous les objets du monde, — c’étaient les nuages, c’étaient les enseignes de la ville et les boules des échelles d’incendie, c’étaient les frères convers qui galopaient devant la calèche de la VIerge avec des oreillettes en guise de bonnet sur leurs têtes découvertes devant le saint sacrement. Cette forêt, c’étaient les vitrines des magasins dans les passages et, à une hauteur inaccessible, le ciel nocturne habité par les étoiles, le Bon Dieu et les saints. » (P. 112)

« Vous êtes restée assez longtemps couchée. Vous avez été souffrante quelque temps, ça suffit comme ça. Maintenant, il faut vous lever. Changez de chambre, mettez-vous au travail, terminez vos études. » (P. 123)

« Lioudmila Kapitonovna était une jolie femme à la poitrine haute et à la voix basse. » (P. 125)

« Brusquement, un souvenir lui revint : au pavillon de chirurgie de l’hôpital de l’Exaltation de la Croix, auquel il était attaché, une malade venait de mourir. Iouri Andréiévitch affirmait qu’elle avait un échinocoque du foie. Cette opinion était contestée. L’autopsie devait avoir lieu ce jour-là. On allait savoir la vérité. Mais le dissecteur de leur hôpital était un ivrogne invétéré. Dieu sait comment il s’y prendrait.
L’obscurité descendait vite. On ne distinguait plus rien au-dehors. Comme par un coup de baguette magique, l’électricité s’alluma à toutes les fenêtres.

(...)

— Un échinocoque. Ça, c’est un digagnostic. On ne parle plus que de ça. » (P. 131-134)

« Tonia sombrait dans la brume des souffrances qu’elle avait traversées, elle paraissait nimbée d’épuisement. Elle s’élevait au milieu de la salle comme, au milieu d’une baie, un navire qui viendrait de jeter l’ancre et se serait vidé de son chargement d’âmes nouvelles, amenées on ne sait d’où sur le continent de la vie à travers l’océan de la mort. » (P. 134)

« Près de la route forestière, de jeunes soldats fatigués et couverts de poussière, la vareuse trempée de sueur aux omoplates et sur la poitrine, étaient couchés par terre à plat ventre ou sur le dos, les jambes écartées dans leurs lourdes bottes. C’était tout ce qui restait d’une section durement éprouvée. On les avait relevés d’un combat qui durait depuis plus de quatre jours et envoyés à l’arrière pour un court repos. Les soldats étaient couchés comme s’ils étaient de pierre, ils n’avaient plus la force ni de sourire, ni de dire de gros mots, et pas un seul ne tourna la tête quand on entendit grincer dans le bois quelques charrettes qui s’approchaient rapidement. Au grand trot, dans des brouettes sans ressorts, qui faisaient sauter en l’air leurs malheureux occupants et achevaient de leur briser les os et de leur retourner les entrailles, on amenait des blessés à l’ambulance. Là, on leur dispenserait les premiers secours, on les panserait à la hâte et, en cas d’extrême urgence, on expédierait une opération. ON les avait ramassés, ces innombrables blessés, une demi-heure plus tôt, pendant une courte accalmie, dans le champ qui s’étendait devant les tranchées. Une bonne moitié d’entre eux étaient sans connaissance. » (P. 147-148)

« Par miracle, les villages étaient encore intacts dans ce secteur. Ils formaient un îlot que l’océan des destructions avait épargné on ne savait comment. » (P. 149)

« Au fond de la dépression, il y avait une gare. Jivago décrivit les lieux en détail : les montagnes couvertes de pins et de sapins vigoureux, avec des paquets de nuages blancs agrippés sur leurs flancs et des escarpements de granit ou de schiste gris qui faisaient des trous au milieu des forêts, comme des plaques pelées et râpées dans une épaisse peau de bête. C’était un sombre matin d’avril, gris et humide comme ce schiste, comprimé de partout par les hauteurs, immobile et étouffant. Une étuve. La vapeur pesait sur la vallée et tout fumait, tout s’étirait en colonne de fumée, la fumée des locomotives dans la gare, la buée grise des prairies, les montagnes grises, les forêts sombres, les nuages sombres. » (P. 151)

« Je peux arriver n’importe quand, sans prévenir. J’essaierai quand même de télégraphier. » (P. 164)

« Zybouchino » (ville) (P. 166)

« Il y a campagne et campagne. Tout dépend des habitants. Dans certains villages la population aime le travail et travaille. Là, ça va à peu près. Dans d’autres, c’est vrai, il n’y a que des ivrognes. Dans ces cas-là c’est le désert. C’est horrible à voir. » (P. 178)

« La liberté ! La vraie liberté, pas celle des mots et des revendications, mais celle qui tombe du ciel, contre toute attente. La liberté par hasard, par malentendu.
Et comme tous les hommes sont immenses et désarmés ! Vous avez remarqué. Comme si chacun était écrasé par lui-même, par la force héroïque qu’il a découverte en lui. » (P. 179-180)

« C’était ainsi tout au long de la route. Partout le même bruit de foule, partout les mêmes tilleuls en fleur. » (P. 192)

« La nuit, à Soukhinitchi, un porteur obligeant à l’ancienne mode, conduisant Jivago par des chemins sans lumière, le fit entrer par-derrière dans le wagon de deuxième classe d’un train qui venait d’arriver et que les horaires n’avaient pas annoncé. » (P. 192)

« Le train mystérieux avait une destination spéciale, il allait assez vite, s’arrêtait peu de temps ; il se déplaçait, semblait-il, sous contrôle militaire. Dans les wagons on pouvait circuler à l’aise. » (P. 193)

« La bougie avait été allumée par le seul voyageur du compartiment. C’était un jeune homme blond, sans doute fort grand, si l’on en jugeait par la longueur de ses bras et de ses jambes, trop mobiles aux jointures, comme les pièces mal vissées d’un objet démontable. Le jeune homme était renversé avec nonchalance sur la banquette, près de la vitre. À la vue de Jivago, il fit poliment mine de se lever et, au lieu de rester couché à demi, comme auparavant, adopta une pose plus corrrecte. » (P. 193)

« C’était cela la vie, c’était cela l’épreuve, c’était cela le but des chercherus d’aventures, c’était cela le but final de l’art : retrouver les siens, rentrer chez soi, recommencer sa vie. » (P. 200)

« Pendant ce temps, l’interminable couloir coudé qui consuisait au service des accouchements et le long duquel les mères étaient installées s’était rempli du choeur geignard de dix ou quinze voix de bébés, et les infirmières, rapidement, pour que les nouveau-nés ne prissent pas froid, les avaient apportés à leur mère ; chacune en tenait deux sous les bras, comme de grands paquets d’emplettes. » (P. 211)

« Mais il sortit de la chambre comme si on l’avait aspergé d’eau froide, avec le sentiment d’un mauvais présage. » (P. 213)

« Pendant les quelques jours qui suivirent, il découvrit à quel point il était seul. Il n’en faisait reproche à personne, il avait apparemment recherché cette solitude et l’avait obtenue. » (P. 214)

« Mais en ces jours où triomphait le matérialisme, la matière s’était transformée en notion, la nourriture, le bois n’existaient plus ; on parlait de la « question alimentaire », du « problème du chauffage ». » (P. 223-224)

« Il serait devvenu fou sans ses petites habitudes, ses travaux, ses soucis. Sa femme, son enfant, la nécessité de gagner de l’argent le sauvèrent. Il fut sauvé par le quotidien, par l’humble, par l’habituel, par son travail, par les soins qu’il donnait aux malades.
Il comprenait qu’il n’était rien devant la monstrueuse machinerie de l’avenir, il redoutait cet avenir et il l’aimait, il en était secrètement fier et, pour une dernière fois, comme dans un adieu, il regardait avidement les nuages et les arbres, les hommes qui marchaient dans la rue, la ville russe qui n’en pouvait plus de malheur, il était prêt à se sacrifier pour que tout allât mieux, et il ne pouvait rien faire. » (P. 224)

« ...un home qui avait dû être robuste, mais qui avait maigri et dont la peau faisait des poches. » (P. 226)

« ...il trébucha au coin de la rue sur un homme étendu sans connaissance en travers du trottoir. L’homme était couché les bras encroix, la tête reposant sur le butoir d’une porte cochère, les pieds dans le ruisseau. De temps en temps, il poussait de faibles soupirs. Aux questions du docteur qui essayait de le ranimer, il répondit par un bredouillement incohérent, puis il perdit de nouveau conscience. Sa tête était meurtrie, ensanglantée, mais un examen rapide montra que les os du crâne étaient intacts. Le blessé avait dû être victime d’une attaque à main armée. » (P. 229)

« Le docteur en profita pour fourrer avec la rapidité de l’éclair une cuiller dans la gorge de son fils, aplatir sa langue et observer sa gorge, rouge comme une groseille, et ses amygdales gonflées, couvertes de peaux. Iouri Andréiévitch s’alarma de ce qu’il avait vu. » (P. 231)

« À côté des richards bien vêtus, de bourgeois et d’avocats de Pétersbourg, on pouvait voir, mis dans le même sac que la classe exploitante, des cochers de fiacre, des frotteurs de planchers, des garçons de bains publics, des fripiers tatares, des fous échappés aux « maisons jaunes » qu’on venait de supprimer, des petits commerçants et des moines. » (P. 264-265)

« ...Ogryzkova, une fille maigre, albinos, la « môme-narine », la « seringue », comme l’appelait Tiagourova, qui ne lui ménageait pas les sobriquets humiliants. » (P. 269)

« La nuit était obscure. Sans cause visible d’arrêt, le train se trouvait près d’une borne. La ligne semblait normale ; elle était encadrée de sapins et traversait une plaine. LEs voisins de Iouri Andréiévitch, qui étaient descendus avant lui, et qui battaient la semelle devant le wagon, déclarèrent qu’il n’y avait pas eu d’accident, à leur connaissance, mais que le chauffeur avait arrêté le train sous prétexte que la région était menacée et qu’il refusait de conduire plus loin le convoi tant qu’une draisine n’aurait pas vérifié l’état de la ligne. Les voyageurs lui avaient envoyé des délégués pour l’amadouer et, en cas de nécessité, pour lui graisser la patte. ON racontait que les marins s’en étaient mêlés. Ils s’auraient s’y prendre, eux.
Pendant qu’on expliquait tout cela à Jivago, il voyait les éclairs crachés par la cheminée et le cendrier embraser la neige, devant la voie ferrée, près de la locomotive, comme aurait fait la flamme haletante d’un bûcher. Soudain, une langue de feu éclaira vivement la plaine enneigée et des silhouettes qui se glissaient le long du châssis de la locomotive.
En tête, dans un éclair, on vit le chauffeur. Il courut jusqu’au bout de la passerelle, s’envola d’un bond au-dessus des butoirs et disparut. Les marins qui le poursuivaient en firent autant. On les vit courir jusqu’au bout de la grille à feu, sauter en l’air et disparaître comme par enchantement.
Attirés par le spectacle, Iouri Andréiévitch et quelques curieux s’élancèrent vers la locomotive. Dans le morceau de plaine nue qui s’étendait devant le train, voici ce qu’ils virent :
À une certaine distance de la voie se trouvait le chauffeur, enfoncé dans la neige vierge jusqu’à mi-corps. Les marins, empêtrés eux aussi jusqu’à la taille, faisaient un demi-cercle autour de lui, comme des rabatteurs autour d’une bête. » (P. 274)

« — L’enneigement est profond ?
— Non, on ne peut pas dire... C’est par bandes. Le blizzard soufflait de biais, il a pris la voie en écharpe. Le plus dur se trouve vers la moitié du parcours. Il y a trois kilomètres de dépression. Là, on aura fort à faire. Tout l’endroit est recouvert, complètement. Après, ça va. C’est la taïga. La forêt a protégé la voie. Avant la dépression, ce n’est pas terrible, l’endroit est plat. Le vent l’a dégagé. » (P. 277)

« Soudain, tout changea, le pays et le temps. La plaine disparut, on s’enfonça entre des collines et des plateaux. Le vent du nord, qui soufflait jusqu’ici, tomba. Le vent venait du sud, tiède comme le souffle d’un poêle ouvert.
La forêt s’étendait par paliers sur les montagnes. Quand la voie traversait une zone boisée, le train grimpait une pente raide à laquelle succédait une descente assez douce. Il rampait en soufflant vers les bois et s’y traînait avec peine, comme un vieux forestier guidant une foule de voyageurs qui se retourneraient sans cesse et observeraient tout.
Mais il n’y avait rien à voir. Au fond de la forêt, c’était le sommeil et la paix de l’hiver. De temps en temps, seulement, des buissons ou des arbres bruissaient en libérant leurs branches basses de la neige qui peu à peu se tassait, comme s’ils ôtaient un collier ou dégrafaient un col trop serré.
Iouri Andréiévitch sombra dans le sommeil. Pendant toutes ces journées il resta sur sa couchette, là-haut, à dormir ; il se réveillait, réfléchissait, tendait l’oreille. Mais il n’y avait rien à entendre. » (P. 282)

« Sous la croûte de neige disloquée, l’eau se mit à courir et à chanter. Les entrailles impénétrables des forêts frémirent. Tout s’y réveillait. » (P. 282-283)

« Au milieu de la nuit, Iouri Andréiévitch s’éveilla, plein d’un sentiment confus de bonheur assez intense pour le réveiller. Le train était arrêté. La gare baignait dans l’obscurité vitreuse d’une nuit blanche. Cette ombre claire était pleine d’on ne sait quoi de délicat et de puissant à la fois qui suggérait un grand paysage dégagé.
La gare devait être située sur une hauteur, dominant un horizon large, libre.
Sur le quai, conversant à voix basse, passaient des ombres aux pas silencieux. Cela attendrit Iouri Andréiévitch. Il vit dans la discrétion des voix et des pas un respect de l’heure tardive, un souci du sommeil des voyageurs, qui avaient disparu depuis la guerre.
Le docteur se trompait. Comme partout ailleurs, le quai retentissait de hurlements, de lourds bruits de bottes. Mais non loin de là il y avait une cascade. C’était elle qui dilatait la nuit blanche et l’animait d’un souffle de fraîcheur et de liberté. C’était elle qui avait rempli le docteur endormi de ce sentiment de bonheur. Le bruit constant et régulier de la chute d’eau régnait sur tous les bruits de la gare et leur donnait l’apparence menteuse du silence. » (P. 284)

« Au-delà de la fenêtre contre laquelle ils étaient couchés le cou tendu, s’étalait une plaine immense, entièrement inondée par la crue. La rivière avait débordé et l’un de ses bras venait frôler le talus. Du haut des couchettes, on croyait voir le train glisser doucement sur l’eau. » (P. 287)

« ...le nom qu’on donne au pivert dans l’Oural : "Ronja". » (P. 288)

« La tête de Jivago baignait dans la sueur dont son oreiller était trempé. » (P. 293)

« Je vais à la recherche du silence. Je veux un trou perdu, l’inconnu. » (P. 303)

« La chaleur était accablante. Le soleil chauffait à blanc les rails et les toits des wagons. La terre, noire de pétrole, brûlait avec un chatoiement jaune comme du métal doré. » (P. 308)

« Entre parenthèses, ne vous fâchez pas, mais vous avez un nom imprononçable. » (P. 310)

« Pendant ce temps, le train manoeuvrait. Chaque fois qu’il arrivait au dernier aiguillage, à la hauteur du disque, l’aiguilleur, une femme âgée qui portait un bidon de lait attaché à sa ceinture, changeait son tricot de main, se penchait et renversait le levier, obligeant le train à repartir en marche arrière. Tandis qu’il s’éloignait lentement, elle se redressait et brandissait à sa suite un poing menaçant. » (P.313)

« Livéri (Livka) », prénom. (P. 316)

« Projetant en avant ses pattes cartilagineuses, un poulain moreau corait derrière la jument blanche ; il était noir comme la nuit, avec une petite tête frisée, il ressemblait à un jouet en bois sculpté. » (P. 322)

« Je suis un peu enrhumé. Je tousse et j’ai certainement un peu de fièvre. Toute la journée, j’ai comme une boule qui me monte à la gorge et me coupe le souffle à la hauteur du larynx. Je suis dans de mauvais draps. C’est l’aorte. Premiers symptômes de la maladie de coeur que j’ai héritée de ma pauvre mère. Est-ce possible ? Si tôt ? Dans ce cas, je ne ferai pas de vieux os. » (P. 341)

« Claire nuit de gel. Eclat, unité extraordinaire de tout ce qu’on voit. La terre, l’air, la lune, les étoiles sont soudés ensemble par le gel. Dans le parc, couchées en travers des allées, les ombres distinctes des arbres semblent découpées en relief et façonnées au tour. On a sans cesse l’impresssion que des silhouettes noires traversent interminablement la route. De grosses étoiles sont suspendues dans la forêt, entre les branches, telles des lanternes de mica bleu. Tout le ciel est parsemé de petites étoiles comme l’été les prés le sont de marguerites. » (P. 342)

« Les femmes, a-t-on la tête à ça ? Etait-ce le moment ? Le prolétariat mondial, le bouleversement de l’univers, c’est une autre histoire, parlez-moi plutôt de ça ! Mais un bipède isolé, une simple femme, une épouse, fi ! c’est aussi négligeable qu’un pou. » (P. 363)

« Villes, bourgs et villages se succédaient. Ville de Krestovozdvijensk, gare d’Oméltchino, Pajinsk, Tysiatskoïé, hameau de Iaglinskoïé, faubourg de Zvonarski, bourgade de Volnoïé, Gourtovchtchiki, terres de la Kejma, village de Kazéievo, faubourg de Koutéiny, bourg de Maly Ermolaï.
La grand-route les traversait, vieille comme le monde, la plus ancienne de Sibérie, utilisée jadis par les voitures de poste. Elle coupait les villes en deux, comme des miches, par la lame d’une grand-rue ; quant aux villages, elle les traversait d’un coup d’aile, sans se retourner, rejetant au loin derrière elle les isbas qui faisaient la haie, ou bien les ployant en demi-cercle, ou en épingle à cheveux au hasard d’un brusque tournant. » (P. 371)

« On ne voyait pas le feu ; Seules les colonnes mouvantes d’air chaud, scintillantes comme des paillettes de mica révélaient que l’on brûlait quelque chose. » (P. 412)

« — La tête ?
— Je suppose. IL a ce qu’il appelle des feux follets. Sans doute des hallucinations. Est-ce l’insomnie, les migraines ? » (P. 414)

« La Koubarikha était en train d’exorciser la vache d’Agafia Fotievna Palykh, la femme de Pamphile appelée couramment Fatievna. On avait fait sortir la vache du troupeau et on l’avait attachée par les cornes à un arbre au milieu des buissons. Près des pattes de devant, sa propriétaire était assise sur une souche ; près des pattes de derrière, sur un escabeau à traire, la magicienne.

(...)

En Sibérie, on pratiquait l’élevage d’une race de vaches primée en Suisse. Presque toutes, elles avaient la même robe, noire avec des taches rousses très claires ; non moins que les hommes, elles étiaent éreitnées par les privations, les longues marches, le manque d’espace. » (P. 437)

« Va t’en, dit la magicienne à Agafia. J’ai exorcisé ta vache, elle guérira. Prie la Mère de Dieu. En vérité, elle est la maison de lumière et le livre de la parole vivante. » (P. 442)

« On entourait un morceau de chair humaine ensanglantée qui gisait à terre. Le malheureux respirait à peine. Il avait le bras droit et la jambe gauche coupés. On ne pouvait imaginer comment le pauvre diable avait pu ramper jusqu’au camp sur le bras et la jambe qui lui restaient. Les membres coupés, horribles lambeaux saignants, étaient attachés à son dos avec une pancarte. Celle-ci était recouverte d’une longue inscription qui déclarait, avec des jurons bien choisis, que ce traitement avait été infligé en représailles des atrocités commises par tel et tel détachement rouge, avec lequel les Frères des Bois n’avaient pas de rapport. On ajoutait qu’un sort analogue attendait tous les partisans qui ne feraient pas leur soumission et ne rentraient pas leurs armes aux représentants de l’armée de VItsyne dans les délais prescrits.
Cet homme martyrisé qui perdait tout son sang et s’évanouissait à chaque instant, raconta, d’une voix hachée, faible et pâteuse, les tortures infligées par les brigades de répression et les tribunaux militaires de l’armée Vitsyne. On l’avait condamné à la pendaison, puis on avait commué la peine, décidé de lui couper un bras et une jambe, et de l’envoyer ainsi mutilé dans le camp des partisans pour les épouvanter. » (P. 443)

« L’hiver était déjà là depuis longtemps. Il gelait à pierre fendre. Des formes et des sons déchiquetés, sans lien visible, surgissaient dans le brouillard glacé, s’arrêtaient, remuaient, disparaissaient. A la place du soleil, une sorte de boule propre, issue d’un rêve ou d’un conte de fées, restait suspendue dans la forêt, répandant lentement, avec effort, les ratons jaune d’ambre d’une lumière dense comme du miel qui se glaçaient et se figeaient sur les arbres. » (P. 445)

« Quelque chose de plus vaste que lui-même trouvait pour pleurer et sangloter en lui des mots tendres et lumineux, qui brillaient dans l’obscurité comme du phosphore. Et il mêlait ses pleurs à ceux de son âme, plein de pitié pour lui-même. » (P. 472)

« Irourotchka » (surnom pour Iouri / Ioura, p. 488)

« Dehors la neige s’était mise à tomber. Le vent la poussait obliquement. Elle tombait , toujours plus rapide, plus épaisse, comme si elle poursuivait sans cesse quelque chose et Iouri Andréiévitch regardait devant lui par la fenêtre comme si ce n’était pas de la neige qu’il voyait tomber mais la lettre de Tonia qu’il continuait à lire, comme si ce n’étaient pas de petits cristaux de neige bien secs qui filaient à toute allure, mais des petits intervalles de papier blanc entre de petites lettres noires, blancs, blancs, sans fin, sans fin. » (P. 498)

« On était en plein hiver. La neige tombait à gros flocons. Iouri Andréiévitch venait de rentrer de l’hôpital. »

« Les rats n’avaient pas quitté la maison, mais ils étaient plus prudents. » (P. 502)

« La Sibérie, cette Nouvelle Amérique, comme on l’appelle justement, recèle les possibilités les plus riches. C’est, pour la Russie, le berceau d’un grand avenir, le gage de notre démocratisation, de notre splendeur, de notre assainissement politique. L’avenir de la Mongolie, de la Mongolie extérieure, notre grande voisine d’Extrême-Orient, est encore plus gros de perspectives séduisantes. Que savez-vous de ce pays ? Vous n’avez pas honte de bâiller et de cligner des yeux sans m’écouter ? Et pourtant c’est une superficie d’un million et demi de verstes carrées, des minéraux non encore prospectés, un pays vierge, préhistorique, vers lequel se tendent les mains avides de la Chine, du Japon et de l’Amérique, aux dépens des intérêts russes, reconnus pourtant par nos rivaux chaque fois qu’on a partagé en sphères d’influence ce petit coin isolé du globe terrestre. » (P. 506-507)

« ...la nudité hivernale des forêts, le calme de mort, le vide alentour rendait l’endroit méconnaissable. » (P. 512)

« Il gelait et le froid allait en augmentant. Le ciel était clair. La neige prenait une teinte jaune sous les rayons du soleil de midi et, dans ce jaune de miel, on voyait déjà filtrer comme une liqueur précieuse le dépôt orangé du soir précoce. » (P. 523)

« La fatigue lui coupait les jambes. Lançant le bois dans le traîneau par la porte du hangar, il rassemblait moins de bûches en une fois que d’habitude. Il avait froid et les rondins gelés et couverts de neige lui meurtrissaient les mains malgré ses moufles. Il n’arrivait pas à se réchauffer en précipitant ses mouvements. Quelque chose en lui s’était arrêté et déchiré. » (P. 530)

« Maintenant, à Moscou. Et avant tout, survivre. Ne pas s’abandonner à l’insomnie. Ne pas se coucher. Travailler toute la nuit jusqu’à l’abrutissement, jusqu’à tomber raide mort de fatigue. Et encore ceci. Faire du feu tout de suite dans la chambre à coucher pour ne pas geler bêtement cette nuit. » (P. 538)

« A quelques pas du perron, le corps de Pavel Pavlovitch était étendu de biais en travers de l’allée, la tête enfoncée dans un tas de neige : il s’était suicidé. La naige imbibée de sang formait une boule rouge sous sa tempe gauche. Les petites gouttes qui avaient giclé de tous les côtés s’étaient mêlées à la neige et faisaient de petites billes rouges semblables aux baies gelées d’un sorbier. »

« Entre la rue qui jour et nuit s’agite et le bruit constamment derrière mes murs et l’âme moderne, la correspondance est aussi étroite qu’entre l’ouverture que l’on commence à jouer et le rideau du théâtre, plein de mystères et de ténèbres, encore baissé, mais déjà embrasé par les feux de la rampe. La ville qui grouille et gronde sans arrêt de l’autre côté des portes et des fenêtres est une immense introduction à la vie de chacun de nous. C’est précisément sous ces traits que je voudrais décrire la ville. » (P. 581)

« Le docteur eut soudain une nausée qui le priva de toutes ses forces. Surmontant sa faiblesse, il se leva de sa banquette et, tirant vers le haut et vers le bas les courroies de la fenêtre, il chercha à l’ouvrir. Mais la fenêtre ne cédait pas à ses efforts.
On criait au docteur que la fenêtre ne s’ouvrait pas mais, absorbé par les efforts qu’il faisait pour surmonter la crise, et saisi d’une angoisse soudaine, il ne se rendait pas compte que ces cris s’adressaient à lui, et il n’en comprenait pas le sens. Il essayait toujours d’ouvrir la fenêtre, et de nouveau, à trois reprises, vers le haut, vers le bas et vers lui, il tira violemment le cadre ; tout à coup il ressentit une douleur inconnue, irréparable, et comprit que quelque chose en lui s’était déchiré, qu’il avait fait un geste fatal et que tout était perdu. A ce moment-là, le wagon s’ébranla, mais s’arrêta de nouveau un peu plus loin, sur la Presnia.
Par un effort de volonté surhumain, vacillant et se frayant avec peine un chemin à travers la foule dense qui barrait le passage entre les banquettes, Iouri Andréiévitch atteignit la plate-forme arrière. On ne voulait pas le laisser passer, on l’injuriait. Il lui sembla que l’arrivée d’air l’avait rafraîchi, que peut-être tout n’était pas perdu, qu’il se sentait mieux.
Il commença à se glisser à travers la foule de la plate-forme arrière, provoquant de nouvelles injures, des bousculades et de l’irritation. Indifférent aux interpellations, il se fraya un passage à travers cette masse, descendit du tramway arrêté sur la chaussée, fit un pas, un autre, puis un troisième s’écroula sur le pavé et ne se releva plus.
Ce fut un tumulte de voix, de discussions, de conseils. Quelques personnes descendirent de la plate-forme et entourèrent le docteur. On s’aperçut bientôt qu’il ne respirait plus et que son coeur s’était arrêté. Les passants quittaient le trottoir pour s’approcher de l’attroupement qui entourait le corps, certains soulagés, d’autres déçus d’apprendre que l’homme n’avait pas été écrasé et que sa mort n’avait rien à voir avec le tramway. » (P. 583-584)

« Ils avaient pensé comme d’autre chantent. » (P. 594)

« Au loin, un cimetière enneigé dans la plaine,
Des enclos et des tombes
Et un brancard dressé
Et, sur le cimetière, un ciel chargé d’étoiles. » (P. 640)

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Pouchkine, Alexandre

La fille du capitaine, BNF collection, traduction Louis Viardot

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« Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. »

« Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?
– Pourquoi cela ?
– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus ?
– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?
– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de l’orient.)
– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
– Là, là, regarde… ce petit nuage. »
J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher m’expliqua que ce petit nuage présageait un bourane 1.
J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain relais : j’ordonnai donc de « redoubler » de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sans cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C’était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le cocher ; c’est un bourane. »
Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, qu’il semblait un être animé. La neige s’amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.
– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traineau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et tout est sombre. » »

« Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. »

Le chapitre « La convalescence »

« Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide ; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement tranquille. »

« ...la forteresse de Bélogorsk... »

« ...un nez sans narines... »

« Attends, attends que tu sois marié ; tu verras que tout ira au diable ».

« Je fus frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses accusations d’une voix faible, mais ferme. »

« ...le palais d’été de Tsarkoïé-Sélo... »

« ...le gouvernement de Simbirsk... »

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Rodenbach, Georges

Bruges la morte

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« ...étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l’éclairant... »

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Simenon, Georges

Monsieur Gallet, décédé

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« Le corps était bien ce qu’on pouvait imaginer d’après la photographie : un corps long, osseux, avec une poitrine creuse de bureaucrate, une peau blême qui faisait paraître les poils très sombres, encore que ceux de la poitrine fussent roussâtres. »

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« Les vêtements d’Emile Gallet s’étalaient toujours sur le plancher, comme une caricature de cadavre. »

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« Il n’y avait qu’Emile Gallet à n’être plus là ! Il était solidement enfermé dans un cercueil, lui, avec sa joue arrachée par la balle, triturée par le médecin légiste aux sept invités, son cœur perforé et ses yeux gris dont personne n’avait pensé à clore les paupières ! » (M03)

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Tchekhov, Anton

La Steppe (traduction Vladimir Volkoff)

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« ...sur son visage, la sécheresse de l’homme d’affaires luttait contre la bénignité de celui qui vient de faire ses adieux à sa famille et de boire un bon coup... »

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« D’abord, tout là-bas, au point de rencontre du ciel et de la terre, du côté des tumulus5 peu élevés et du moulin à vent qui, de loin, ressemblait à un petit homme agitant les bras, une bande d’un jaune éclatant glissa sur la terre ; une minute après, une bande semblable s’alluma un peu plus près, glissa à droite et envahit les collines ; quelque chose de chaud effleura le dos de Iégorouchka ; une bande de lumière qui s’était furtivement approchée par-derrière fila par-dessus la calèche et les chevaux, s’élança à la rencontre des autres bandes, et soudain toute la vaste steppe rejeta la pénombre matinale, sourit et brilla de rosée.

Le seigle moissonné, les ronces, les euphorbes6, le chanvre sauvage, tout ce qui, bruni et roussi dans la chaleur, avait été à demi-mort, ressuscitait maintenant, baigné de rosée et caressé du soleil, pour fleurir à nouveau. Des pluviers7 voletaient au-dessus de la route en poussant des cris joyeux, des gerboises8 s’appelaient dans l’herbe, quelque part au loin gémissaient des vanneaux. Une compagnie de perdreaux effrayés par la calèche s’envola et, faisant entendre son doux « trrr » gagna les collines. Les sauterelles, les grillons, les criquets et les locustes9 avaient entonné leur musique grinçante et monotone.

Un peu de temps s’écoula, la rosée s’évapora, l’air se figea et la steppe déçue reprit son aspect maussade de juillet. Les herbes se flétrissaient, la vie se mourait. Les collines hâlées, d’un brun vert, lilas au loin, avec leurs tons paisibles comme des ombres, la plaine avec ses lointains brumeux et le ciel renversé dessus, semblant, dans la steppe où il n’y a ni forêts ni hautes montagnes, d’une profondeur et d’une transparence effrayantes, paraissaient à présent infinies et pétrifiées de langueur...

Comme il fait lourd et triste ! La calèche se hâte, et Iégorouchka voit toujours la même chose : le ciel, la plaine, les collines... Dans l’herbe, la musique s’est calmée. Les pluviers sont partis, on ne voit plus les perdreaux. Faute d’occupation, les freux tournoient au-dessus de l’herbe fanée, ils se ressemblent tous et ils rendent la steppe encore plus uniforme. »

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« Six faucheurs alignés brandissent leurs faux, qui brillent gaiement et, toutes ensemble, en mesure, font entendre leur « Vjji, vjji ! » »

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« À qui ce troupeau ? »

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« Déniska marchait autour d’eux et, s’efforçant de montrer que les concombres, les pâtés et les œufs que mangeaient les maîtres le laissaient complètement indifférent, se consacrait à l’extermination des taons et des mouches qui collaient sur le ventre et le dos des chevaux. »

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« ...cinq gros concombres jaunes appelés « jaunets »... »

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« Vibrant dans l’air comme un insecte, jouant de sa bigarrure, la canepetière s’éleva haut en ligne droite, puis, effrayée sans doute par le nuage de poussière, se jeta de côté : on la vit encore miroiter longtemps... »

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« Dans le crépuscule du soir, apparut une grande maison sans étage avec un toit de fer rouillé et des fenêtres obscures. Cette maison portait le nom d’auberge bien qu’elle se dressât sans berge au milieu de la steppe1. A quelque distance sur le côté, un malheureux petit verger de cerisiers entouré d’une haie mettait une tache sombre et, sous les fenêtres, leur lourde tête affaissée, se dressaient des tournesols endormis. Dans le verger crépitait une petite éolienne mise là pour éloigner les lièvres par son bruit. À part cela, à proximité de la maison, on ne voyait ni n’entendait que la steppe. »

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« Une minute après, la porte s’ouvrit, et Solomone, un grand plateau dans les mains, entra dans la pièce. En posant le plateau sur la table, il regardait ironiquement de côté et avait toujours son sourire bizarre. Maintenant, à la lumière de la petite lampe, on pouvait distinguer ce sourire : il était très complexe et exprimait beaucoup de sentiments, dont le dominant était un mépris manifeste. Il semblait penser à quelque chose de drôle et de bête, il ne pouvait souffrir quelqu’un et le méprisait, il se réjouissait de quelque chose et il attendait le bon moment pour lancer une raillerie blessante et se tordre de rire. Son long nez, ses lèvres grasses et ses yeux saillants et rusés semblaient tendus du désir d’éclater de rire. »

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« Si on lui pressait le nez, il en sortirait du lait. » (= il est trop jeune)

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« Mes filles, je les ai casées auprès d’hommes de bien, mes fils, j’en ai fait des messieurs, et maintenant je suis libre, j’ai fait mon travail, je peux m’en aller aux quatre vents. Je vis tranquillement avec ma moitié, je mange, je bois et je dors, je me réjouis de voir mes petits-enfants et je prie le bon Dieu : que me faut-il de plus ? »

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« À quoi je m’occupe ? répéta Solomone en haussant les épaules. Je fais la même chose que tout le monde. Vous le voyez : je suis larbin. Je suis le larbin de mon frère, mon frère est le larbin des voyageurs, les voyageurs sont les larbins de Varlamov, tandis que si j’avais dix millions, c’est Varlamov qui serait mon larbin. »

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Tout le chapitre IV ?

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« À droite noircissaient les collines qui semblaient cacher quelque chose d’inconnu et d’effrayant, à gauche le ciel au-dessus de l’horizon était inondé d’une lueur pourpre et on ne savait pas s’il y avait un incendie quelque part ou si la lune s’apprêtait à se lever. On voyait les lointains comme en plein jour, mais leur tendre teinte lilas, hachurée par les ténèbres du soir, avait disparu, et toute la steppe se cachait dans ces ténèbres comme les enfants de Moïsséï Moïsséïtch sous leur couverture. »

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« A peine le soleil est-il couché et la terre emmitouflée de ténèbres, que la langueur diurne est oubliée, tout est pardonné, et la steppe respire légèrement de sa vaste poitrine. Comme si, dans l’obscurité, l’herbe ne voyait pas sa vieillesse, elle devient le lieu d’un jeune et joyeux crépitement, inconnu dans la journée ; craquements, sifflements, grattements, basses, ténors et soprani de la steppe, tout se mêle en un grondement monotone, incessant, favorable aux souvenirs et à la mélancolie. Ce crépitement uniforme endort comme une berceuse ; on roule et on sent qu’on s’endort, mais voilà que retentit le cri saccadé, angoissé d’un oiseau qui veille encore, ou que se fait entendre un son indéterminé, semblable à une voix prononçant « ah ? » avec étonnement, et les paupières assoupies se ferment. Ou alors on longe un petit ravin plein de buissons et l’on entend un oiseau que les habitants de la steppe appellent splouk crier à quelqu’un « Splou ! Splou ! Splou ! (= je dors) », tandis qu’un autre rit ou sanglote hystériquement : c’est le hibou. Dieu sait pour qui ils crient et qui les écoute dans cette plaine, mais leurs cris sont pleins de tristesse et de plaintes... On sent l’odeur du foin, de l’herbe séchée, des fleurs attardées, odeur épaisse, sirupeuse et tendre.

À travers les ténèbres, on voit tout, mais il est difficile de distinguer la couleur et les contours des objets. Tout semble être autre chose qu’il n’est. On roule et soudain on voit devant soi, tout près de la route, une silhouette rappelant un moine : il ne bouge pas, il attend et il tient quelque chose dans ses mains... Ne serait-ce pas un brigand ? La figure s’approche, grandit, la voici à la hauteur de la calèche, et vous voyez que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. Ces figures immobiles qui attendent quelqu’un se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, passent la tête par-dessus les ronces : elles ressemblent à des hommes et inspirent les soupçons. »

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« À droite de la route, sur toute sa longueur, se dressaient des poteaux télégraphiques à deux fils. Rapetissant de plus en plus, à la hauteur du village ils disparaissaient derrière les isbas et la verdure, et puis reparaissaient dans le lointain lilas, sous forme de petits bâtons très petits et fluets, comme des crayons fichés en terre. Sur les fils étaient perchés des autours, des émerillons5 et des corbeaux qui considéraient avec indifférence le convoi en mouvement. »

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« – Mon opinion sur moi-même, c’est que je suis un homme perdu et rien de plus. »

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« Le Russe aime se souvenir mais n’aime pas vivre. »

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« Après le repas, tous se traînèrent jusqu’aux charrettes et se laissèrent tomber dans leur ombre. »

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« Lorsqu’on regarde longuement un ciel profond, sans en détacher les yeux, on ne sait pourquoi les pensées et l’âme s’unissent en un sentiment de solitude. On commence à se sentir irréparablement seul, et tout ce qu’on avait naguère cru proche et cher devient infiniment lointain et perd tout prix. Ces étoiles, qui regardent du haut du ciel depuis des millénaires, ce ciel insaisissable et les ténèbres, indifférents qu’ils sont à la vie brève de l’homme, lorsqu’on demeure seul à seuls avec eux et qu’on essaye d’en comprendre le sens, accablent l’âme par leur silence. On songe à la solitude qui attend chacun dans la tombe, et l’essence de la vie apparaît désespérée, atroce... »

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« Iégory »

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« Stiopka »

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« Avait-il entendu ces récits de quelqu’un d’autre ou les avait-il inventés lui-même dans un passé reculé, et puis, comme sa mémoire faiblissait, avait-il confondu le vécu et l’imaginaire et ne savait-il plus distinguer l’un de l’autre ? Tout est possible, mais ce qui est bizarre, c’est qu’à ce moment-là et pendant tout le voyage, lorsqu’il avait l’occasion de raconter, il accordait une préférence manifeste aux fantasmes et ne parlait jamais de sa propre expérience. »

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« – Les gars, dit-il, d’un ton suppliant. Chantons quelque chose de religieux !
Des larmes parurent dans ses yeux.
– Les gars ! répéta-t-il en pressant sa main contre son cœur. Chantons quelque chose de religieux ! »

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« – Notre mère la Russie est la plus grande du monde ! chanta soudain Kiroukha d’une voix sauvage, et avala de travers et se tut. L’écho de la steppe s’empara de sa voix, l’emporta, et il sembla que la Bêtise elle-même roulait à travers la steppe sur ses roues pesantes. »

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« Son visage à la petite barbiche grise, un visage simple, russe, hâlé, était rouge, humide de rosée et sillonné de veines bleues ; il exprimait autant de sécheresse que le visage d’Ivan Ivanytch, le même fanatisme de l’homme d’affaires. Cependant, quelle différence on sentait entre lui et Ivan Ivanytch ! Sur le visage de l’oncle Kouzmitchov, outre »

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« ...une sorte de mélancolie imprécise se fit sentir en tout »

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« Pantéléï ne faisait que soupirer, se plaindre de ses pieds et évoquer à chaque instant l’insolence de la mort. »

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« – Je suis triste ! »

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« ...les nôtres, ils passent la nuit dans la steppe : ils vont souffrir, les pauvres ! »

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« La pastèque et le melon qu’il avait mangés lui avaient laissé dans la bouche un goût déplaisant de métal. En outre, les puces piquaient. »

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« Pour se débarrasser de rêves pénibles, Iégorouchka ouvrit les yeux et se mit à regarder le feu. »

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« Derrière elle était assis un chien roux à oreilles pointues. Apercevant les visiteurs, il courut à la grille et se mit à aboyer d’une voix de ténor (tous les chiens roux sont des ténors). »

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Tesson, Sylvain

Dans les forêts de Sibérie, Gallimard

<blockquote> « Dans les Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, détenu dans un goulag de Sibérie, se souvient des pins nains qui entouraient le camp : lorsque la température se réchauffait, en mai, les arbres se libéraient de la couche de neige. Ils se redressaient, ils annonçaient le printemps, l’espoir. »

« Il règne un silence rare et l’air est doux. Le thermomètre indique – 15 oC. »

« Ce matin, – 3 oC. Première journée printanière. Les mésanges affluent sous la fenêtre sud. Soudain, des bourrasques agitent les cèdres et la neige tombe. Le paysage est rayé de filandres grises. »

« Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt... »

« Cette nuit, la cabane a craqué de tous ses joints. Les gémissements du bois se mêlaient aux explosions de la glace. »

« Un lynx est venu visiter le camp cette nuit. Il a laissé des traces autour de la tente. »

« Il fait – 2 oC et je déjeune dehors, sur la table de la plage. Les mésanges valsent, ivres de chaleur. Les stalactites gouttent au rebord de l’auvent. La première vraie journée de printemps... »

« En Russie, tout s’accomplit dans la précipitation : la vie est un endormissement coupé de spasmes. »

« Les hydroglisseurs sont des fleurons de la sidérurgie russe. »

« La glace est rongée par les vers. »

« Pour appâter les bêtes, Volodia a rempli des bidons avec de la graisse de phoque. »

« Deux élans contradictoires fomentent la renaissance. Le jaillissement de ce qui était enfoui dans le sol et l’épanchement de ce qui était contenu dans les hauteurs.
Ce qui s’épanche : l’eau dévalant des sommets, les torrents lavant la face des versants, les fourmis débordant de leurs marmites, la sève perlant sur l’écorce des pins, les stalactites s’allongeant vers le sol, les ours et cervidés quittant les plateaux pour chercher pitance sur les grèves. »

« Le Baïkal est propre grâce à ses charognards. »

« Manger un blini arrosé de thé brûlant. »

« L’orage porte sa dévastation au sud. Le lac se remet. Dans l’air frais, sous un ciel satiné, la houle libérée soulève les plaques de glace à la dérive. Les éclats de l’ancien vitrail se disloquent au moindre contact dans un froissement de soie rêche. La débâcle a libéré la pulsation du lac. J’installe le tabouret sur une plaque de banquise et passe la soirée à dériver lentement. Les eaux sont revenues ! Les eaux sont revenues ! »

« Une escadrille de fuligules morillons se pose sur un pan d’eau ouvert entre trois immenses festons de glace. Ils décollent en formation parfaite dans la direction de la Mongolie. »

« Cerfs, lynx et ours vaquent près de la cabane, les chiens dorment derrière la porte, les mouches vrombissent sous l’auvent. Les royaumes se jouxtent. »

« ...une route en lacets — une serpentine comme on dit en russe, selon l’acception française du XVIIIe siècle —... »

« V.E. me sert du phoque en daube au petit déjeuner. Cette viande est une charge nucléaire, elle explose dans la bouche et pulse sa force dans les vaisseaux du corps. »

« J’attrape huit ombles. »

« L’air est chargé d’insectes. Un vrombissement s’élève dans l’air aux premières lueurs et ne le désemplit qu’à la nuit. Des scarabées escaladent les poutres de la cabane, des capricornes colonisent mes étagères. Des taons aux yeux cauchemardesques agacent les chiens. »

« ...soleil brûlant (+22 oC !) »

« Je pêche un omble de trois kilos. »

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Wilk, Mariusz

La maison du vagabond, Éditions Noir sur blanc, traduction Agnieszka Zuk

<blockquote>« J’ai observé maintes et maintes fois la fonte des glaces sur l’Onega depuis la fenêtre de mon bureau et le spectacle est à chaque fois différent. Le mystère de la transfiguration de la nature morte en élément liquide. Imaginez un espace vide devant vous, un champ blanc pris dans les glaces et enseveli sous la neige jusqu’à l’horizon, muet et immobile pendant de longs mois, aucune trace de vie, aucun mouvement, rien. Rien que le vent qui tresse parfois des panaches de poussière blanche, les pourchasse un temps puis les envoie balader. Même le soleil est incapable de ranimer ce paysage pétrifié vu que lui-même n’en mène pas large l’hiver et, pointant sa tête au-dessus de l’horizon comme hors d’une tranchée, il pisse furtivement, suintant une lueur jaune sur la glace. C’est seulement en avril, lorsque les ombres s’allongent, que la glace prend l’eau et noircit. C’est le signe que le mystérieux spectacle de l’Onega va bientôt commencer. »

Sur l’eau de bouleau, qu’il suffit d’entailler au printemps pour en faire couler la sève. Ça se boit, c’est bon pour tout un tas de trucs, et on peut aussi le laisser fermenter pour en faire un braga : « il suffit d’ajouter un peu de sucre et de levain naturel et, quelques jours plus tard, on peut se délecter d’une boisson légèrement pétillante à petite teneur en alcool. »

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Winckler, Martin

La maladie de Sachs, POL (ici via l’adaptation radio pour France Culture)

<blockquote> « Qu’est-ce qui vous inquiète exactement ?
— Mais tout ! » </blockquote>

Un herbier pour Morphine(s), version 17 (27 décembre 2017)

Alexievitch, Svetlana

Les cercueils de zinc

Ce passage au cours duquel une mère racontera vouloir absolument rêver de son fils, mort à la guerre, mettant sous son oreiller des trucs lui ayant appartenu pour le faire apparaître, en vain (j’ai oublié où ça se trouve et je n’ai pas corné la page).

Benjamin, Walter

Sens unique, Maurice Nadeau, traduction Jean Lacoste

<blockquote> « Des planches sales forment le fond argileux dans lequel, brillantes dans l’air froid, quelques rares couleurs se dissolvent. » (P. 201) </blockquote>

Boulgakov, Mikhaïl

Tout Récits d’un jeune médecin
Tout Morphine

Colautti, Ricardo

La trilogie Sebastián Dun, Éditions de l’Ogre, traduction Guillaume Contré

<blockquote>« M. Juan était mon confident et moi, j’étais son confident. »</blockquote>

Golovanov, Vassili

Éloge des voyages insensés, Verdier, traduction Hélène Châtelain

Piter = Saint-Petersbourg

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« Qu’est-ce qu’il disait, Korepanov ? Que sur l’île existeraient deux temps parallèles : le temps de l’abstinence et le temps de la soûlerie ? Et qu’il valait mieux ne pas arriver dans le second ? » (P. 12)

« Je me souviens de bancs d’argile émergeant de l’eau, luisants comme des dos de baleines. Nous sommes remontés plusieurs fois dans le canot : lorsque nous trouvions une coulée d’eau profonde entre les fonds qui se dénudaient, nous mettions le moteur en marche et foncions à travers ce labyrinthe d’agile.
Puis, nous sautions de nouveau à l’eau et, de nouveau, nous tirions le canot.
Autour de nous, un univers né de l’argile.
Argile des bancs de sable : argile grise, la plus tendre, la plus fine qu’il m’ait été donné de voir. Argile que rien, jamais, n’a effleuré ; argile primordiale, dans sa forme originelle, travaillée par l’eau jusqu’à devenir idéalement lisse ; argile s’accumulant, gonflant ici d’année en année, couche après couche, siècle après siècle , argile vivant d’une vie sombre et aveugle, respirant d’un souffle primaire, lourd et cru ; principe mis à nu du monde où seuls de minuscules touffes d’algues iodées et des vers d’eau survivent en s’y accrochant... »

(P. 170)

« Nous ne savons rien du nickel coulé près de Kolgouev en 1978 avec des déchets radioactifs, nous ne savons rien des bases de sous-marins atomiques près de Mourmansk, ni du polygone nucléaire de la Nouvelle-Zemble, et encore moins des autres bases situées dans les lieux les plus reculés du monde. »

(P. 250)

« Nous quittons l’espace vierge qui nous a accueillis pendant dix jours... Et pendant ces dix jours, nous nous sommes tant et tant gorgés de cet espace, que je me demande comment nous n’avons pas explosé : nous l’absorbions sans retenue, comme l’air qu’on respire, pour longtemps, pour des années. Et lorsque, après trois ans, je suis revenu à Kolgouev, j’ai compris à quel point cet espace basique, matriciel s’était imprimé en moi, et qu’il y avait bien des choses auxquelles, désormais, je n’avais plus besoin de prêter attention : je pouvais tranquillement m’attacher à des détails et photographier ceux qui me faisaient signe : « buisson de saule après la neige », « lentille » (un petit lac qui reposait dans la toundra à la veille de l’été, encore recouvert d’une lentille de glace), « minerai des marais » (ça, c’était au moment du dégel. Quand j’étais petit, on nous disait, en cours d’histoire, que nos ancêtres extrayaient le fer d’un certain « minerai des marais » que j’étais curieux de découvrir et que j’ai vu là — dépôts rouge brun d’une rouille absolument pure, véritables chaudrons creusés dans une terre saturée de rouille elle aussi, tiges de plantes durcies de rouille transformant les marécages en jugnles brun métallisé, coulées de rouille, légères suspensions de rouille au fond des marais criblés de bulles de gaz : des dizaines, des centaines de tonnes de rouille) ; « poisson sur la neige » (les écailles argentées du lazazret scintillant d’un éclat particulier sur la neige tardive et granuleuse) ; « gouttes » (impressionnant talus de neige avec des gouttes au bord des surplombs), et « horizon lointain ». »

(P. 327)

« La nuit, je vois un spectacle stupéfiant : après minuit, sur le lac, le brouillard masque totalement le soleil, et la rive opposée s’assobrit au point que je ne distingue plus que celle sur laquelle nous nous tenons, et la surface lisse de l’eau se fondant lentement dans la brume avant d’y disparaître. Mais au-dessus du brouillard, le ciel est parfaitement bleu et sa clarté froide se reflète dans l’eau. Ainsi la masse diffuse du brouillard occupe le milieu du tableau, l’eau se fond dans le ciel, et le ciel dans l’eau, sans ligne de partage, sans frontière, sans ligne d’horizon. À travers ce vide du brouillard, il me semble que le ciel est sur le point de basculer sur moi. Une oie passe et son reflet pâlit dans le miroir embué du lac. Dans ce monde d’eau et de ciel confondus, il n’y a rien, rien que les voix des oiseaux de nuit. L’eau, le vide, le reflet de deux nuages jaunâtres dans le bleu du lac. Personne à des kilomètres à la ronde. Une paix hallucinante. »

(P. 401)

Sieno (prénom)

« Sur les dix-neuf jours que nous avons passés en juillet et août en divers endroits de l’île, la température n’a jamais dépassé +9 °C, et encore cela ne s’est produit qu’une seule fois, à midi ; le plus souvent elle oscillait entre +4 °C et +5 °C, en baissant de temps en temps jusqu’à +2 °C ou +1 °C, tandis qu’à Kanine régnait une température de +10 °C à 12 °C, et immédiatement après notre arrivée de Koulgouev, sur la vôte de Timansk, elle est montée jusqu’à +15 °C. »

(P. 481-482)

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Kerouac, Jack

Sur la route (le rouleau original, Gallimard, traduction Josée Kamoun

<blockquote> « Je suis allé prendre un Coca vite fait dans une petite épicerie le long des voies, et voilà qu’entre un jeune Arménien mélancolique, le long des wagons de marchandises rouges, et juste à ce moment-là on entend hurler une loco. »

« Quand le soleil est devenu rouge… »

« ...il se carapatait dans les rues comme une grosse araignée... »

« Hinkle était parti balader son fantôme dans les rues de la ville... »

« On aurait dit que j’avais des nuées de souvenirs qui remontaient à 1750 en Angleterre, et que je me trouvais réincarné à San Francisco dans une autre vie, un autre corps. »

« C’est le lendemain que tout est arrivé »

« Neal et moi, on frissonnait dans les haillons du jour. »

« ...elle rentre chez elle, je ne la reverrai plus jamais... »

« ...il avait le sang trop chaud ; ses narines se dilataient ; mais il lui manquait la sainteté native et singulière qui lui aurait permis d’échapper aux verrous du destin... »

« ...sa silhouette s’amenuisait, s’amenuisait... »

« ...noires comme la lune... »

</blockquote>

Pasternak, Boris

Le docteur Jivago, Gallimard (traducteur ou traductrice non précisé par l’éditeur)

<blockquote> « La tempête était seule au monde, seule et sans rival. » (P.15)

« Les champs succédaient aux champs. Les forêts les reprenaient sans cesse dans leur étreinte. L’âme s’accordait à la large cadence de ces espaces toujours recommencés. On avait envie de rêver et de penser l’avenir. » (P. 17)

« Comme elle, c’était un homme libre... » (P. 18)

« Le corps gisait dans l’herbe auprès du remblai. Un mince filet de sang coagulé barrait d’un trait noir et net son visage, qui paraissait biffé d’une croix. Le sang ne paraissait pas être son sang, du sang sorti de ses veines mais une surcharge, une addition extérieure, un emplâtre, ou une éclaboussure de boue séchée, ou une petite feuille de bouleau humide. » (P. 26)

« C’était son épaule, c’était sa jambe, et pour tout le reste, c’était plus ou moins elle-même, son âme ou son être, aux limites tracées d’une main sûre et qui s’élançait avec confiance dans l’avenir. » (P. 40)

« Des locomotives sous pression attendaient, prêtes à partir, bprulant les nuages froids de l’hiver de leurs bouffées de vapeur bouillante. » (P. 42)

« ...Tiverzine était vêtu pour l’automne. » (P. 48)

« Le jardin projetait des ombres violettes dans le cabinet. À la manière dont ils regardaient dans la chambre, on aurait dit que les arbres voulaient étendre sur le plancher leurs branches vêtues d’un givre pesant, qui ressemvlait à des coulées figées de stéarine mauve. »

« Les toits jasaient entre eux comme au printemps. C’était le dégel. » (P. 62)

« "Le sort des opprimés est enviable. Ils ont quelque chose à dire sur eux-mêmes. Ils ont toute la vie devant eux." C’était Son avis. C’était l’avis du Christ. » (P. 67)

« Iouriatine (ville) » (P. 72)

« Mais un gel féroce mêlé de brouillard paraissait détraquer l’espace et le fragmenter en morceaux disparates. La fumée ébouriffée et loqueteuse des feux en plein vent, le crissement des pas et le grincement des patins de traîneaux contribuaient à leur donner l’impression qu’ils étaient en route depuis Dieu combien de temps déjà, et qu’ils s’étaient fourvoyés à une distance effrayante. »

« Quatre ans plus tôt, lorsqu’il était en première année, il avait passé tout un trimestre à faire de la dissection dans les sous-sols de l’Université. Il descendait dans le souterrain par un escalier coudé. Par petits groupes, ou chacun de son côté, des étudiants ébouriffés étaient massés dans le fond de l’amphithéâtre d’anatomie. Les uns, derrière un rempart d’ossements, rabâchaient leurs cours et feuilletaient de vieux manuels usés et défraîchis, d’autres anatomisaient en silence dans les coins, d’autres faisaient les pitres, lançaient des plaisanteries et donnaient la chasse aux rats qui couraient en grand nombre sur les dalles de la morgue. Dans la pénombre on voyait luire comme du phosphore des cadavres inconnus dont la nudité frappait le regard : de jeunes suicidés non identifiés, des noyées bien conservées et encore intactes. Les sels d’alumine qu’on leur avait injectés les rajeunissaient et leur donnaient une rondeur trompeuse. On disséquait les cadavres, on les découpait et on les préparait, et la beauté du corps humain restait fidèle à elle-même jusque dans leur moindre fragment, si bien que l’étonnement que l’on éprouvait devant le corps entier d’une ondine jetée n’importe comment sur le zinc de la table ne cessait pas lorsqu’il se reportait sur un de ses bras détachés ou sur une de ses mains tranchées. L’odeur de la formaline et du phénol remplissait le sous-sol, et l’on sentait partout la présence d’un mystère : c’était le destin inconnu de ces corps allongés, c’était le mystère même de la vie et de la mort, qui s’installait ici tout à son aise, comme à son domicile ou à son quartier général.
La voix de ce mystère, plus forte que tout le reste, poursuivait Ioura et le gênait dans ses exercices d’anatomie. Mais elle n’était pas la seule à le gêner ainsi dans sa vie. Il s’y était fait, et si elle le distrayait de ses occupations, cette gêne ne l’inquiétait pas. » (P. 87-88)

« La chambre portait les traces du branle-bas récent. Une infirmière s’affairait silencieusement autour de la table de nuit. Autour d’elle traînaient des serviettes froissées et des essuie-mains humides qui avaient servi de compresses. L’eau du rinçoir était légèrement rose de sang craché. On y voyait nager des débris d’ampoules et des touffes de coton gonflées par l’eau.
La malade était inondée de sueur et humectait ses lèvres sèches du bout de sa langue. Ses traits s’étaient fortement tirés depuis ce matin, où Ioura l’avait vue pour la dernière fois.
Ne serait-ce pas une erreur de diagnostic ? pensa-t-il. Tous les symptômes de la pneumonie striduleuse. On dirait que c’est la crise. Il salua Anna Ivanovna, lui dit une de ces phrases creuses d’encouragement que l’on prononce toujours en pareil cas, puis fit sortir la garde-malade. Prenant la main d’Anna Ivanovna pour tâter son pouls, il alla chercher de l’autre main son stéthoscope dans la poche de son blouson. Par un mouvement de la tête, Anna Ivanovna lui fit comprendre que c’était inutile. Ioura vit qu’elle lui voulait autre chose. Rassemblant ses forces, Anna Ivanovna parla :
— Ils ont voulu me confesser... La mort est là... Elle peut à chaque instant... Quand on va se faire arracher une dent, on a peur, on a mal, on se prépare... Et maintenant, ce n’est pas une dent, c’est moi tout entière, toute la vie... crac, et dehors, comme avec des tenailles... Et qu’est-ce que c’est ? ... Personne n’en sait rien... J’ai le coeur serré et j’ai peur.
Anna Ivanovna se tut. Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Ioura ne disait rien. Au bout d’un instant, Anna Ivanovna continua.
— Tu as du talent... Et quand on a du talent... ce n’est pas comme tout le monde... Tu dois savoir quelque chose... Dis-moi quelque chose... Tranquillise-moi. » (P. 89)

« Maintenant qu’elle sortait pour la seconde fois dans la rue, Lara s’aperçut enfin de ce qui se passait autour d’elle. C’était la ville. C’était l’hiver. C’était le soir.
Il gelait. LEs rues étaient couvertes d’une glace noire, épaisse comme des fonds de bouteilles de bière cassées. Respirer faisait mal. L’air était bourré de givre gris et paraissait chatouiller et piquer Lara de sa toison hérissée, exactement comme la fourrure grise de sa cravate givrée irritait sa peau et entrait dans sa bouche. Le coeur battant, elle parcourait les rues à demi désertes. Sur son chemin, elle voyait fumer les portes des cafés et des gargotes. On voyait émerger du brouillard des visages gelés, rouges comme du saucisson, des naseaux de chevaux et des museaux de chiens barbus et couverts de glaçons. LEs fenêtres recouvertes d’une épaisse couche de givre et de neige paraissaient enduites de craie, et sur leur surface opaque on voyait se mouvoir les reflets colorés des arbres de Noël allumés et les ombres des convives en réjouissance, comme si, sur des draps blancs tendus devant une lanterne magique, on projetait aux passants des ombres chinoises. » (P. 101)

« C’était l’hiver où Ioura écrivait son mémoire sur les éléments nerveux de la rétine pour la médaille d’or de l’Université. Bien qu’il eût étudié la médecine générale, Ioura avait de l’oeil la connaissance approfondie d’un futur oculiste.
Cet intérêt qu’il portait à la physiologie de la vue révélait l’autre aspect de sa nature, — ses dons créateurs et ses réflexions sur l’essence de l’image et la structure de l’idée logique. » (p. 103)

« L’essentiel, alors, n’était pas en lui. A peine concevait-il en ce temps-làqu’il y eût un certain Ioura, lui-même, qui existât séparément et présentât un intérêt ou une valeur quelconque. L’essentiel, alors, était ce qu’il y avait autour de lui. Le monde extérieur l’investissait de toutes parts, palpable, infranchissable et incontestable comme une forêt, et si la mort de sa mère l’avait à ce point ébranlé, c’était bien parce qu’il s’était perdu avec elle dans cette forêt et qu’il y était soudain resté seul et sans elle. Cette forêt, c’étaient tous les objets du monde, — c’étaient les nuages, c’étaient les enseignes de la ville et les boules des échelles d’incendie, c’étaient les frères convers qui galopaient devant la calèche de la VIerge avec des oreillettes en guise de bonnet sur leurs têtes découvertes devant le saint sacrement. Cette forêt, c’étaient les vitrines des magasins dans les passages et, à une hauteur inaccessible, le ciel nocturne habité par les étoiles, le Bon Dieu et les saints. » (P. 112)

« Vous êtes restée assez longtemps couchée. Vous avez été souffrante quelque temps, ça suffit comme ça. Maintenant, il faut vous lever. Changez de chambre, mettez-vous au travail, terminez vos études. » (P. 123)

« Lioudmila Kapitonovna était une jolie femme à la poitrine haute et à la voix basse. » (P. 125)

« Brusquement, un souvenir lui revint : au pavillon de chirurgie de l’hôpital de l’Exaltation de la Croix, auquel il était attaché, une malade venait de mourir. Iouri Andréiévitch affirmait qu’elle avait un échinocoque du foie. Cette opinion était contestée. L’autopsie devait avoir lieu ce jour-là. On allait savoir la vérité. Mais le dissecteur de leur hôpital était un ivrogne invétéré. Dieu sait comment il s’y prendrait.
L’obscurité descendait vite. On ne distinguait plus rien au-dehors. Comme par un coup de baguette magique, l’électricité s’alluma à toutes les fenêtres.

(...)

— Un échinocoque. Ça, c’est un digagnostic. On ne parle plus que de ça. » (P. 131-134)

« Tonia sombrait dans la brume des souffrances qu’elle avait traversées, elle paraissait nimbée d’épuisement. Elle s’élevait au milieu de la salle comme, au milieu d’une baie, un navire qui viendrait de jeter l’ancre et se serait vidé de son chargement d’âmes nouvelles, amenées on ne sait d’où sur le continent de la vie à travers l’océan de la mort. » (P. 134)

« Près de la route forestière, de jeunes soldats fatigués et couverts de poussière, la vareuse trempée de sueur aux omoplates et sur la poitrine, étaient couchés par terre à plat ventre ou sur le dos, les jambes écartées dans leurs lourdes bottes. C’était tout ce qui restait d’une section durement éprouvée. On les avait relevés d’un combat qui durait depuis plus de quatre jours et envoyés à l’arrière pour un court repos. Les soldats étaient couchés comme s’ils étaient de pierre, ils n’avaient plus la force ni de sourire, ni de dire de gros mots, et pas un seul ne tourna la tête quand on entendit grincer dans le bois quelques charrettes qui s’approchaient rapidement. Au grand trot, dans des brouettes sans ressorts, qui faisaient sauter en l’air leurs malheureux occupants et achevaient de leur briser les os et de leur retourner les entrailles, on amenait des blessés à l’ambulance. Là, on leur dispenserait les premiers secours, on les panserait à la hâte et, en cas d’extrême urgence, on expédierait une opération. ON les avait ramassés, ces innombrables blessés, une demi-heure plus tôt, pendant une courte accalmie, dans le champ qui s’étendait devant les tranchées. Une bonne moitié d’entre eux étaient sans connaissance. » (P. 147-148)

« Par miracle, les villages étaient encore intacts dans ce secteur. Ils formaient un îlot que l’océan des destructions avait épargné on ne savait comment. » (P. 149)

« Au fond de la dépression, il y avait une gare. Jivago décrivit les lieux en détail : les montagnes couvertes de pins et de sapins vigoureux, avec des paquets de nuages blancs agrippés sur leurs flancs et des escarpements de granit ou de schiste gris qui faisaient des trous au milieu des forêts, comme des plaques pelées et râpées dans une épaisse peau de bête. C’était un sombre matin d’avril, gris et humide comme ce schiste, comprimé de partout par les hauteurs, immobile et étouffant. Une étuve. La vapeur pesait sur la vallée et tout fumait, tout s’étirait en colonne de fumée, la fumée des locomotives dans la gare, la buée grise des prairies, les montagnes grises, les forêts sombres, les nuages sombres. » (P. 151)

« Je peux arriver n’importe quand, sans prévenir. J’essaierai quand même de télégraphier. » (P. 164)

« Zybouchino » (ville) (P. 166)

« Il y a campagne et campagne. Tout dépend des habitants. Dans certains villages la population aime le travail et travaille. Là, ça va à peu près. Dans d’autres, c’est vrai, il n’y a que des ivrognes. Dans ces cas-là c’est le désert. C’est horrible à voir. » (P. 178)

« La liberté ! La vraie liberté, pas celle des mots et des revendications, mais celle qui tombe du ciel, contre toute attente. La liberté par hasard, par malentendu.
Et comme tous les hommes sont immenses et désarmés ! Vous avez remarqué. Comme si chacun était écrasé par lui-même, par la force héroïque qu’il a découverte en lui. » (P. 179-180)

« C’était ainsi tout au long de la route. Partout le même bruit de foule, partout les mêmes tilleuls en fleur. » (P. 192)

« La nuit, à Soukhinitchi, un porteur obligeant à l’ancienne mode, conduisant Jivago par des chemins sans lumière, le fit entrer par-derrière dans le wagon de deuxième classe d’un train qui venait d’arriver et que les horaires n’avaient pas annoncé. » (P. 192)

« Le train mystérieux avait une destination spéciale, il allait assez vite, s’arrêtait peu de temps ; il se déplaçait, semblait-il, sous contrôle militaire. Dans les wagons on pouvait circuler à l’aise. » (P. 193)

« La bougie avait été allumée par le seul voyageur du compartiment. C’était un jeune homme blond, sans doute fort grand, si l’on en jugeait par la longueur de ses bras et de ses jambes, trop mobiles aux jointures, comme les pièces mal vissées d’un objet démontable. Le jeune homme était renversé avec nonchalance sur la banquette, près de la vitre. À la vue de Jivago, il fit poliment mine de se lever et, au lieu de rester couché à demi, comme auparavant, adopta une pose plus corrrecte. » (P. 193)

« C’était cela la vie, c’était cela l’épreuve, c’était cela le but des chercherus d’aventures, c’était cela le but final de l’art : retrouver les siens, rentrer chez soi, recommencer sa vie. » (P. 200)

« Pendant ce temps, l’interminable couloir coudé qui consuisait au service des accouchements et le long duquel les mères étaient installées s’était rempli du choeur geignard de dix ou quinze voix de bébés, et les infirmières, rapidement, pour que les nouveau-nés ne prissent pas froid, les avaient apportés à leur mère ; chacune en tenait deux sous les bras, comme de grands paquets d’emplettes. » (P. 211)

« Mais il sortit de la chambre comme si on l’avait aspergé d’eau froide, avec le sentiment d’un mauvais présage. » (P. 213)

« Pendant les quelques jours qui suivirent, il découvrit à quel point il était seul. Il n’en faisait reproche à personne, il avait apparemment recherché cette solitude et l’avait obtenue. » (P. 214)

« Mais en ces jours où triomphait le matérialisme, la matière s’était transformée en notion, la nourriture, le bois n’existaient plus ; on parlait de la « question alimentaire », du « problème du chauffage ». » (P. 223-224)

« Il serait devvenu fou sans ses petites habitudes, ses travaux, ses soucis. Sa femme, son enfant, la nécessité de gagner de l’argent le sauvèrent. Il fut sauvé par le quotidien, par l’humble, par l’habituel, par son travail, par les soins qu’il donnait aux malades.
Il comprenait qu’il n’était rien devant la monstrueuse machinerie de l’avenir, il redoutait cet avenir et il l’aimait, il en était secrètement fier et, pour une dernière fois, comme dans un adieu, il regardait avidement les nuages et les arbres, les hommes qui marchaient dans la rue, la ville russe qui n’en pouvait plus de malheur, il était prêt à se sacrifier pour que tout allât mieux, et il ne pouvait rien faire. » (P. 224)

« ...un home qui avait dû être robuste, mais qui avait maigri et dont la peau faisait des poches. » (P. 226)

« ...il trébucha au coin de la rue sur un homme étendu sans connaissance en travers du trottoir. L’homme était couché les bras encroix, la tête reposant sur le butoir d’une porte cochère, les pieds dans le ruisseau. De temps en temps, il poussait de faibles soupirs. Aux questions du docteur qui essayait de le ranimer, il répondit par un bredouillement incohérent, puis il perdit de nouveau conscience. Sa tête était meurtrie, ensanglantée, mais un examen rapide montra que les os du crâne étaient intacts. Le blessé avait dû être victime d’une attaque à main armée. » (P. 229)

« Le docteur en profita pour fourrer avec la rapidité de l’éclair une cuiller dans la gorge de son fils, aplatir sa langue et observer sa gorge, rouge comme une groseille, et ses amygdales gonflées, couvertes de peaux. Iouri Andréiévitch s’alarma de ce qu’il avait vu. » (P. 231)

« À côté des richards bien vêtus, de bourgeois et d’avocats de Pétersbourg, on pouvait voir, mis dans le même sac que la classe exploitante, des cochers de fiacre, des frotteurs de planchers, des garçons de bains publics, des fripiers tatares, des fous échappés aux « maisons jaunes » qu’on venait de supprimer, des petits commerçants et des moines. » (P. 264-265)

« ...Ogryzkova, une fille maigre, albinos, la « môme-narine », la « seringue », comme l’appelait Tiagourova, qui ne lui ménageait pas les sobriquets humiliants. » (P. 269)

« La nuit était obscure. Sans cause visible d’arrêt, le train se trouvait près d’une borne. La ligne semblait normale ; elle était encadrée de sapins et traversait une plaine. LEs voisins de Iouri Andréiévitch, qui étaient descendus avant lui, et qui battaient la semelle devant le wagon, déclarèrent qu’il n’y avait pas eu d’accident, à leur connaissance, mais que le chauffeur avait arrêté le train sous prétexte que la région était menacée et qu’il refusait de conduire plus loin le convoi tant qu’une draisine n’aurait pas vérifié l’état de la ligne. Les voyageurs lui avaient envoyé des délégués pour l’amadouer et, en cas de nécessité, pour lui graisser la patte. ON racontait que les marins s’en étaient mêlés. Ils s’auraient s’y prendre, eux.
Pendant qu’on expliquait tout cela à Jivago, il voyait les éclairs crachés par la cheminée et le cendrier embraser la neige, devant la voie ferrée, près de la locomotive, comme aurait fait la flamme haletante d’un bûcher. Soudain, une langue de feu éclaira vivement la plaine enneigée et des silhouettes qui se glissaient le long du châssis de la locomotive.
En tête, dans un éclair, on vit le chauffeur. Il courut jusqu’au bout de la passerelle, s’envola d’un bond au-dessus des butoirs et disparut. Les marins qui le poursuivaient en firent autant. On les vit courir jusqu’au bout de la grille à feu, sauter en l’air et disparaître comme par enchantement.
Attirés par le spectacle, Iouri Andréiévitch et quelques curieux s’élancèrent vers la locomotive. Dans le morceau de plaine nue qui s’étendait devant le train, voici ce qu’ils virent :
À une certaine distance de la voie se trouvait le chauffeur, enfoncé dans la neige vierge jusqu’à mi-corps. Les marins, empêtrés eux aussi jusqu’à la taille, faisaient un demi-cercle autour de lui, comme des rabatteurs autour d’une bête. » (P. 274)

« — L’enneigement est profond ?
— Non, on ne peut pas dire... C’est par bandes. Le blizzard soufflait de biais, il a pris la voie en écharpe. Le plus dur se trouve vers la moitié du parcours. Il y a trois kilomètres de dépression. Là, on aura fort à faire. Tout l’endroit est recouvert, complètement. Après, ça va. C’est la taïga. La forêt a protégé la voie. Avant la dépression, ce n’est pas terrible, l’endroit est plat. Le vent l’a dégagé. » (P. 277)

« Soudain, tout changea, le pays et le temps. La plaine disparut, on s’enfonça entre des collines et des plateaux. Le vent du nord, qui soufflait jusqu’ici, tomba. Le vent venait du sud, tiède comme le souffle d’un poêle ouvert.
La forêt s’étendait par paliers sur les montagnes. Quand la voie traversait une zone boisée, le train grimpait une pente raide à laquelle succédait une descente assez douce. Il rampait en soufflant vers les bois et s’y traînait avec peine, comme un vieux forestier guidant une foule de voyageurs qui se retourneraient sans cesse et observeraient tout.
Mais il n’y avait rien à voir. Au fond de la forêt, c’était le sommeil et la paix de l’hiver. De temps en temps, seulement, des buissons ou des arbres bruissaient en libérant leurs branches basses de la neige qui peu à peu se tassait, comme s’ils ôtaient un collier ou dégrafaient un col trop serré.
Iouri Andréiévitch sombra dans le sommeil. Pendant toutes ces journées il resta sur sa couchette, là-haut, à dormir ; il se réveillait, réfléchissait, tendait l’oreille. Mais il n’y avait rien à entendre. » (P. 282)

« Sous la croûte de neige disloquée, l’eau se mit à courir et à chanter. Les entrailles impénétrables des forêts frémirent. Tout s’y réveillait. » (P. 282-283)

« Au milieu de la nuit, Iouri Andréiévitch s’éveilla, plein d’un sentiment confus de bonheur assez intense pour le réveiller. Le train était arrêté. La gare baignait dans l’obscurité vitreuse d’une nuit blanche. Cette ombre claire était pleine d’on ne sait quoi de délicat et de puissant à la fois qui suggérait un grand paysage dégagé.
La gare devait être située sur une hauteur, dominant un horizon large, libre.
Sur le quai, conversant à voix basse, passaient des ombres aux pas silencieux. Cela attendrit Iouri Andréiévitch. Il vit dans la discrétion des voix et des pas un respect de l’heure tardive, un souci du sommeil des voyageurs, qui avaient disparu depuis la guerre.
Le docteur se trompait. Comme partout ailleurs, le quai retentissait de hurlements, de lourds bruits de bottes. Mais non loin de là il y avait une cascade. C’était elle qui dilatait la nuit blanche et l’animait d’un souffle de fraîcheur et de liberté. C’était elle qui avait rempli le docteur endormi de ce sentiment de bonheur. Le bruit constant et régulier de la chute d’eau régnait sur tous les bruits de la gare et leur donnait l’apparence menteuse du silence. » (P. 284)

« Au-delà de la fenêtre contre laquelle ils étaient couchés le cou tendu, s’étalait une plaine immense, entièrement inondée par la crue. La rivière avait débordé et l’un de ses bras venait frôler le talus. Du haut des couchettes, on croyait voir le train glisser doucement sur l’eau. » (P. 287)

« ...le nom qu’on donne au pivert dans l’Oural : "Ronja". » (P. 288)

« La tête de Jivago baignait dans la sueur dont son oreiller était trempé. » (P. 293)

« Je vais à la recherche du silence. Je veux un trou perdu, l’inconnu. » (P. 303)

« La chaleur était accablante. Le soleil chauffait à blanc les rails et les toits des wagons. La terre, noire de pétrole, brûlait avec un chatoiement jaune comme du métal doré. » (P. 308)

« Entre parenthèses, ne vous fâchez pas, mais vous avez un nom imprononçable. » (P. 310)

« Pendant ce temps, le train manoeuvrait. Chaque fois qu’il arrivait au dernier aiguillage, à la hauteur du disque, l’aiguilleur, une femme âgée qui portait un bidon de lait attaché à sa ceinture, changeait son tricot de main, se penchait et renversait le levier, obligeant le train à repartir en marche arrière. Tandis qu’il s’éloignait lentement, elle se redressait et brandissait à sa suite un poing menaçant. » (P.313)

« Livéri (Livka) », prénom. (P. 316)

« Projetant en avant ses pattes cartilagineuses, un poulain moreau corait derrière la jument blanche ; il était noir comme la nuit, avec une petite tête frisée, il ressemblait à un jouet en bois sculpté. » (P. 322)

« Je suis un peu enrhumé. Je tousse et j’ai certainement un peu de fièvre. Toute la journée, j’ai comme une boule qui me monte à la gorge et me coupe le souffle à la hauteur du larynx. Je suis dans de mauvais draps. C’est l’aorte. Premiers symptômes de la maladie de coeur que j’ai héritée de ma pauvre mère. Est-ce possible ? Si tôt ? Dans ce cas, je ne ferai pas de vieux os. » (P. 341)

« Claire nuit de gel. Eclat, unité extraordinaire de tout ce qu’on voit. La terre, l’air, la lune, les étoiles sont soudés ensemble par le gel. Dans le parc, couchées en travers des allées, les ombres distinctes des arbres semblent découpées en relief et façonnées au tour. On a sans cesse l’impresssion que des silhouettes noires traversent interminablement la route. De grosses étoiles sont suspendues dans la forêt, entre les branches, telles des lanternes de mica bleu. Tout le ciel est parsemé de petites étoiles comme l’été les prés le sont de marguerites. » (P. 342)

« Les femmes, a-t-on la tête à ça ? Etait-ce le moment ? Le prolétariat mondial, le bouleversement de l’univers, c’est une autre histoire, parlez-moi plutôt de ça ! Mais un bipède isolé, une simple femme, une épouse, fi ! c’est aussi négligeable qu’un pou. » (P. 363)

« Villes, bourgs et villages se succédaient. Ville de Krestovozdvijensk, gare d’Oméltchino, Pajinsk, Tysiatskoïé, hameau de Iaglinskoïé, faubourg de Zvonarski, bourgade de Volnoïé, Gourtovchtchiki, terres de la Kejma, village de Kazéievo, faubourg de Koutéiny, bourg de Maly Ermolaï.
La grand-route les traversait, vieille comme le monde, la plus ancienne de Sibérie, utilisée jadis par les voitures de poste. Elle coupait les villes en deux, comme des miches, par la lame d’une grand-rue ; quant aux villages, elle les traversait d’un coup d’aile, sans se retourner, rejetant au loin derrière elle les isbas qui faisaient la haie, ou bien les ployant en demi-cercle, ou en épingle à cheveux au hasard d’un brusque tournant. » (P. 371)

« On ne voyait pas le feu ; Seules les colonnes mouvantes d’air chaud, scintillantes comme des paillettes de mica révélaient que l’on brûlait quelque chose. » (P. 412)

« — La tête ?
— Je suppose. IL a ce qu’il appelle des feux follets. Sans doute des hallucinations. Est-ce l’insomnie, les migraines ? » (P. 414)

« La Koubarikha était en train d’exorciser la vache d’Agafia Fotievna Palykh, la femme de Pamphile appelée couramment Fatievna. On avait fait sortir la vache du troupeau et on l’avait attachée par les cornes à un arbre au milieu des buissons. Près des pattes de devant, sa propriétaire était assise sur une souche ; près des pattes de derrière, sur un escabeau à traire, la magicienne.

(...)

En Sibérie, on pratiquait l’élevage d’une race de vaches primée en Suisse. Presque toutes, elles avaient la même robe, noire avec des taches rousses très claires ; non moins que les hommes, elles étiaent éreitnées par les privations, les longues marches, le manque d’espace. » (P. 437)

« Va t’en, dit la magicienne à Agafia. J’ai exorcisé ta vache, elle guérira. Prie la Mère de Dieu. En vérité, elle est la maison de lumière et le livre de la parole vivante. » (P. 442)

« On entourait un morceau de chair humaine ensanglantée qui gisait à terre. Le malheureux respirait à peine. Il avait le bras droit et la jambe gauche coupés. On ne pouvait imaginer comment le pauvre diable avait pu ramper jusqu’au camp sur le bras et la jambe qui lui restaient. Les membres coupés, horribles lambeaux saignants, étaient attachés à son dos avec une pancarte. Celle-ci était recouverte d’une longue inscription qui déclarait, avec des jurons bien choisis, que ce traitement avait été infligé en représailles des atrocités commises par tel et tel détachement rouge, avec lequel les Frères des Bois n’avaient pas de rapport. On ajoutait qu’un sort analogue attendait tous les partisans qui ne feraient pas leur soumission et ne rentraient pas leurs armes aux représentants de l’armée de VItsyne dans les délais prescrits.
Cet homme martyrisé qui perdait tout son sang et s’évanouissait à chaque instant, raconta, d’une voix hachée, faible et pâteuse, les tortures infligées par les brigades de répression et les tribunaux militaires de l’armée Vitsyne. On l’avait condamné à la pendaison, puis on avait commué la peine, décidé de lui couper un bras et une jambe, et de l’envoyer ainsi mutilé dans le camp des partisans pour les épouvanter. » (P. 443)

« L’hiver était déjà là depuis longtemps. Il gelait à pierre fendre. Des formes et des sons déchiquetés, sans lien visible, surgissaient dans le brouillard glacé, s’arrêtaient, remuaient, disparaissaient. A la place du soleil, une sorte de boule propre, issue d’un rêve ou d’un conte de fées, restait suspendue dans la forêt, répandant lentement, avec effort, les ratons jaune d’ambre d’une lumière dense comme du miel qui se glaçaient et se figeaient sur les arbres. » (P. 445)

« Quelque chose de plus vaste que lui-même trouvait pour pleurer et sangloter en lui des mots tendres et lumineux, qui brillaient dans l’obscurité comme du phosphore. Et il mêlait ses pleurs à ceux de son âme, plein de pitié pour lui-même. » (P. 472)

« Irourotchka » (surnom pour Iouri / Ioura, p. 488)

« Dehors la neige s’était mise à tomber. Le vent la poussait obliquement. Elle tombait , toujours plus rapide, plus épaisse, comme si elle poursuivait sans cesse quelque chose et Iouri Andréiévitch regardait devant lui par la fenêtre comme si ce n’était pas de la neige qu’il voyait tomber mais la lettre de Tonia qu’il continuait à lire, comme si ce n’étaient pas de petits cristaux de neige bien secs qui filaient à toute allure, mais des petits intervalles de papier blanc entre de petites lettres noires, blancs, blancs, sans fin, sans fin. » (P. 498)

« On était en plein hiver. La neige tombait à gros flocons. Iouri Andréiévitch venait de rentrer de l’hôpital. »

« Les rats n’avaient pas quitté la maison, mais ils étaient plus prudents. » (P. 502)

« La Sibérie, cette Nouvelle Amérique, comme on l’appelle justement, recèle les possibilités les plus riches. C’est, pour la Russie, le berceau d’un grand avenir, le gage de notre démocratisation, de notre splendeur, de notre assainissement politique. L’avenir de la Mongolie, de la Mongolie extérieure, notre grande voisine d’Extrême-Orient, est encore plus gros de perspectives séduisantes. Que savez-vous de ce pays ? Vous n’avez pas honte de bâiller et de cligner des yeux sans m’écouter ? Et pourtant c’est une superficie d’un million et demi de verstes carrées, des minéraux non encore prospectés, un pays vierge, préhistorique, vers lequel se tendent les mains avides de la Chine, du Japon et de l’Amérique, aux dépens des intérêts russes, reconnus pourtant par nos rivaux chaque fois qu’on a partagé en sphères d’influence ce petit coin isolé du globe terrestre. » (P. 506-507)

« ...la nudité hivernale des forêts, le calme de mort, le vide alentour rendait l’endroit méconnaissable. » (P. 512)

« Il gelait et le froid allait en augmentant. Le ciel était clair. La neige prenait une teinte jaune sous les rayons du soleil de midi et, dans ce jaune de miel, on voyait déjà filtrer comme une liqueur précieuse le dépôt orangé du soir précoce. » (P. 523)

« La fatigue lui coupait les jambes. Lançant le bois dans le traîneau par la porte du hangar, il rassemblait moins de bûches en une fois que d’habitude. Il avait froid et les rondins gelés et couverts de neige lui meurtrissaient les mains malgré ses moufles. Il n’arrivait pas à se réchauffer en précipitant ses mouvements. Quelque chose en lui s’était arrêté et déchiré. » (P. 530)

« Maintenant, à Moscou. Et avant tout, survivre. Ne pas s’abandonner à l’insomnie. Ne pas se coucher. Travailler toute la nuit jusqu’à l’abrutissement, jusqu’à tomber raide mort de fatigue. Et encore ceci. Faire du feu tout de suite dans la chambre à coucher pour ne pas geler bêtement cette nuit. » (P. 538)

« A quelques pas du perron, le corps de Pavel Pavlovitch était étendu de biais en travers de l’allée, la tête enfoncée dans un tas de neige : il s’était suicidé. La naige imbibée de sang formait une boule rouge sous sa tempe gauche. Les petites gouttes qui avaient giclé de tous les côtés s’étaient mêlées à la neige et faisaient de petites billes rouges semblables aux baies gelées d’un sorbier. »

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Pouchkine, Alexandre

La fille du capitaine, BNF collection, traduction Louis Viardot

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« Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. »

« Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?
– Pourquoi cela ?
– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus ?
– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?
– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de l’orient.)
– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
– Là, là, regarde… ce petit nuage. »
J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher m’expliqua que ce petit nuage présageait un bourane 1.
J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain relais : j’ordonnai donc de « redoubler » de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sans cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C’était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le cocher ; c’est un bourane. »
Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, qu’il semblait un être animé. La neige s’amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.
– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traineau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et tout est sombre. » »

« Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. »

Le chapitre « La convalescence »

« Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide ; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement tranquille. »

« ...la forteresse de Bélogorsk... »

« ...un nez sans narines... »

« Attends, attends que tu sois marié ; tu verras que tout ira au diable ».

« Je fus frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses accusations d’une voix faible, mais ferme. »

« ...le palais d’été de Tsarkoïé-Sélo... »

« ...le gouvernement de Simbirsk... »

</blockquote>

Rodenbach, Georges

Bruges la morte

<blockquote>« Mot irrémédiable et bref ! d’une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l’être dépareillé. »

« ...étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l’éclairant... »

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Simenon, Georges

Monsieur Gallet, décédé

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« Le corps était bien ce qu’on pouvait imaginer d’après la photographie : un corps long, osseux, avec une poitrine creuse de bureaucrate, une peau blême qui faisait paraître les poils très sombres, encore que ceux de la poitrine fussent roussâtres. »

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« Les vêtements d’Emile Gallet s’étalaient toujours sur le plancher, comme une caricature de cadavre. »

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« Il n’y avait qu’Emile Gallet à n’être plus là ! Il était solidement enfermé dans un cercueil, lui, avec sa joue arrachée par la balle, triturée par le médecin légiste aux sept invités, son cœur perforé et ses yeux gris dont personne n’avait pensé à clore les paupières ! » (M03)

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Tchekhov, Anton

La Steppe (traduction Vladimir Volkoff)

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« ...sur son visage, la sécheresse de l’homme d’affaires luttait contre la bénignité de celui qui vient de faire ses adieux à sa famille et de boire un bon coup... »

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« D’abord, tout là-bas, au point de rencontre du ciel et de la terre, du côté des tumulus5 peu élevés et du moulin à vent qui, de loin, ressemblait à un petit homme agitant les bras, une bande d’un jaune éclatant glissa sur la terre ; une minute après, une bande semblable s’alluma un peu plus près, glissa à droite et envahit les collines ; quelque chose de chaud effleura le dos de Iégorouchka ; une bande de lumière qui s’était furtivement approchée par-derrière fila par-dessus la calèche et les chevaux, s’élança à la rencontre des autres bandes, et soudain toute la vaste steppe rejeta la pénombre matinale, sourit et brilla de rosée.

Le seigle moissonné, les ronces, les euphorbes6, le chanvre sauvage, tout ce qui, bruni et roussi dans la chaleur, avait été à demi-mort, ressuscitait maintenant, baigné de rosée et caressé du soleil, pour fleurir à nouveau. Des pluviers7 voletaient au-dessus de la route en poussant des cris joyeux, des gerboises8 s’appelaient dans l’herbe, quelque part au loin gémissaient des vanneaux. Une compagnie de perdreaux effrayés par la calèche s’envola et, faisant entendre son doux « trrr » gagna les collines. Les sauterelles, les grillons, les criquets et les locustes9 avaient entonné leur musique grinçante et monotone.

Un peu de temps s’écoula, la rosée s’évapora, l’air se figea et la steppe déçue reprit son aspect maussade de juillet. Les herbes se flétrissaient, la vie se mourait. Les collines hâlées, d’un brun vert, lilas au loin, avec leurs tons paisibles comme des ombres, la plaine avec ses lointains brumeux et le ciel renversé dessus, semblant, dans la steppe où il n’y a ni forêts ni hautes montagnes, d’une profondeur et d’une transparence effrayantes, paraissaient à présent infinies et pétrifiées de langueur...

Comme il fait lourd et triste ! La calèche se hâte, et Iégorouchka voit toujours la même chose : le ciel, la plaine, les collines... Dans l’herbe, la musique s’est calmée. Les pluviers sont partis, on ne voit plus les perdreaux. Faute d’occupation, les freux tournoient au-dessus de l’herbe fanée, ils se ressemblent tous et ils rendent la steppe encore plus uniforme. »

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« Six faucheurs alignés brandissent leurs faux, qui brillent gaiement et, toutes ensemble, en mesure, font entendre leur « Vjji, vjji ! » »

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« À qui ce troupeau ? »

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« Déniska marchait autour d’eux et, s’efforçant de montrer que les concombres, les pâtés et les œufs que mangeaient les maîtres le laissaient complètement indifférent, se consacrait à l’extermination des taons et des mouches qui collaient sur le ventre et le dos des chevaux. »

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« ...cinq gros concombres jaunes appelés « jaunets »... »

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« Vibrant dans l’air comme un insecte, jouant de sa bigarrure, la canepetière s’éleva haut en ligne droite, puis, effrayée sans doute par le nuage de poussière, se jeta de côté : on la vit encore miroiter longtemps... »

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« Dans le crépuscule du soir, apparut une grande maison sans étage avec un toit de fer rouillé et des fenêtres obscures. Cette maison portait le nom d’auberge bien qu’elle se dressât sans berge au milieu de la steppe1. A quelque distance sur le côté, un malheureux petit verger de cerisiers entouré d’une haie mettait une tache sombre et, sous les fenêtres, leur lourde tête affaissée, se dressaient des tournesols endormis. Dans le verger crépitait une petite éolienne mise là pour éloigner les lièvres par son bruit. À part cela, à proximité de la maison, on ne voyait ni n’entendait que la steppe. »

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« Une minute après, la porte s’ouvrit, et Solomone, un grand plateau dans les mains, entra dans la pièce. En posant le plateau sur la table, il regardait ironiquement de côté et avait toujours son sourire bizarre. Maintenant, à la lumière de la petite lampe, on pouvait distinguer ce sourire : il était très complexe et exprimait beaucoup de sentiments, dont le dominant était un mépris manifeste. Il semblait penser à quelque chose de drôle et de bête, il ne pouvait souffrir quelqu’un et le méprisait, il se réjouissait de quelque chose et il attendait le bon moment pour lancer une raillerie blessante et se tordre de rire. Son long nez, ses lèvres grasses et ses yeux saillants et rusés semblaient tendus du désir d’éclater de rire. »

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« Si on lui pressait le nez, il en sortirait du lait. » (= il est trop jeune)

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« Mes filles, je les ai casées auprès d’hommes de bien, mes fils, j’en ai fait des messieurs, et maintenant je suis libre, j’ai fait mon travail, je peux m’en aller aux quatre vents. Je vis tranquillement avec ma moitié, je mange, je bois et je dors, je me réjouis de voir mes petits-enfants et je prie le bon Dieu : que me faut-il de plus ? »

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« À quoi je m’occupe ? répéta Solomone en haussant les épaules. Je fais la même chose que tout le monde. Vous le voyez : je suis larbin. Je suis le larbin de mon frère, mon frère est le larbin des voyageurs, les voyageurs sont les larbins de Varlamov, tandis que si j’avais dix millions, c’est Varlamov qui serait mon larbin. »

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Tout le chapitre IV ?

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« À droite noircissaient les collines qui semblaient cacher quelque chose d’inconnu et d’effrayant, à gauche le ciel au-dessus de l’horizon était inondé d’une lueur pourpre et on ne savait pas s’il y avait un incendie quelque part ou si la lune s’apprêtait à se lever. On voyait les lointains comme en plein jour, mais leur tendre teinte lilas, hachurée par les ténèbres du soir, avait disparu, et toute la steppe se cachait dans ces ténèbres comme les enfants de Moïsséï Moïsséïtch sous leur couverture. »

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« A peine le soleil est-il couché et la terre emmitouflée de ténèbres, que la langueur diurne est oubliée, tout est pardonné, et la steppe respire légèrement de sa vaste poitrine. Comme si, dans l’obscurité, l’herbe ne voyait pas sa vieillesse, elle devient le lieu d’un jeune et joyeux crépitement, inconnu dans la journée ; craquements, sifflements, grattements, basses, ténors et soprani de la steppe, tout se mêle en un grondement monotone, incessant, favorable aux souvenirs et à la mélancolie. Ce crépitement uniforme endort comme une berceuse ; on roule et on sent qu’on s’endort, mais voilà que retentit le cri saccadé, angoissé d’un oiseau qui veille encore, ou que se fait entendre un son indéterminé, semblable à une voix prononçant « ah ? » avec étonnement, et les paupières assoupies se ferment. Ou alors on longe un petit ravin plein de buissons et l’on entend un oiseau que les habitants de la steppe appellent splouk crier à quelqu’un « Splou ! Splou ! Splou ! (= je dors) », tandis qu’un autre rit ou sanglote hystériquement : c’est le hibou. Dieu sait pour qui ils crient et qui les écoute dans cette plaine, mais leurs cris sont pleins de tristesse et de plaintes... On sent l’odeur du foin, de l’herbe séchée, des fleurs attardées, odeur épaisse, sirupeuse et tendre.

À travers les ténèbres, on voit tout, mais il est difficile de distinguer la couleur et les contours des objets. Tout semble être autre chose qu’il n’est. On roule et soudain on voit devant soi, tout près de la route, une silhouette rappelant un moine : il ne bouge pas, il attend et il tient quelque chose dans ses mains... Ne serait-ce pas un brigand ? La figure s’approche, grandit, la voici à la hauteur de la calèche, et vous voyez que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. Ces figures immobiles qui attendent quelqu’un se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, passent la tête par-dessus les ronces : elles ressemblent à des hommes et inspirent les soupçons. »

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« À droite de la route, sur toute sa longueur, se dressaient des poteaux télégraphiques à deux fils. Rapetissant de plus en plus, à la hauteur du village ils disparaissaient derrière les isbas et la verdure, et puis reparaissaient dans le lointain lilas, sous forme de petits bâtons très petits et fluets, comme des crayons fichés en terre. Sur les fils étaient perchés des autours, des émerillons5 et des corbeaux qui considéraient avec indifférence le convoi en mouvement. »

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« – Mon opinion sur moi-même, c’est que je suis un homme perdu et rien de plus. »

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« Le Russe aime se souvenir mais n’aime pas vivre. »

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« Après le repas, tous se traînèrent jusqu’aux charrettes et se laissèrent tomber dans leur ombre. »

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« Lorsqu’on regarde longuement un ciel profond, sans en détacher les yeux, on ne sait pourquoi les pensées et l’âme s’unissent en un sentiment de solitude. On commence à se sentir irréparablement seul, et tout ce qu’on avait naguère cru proche et cher devient infiniment lointain et perd tout prix. Ces étoiles, qui regardent du haut du ciel depuis des millénaires, ce ciel insaisissable et les ténèbres, indifférents qu’ils sont à la vie brève de l’homme, lorsqu’on demeure seul à seuls avec eux et qu’on essaye d’en comprendre le sens, accablent l’âme par leur silence. On songe à la solitude qui attend chacun dans la tombe, et l’essence de la vie apparaît désespérée, atroce... »

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« Iégory »

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« Stiopka »

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« Avait-il entendu ces récits de quelqu’un d’autre ou les avait-il inventés lui-même dans un passé reculé, et puis, comme sa mémoire faiblissait, avait-il confondu le vécu et l’imaginaire et ne savait-il plus distinguer l’un de l’autre ? Tout est possible, mais ce qui est bizarre, c’est qu’à ce moment-là et pendant tout le voyage, lorsqu’il avait l’occasion de raconter, il accordait une préférence manifeste aux fantasmes et ne parlait jamais de sa propre expérience. »

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« – Les gars, dit-il, d’un ton suppliant. Chantons quelque chose de religieux !
Des larmes parurent dans ses yeux.
– Les gars ! répéta-t-il en pressant sa main contre son cœur. Chantons quelque chose de religieux ! »

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« – Notre mère la Russie est la plus grande du monde ! chanta soudain Kiroukha d’une voix sauvage, et avala de travers et se tut. L’écho de la steppe s’empara de sa voix, l’emporta, et il sembla que la Bêtise elle-même roulait à travers la steppe sur ses roues pesantes. »

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« Son visage à la petite barbiche grise, un visage simple, russe, hâlé, était rouge, humide de rosée et sillonné de veines bleues ; il exprimait autant de sécheresse que le visage d’Ivan Ivanytch, le même fanatisme de l’homme d’affaires. Cependant, quelle différence on sentait entre lui et Ivan Ivanytch ! Sur le visage de l’oncle Kouzmitchov, outre »

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« ...une sorte de mélancolie imprécise se fit sentir en tout »

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« Pantéléï ne faisait que soupirer, se plaindre de ses pieds et évoquer à chaque instant l’insolence de la mort. »

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« – Je suis triste ! »

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« ...les nôtres, ils passent la nuit dans la steppe : ils vont souffrir, les pauvres ! »

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« La pastèque et le melon qu’il avait mangés lui avaient laissé dans la bouche un goût déplaisant de métal. En outre, les puces piquaient. »

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« Pour se débarrasser de rêves pénibles, Iégorouchka ouvrit les yeux et se mit à regarder le feu. »

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« Derrière elle était assis un chien roux à oreilles pointues. Apercevant les visiteurs, il courut à la grille et se mit à aboyer d’une voix de ténor (tous les chiens roux sont des ténors). »

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Tesson, Sylvain

Dans les forêts de Sibérie, Gallimard

<blockquote> « Dans les Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, détenu dans un goulag de Sibérie, se souvient des pins nains qui entouraient le camp : lorsque la température se réchauffait, en mai, les arbres se libéraient de la couche de neige. Ils se redressaient, ils annonçaient le printemps, l’espoir. »

« Il règne un silence rare et l’air est doux. Le thermomètre indique – 15 oC. »

« Ce matin, – 3 oC. Première journée printanière. Les mésanges affluent sous la fenêtre sud. Soudain, des bourrasques agitent les cèdres et la neige tombe. Le paysage est rayé de filandres grises. »

« Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt... »

« Cette nuit, la cabane a craqué de tous ses joints. Les gémissements du bois se mêlaient aux explosions de la glace. »

« Un lynx est venu visiter le camp cette nuit. Il a laissé des traces autour de la tente. »

« Il fait – 2 oC et je déjeune dehors, sur la table de la plage. Les mésanges valsent, ivres de chaleur. Les stalactites gouttent au rebord de l’auvent. La première vraie journée de printemps... »

« En Russie, tout s’accomplit dans la précipitation : la vie est un endormissement coupé de spasmes. »

« Les hydroglisseurs sont des fleurons de la sidérurgie russe. »

« La glace est rongée par les vers. »

« Pour appâter les bêtes, Volodia a rempli des bidons avec de la graisse de phoque. »

« Deux élans contradictoires fomentent la renaissance. Le jaillissement de ce qui était enfoui dans le sol et l’épanchement de ce qui était contenu dans les hauteurs.
Ce qui s’épanche : l’eau dévalant des sommets, les torrents lavant la face des versants, les fourmis débordant de leurs marmites, la sève perlant sur l’écorce des pins, les stalactites s’allongeant vers le sol, les ours et cervidés quittant les plateaux pour chercher pitance sur les grèves. »

« Le Baïkal est propre grâce à ses charognards. »

« Manger un blini arrosé de thé brûlant. »

« L’orage porte sa dévastation au sud. Le lac se remet. Dans l’air frais, sous un ciel satiné, la houle libérée soulève les plaques de glace à la dérive. Les éclats de l’ancien vitrail se disloquent au moindre contact dans un froissement de soie rêche. La débâcle a libéré la pulsation du lac. J’installe le tabouret sur une plaque de banquise et passe la soirée à dériver lentement. Les eaux sont revenues ! Les eaux sont revenues ! »

« Une escadrille de fuligules morillons se pose sur un pan d’eau ouvert entre trois immenses festons de glace. Ils décollent en formation parfaite dans la direction de la Mongolie. »

« Cerfs, lynx et ours vaquent près de la cabane, les chiens dorment derrière la porte, les mouches vrombissent sous l’auvent. Les royaumes se jouxtent. »

« ...une route en lacets — une serpentine comme on dit en russe, selon l’acception française du XVIIIe siècle —... »

« V.E. me sert du phoque en daube au petit déjeuner. Cette viande est une charge nucléaire, elle explose dans la bouche et pulse sa force dans les vaisseaux du corps. »

« J’attrape huit ombles. »

« L’air est chargé d’insectes. Un vrombissement s’élève dans l’air aux premières lueurs et ne le désemplit qu’à la nuit. Des scarabées escaladent les poutres de la cabane, des capricornes colonisent mes étagères. Des taons aux yeux cauchemardesques agacent les chiens. »

« ...soleil brûlant (+22 oC !) »

« Je pêche un omble de trois kilos. »

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Wilk, Mariusz

La maison du vagabond, Éditions Noir sur blanc, traduction Agnieszka Zuk

<blockquote>« J’ai observé maintes et maintes fois la fonte des glaces sur l’Onega depuis la fenêtre de mon bureau et le spectacle est à chaque fois différent. Le mystère de la transfiguration de la nature morte en élément liquide. Imaginez un espace vide devant vous, un champ blanc pris dans les glaces et enseveli sous la neige jusqu’à l’horizon, muet et immobile pendant de longs mois, aucune trace de vie, aucun mouvement, rien. Rien que le vent qui tresse parfois des panaches de poussière blanche, les pourchasse un temps puis les envoie balader. Même le soleil est incapable de ranimer ce paysage pétrifié vu que lui-même n’en mène pas large l’hiver et, pointant sa tête au-dessus de l’horizon comme hors d’une tranchée, il pisse furtivement, suintant une lueur jaune sur la glace. C’est seulement en avril, lorsque les ombres s’allongent, que la glace prend l’eau et noircit. C’est le signe que le mystérieux spectacle de l’Onega va bientôt commencer. »

Sur l’eau de bouleau, qu’il suffit d’entailler au printemps pour en faire couler la sève. Ça se boit, c’est bon pour tout un tas de trucs, et on peut aussi le laisser fermenter pour en faire un braga : « il suffit d’ajouter un peu de sucre et de levain naturel et, quelques jours plus tard, on peut se délecter d’une boisson légèrement pétillante à petite teneur en alcool. »

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Winckler, Martin

La maladie de Sachs, POL (ici via l’adaptation radio pour France Culture)

<blockquote> « Qu’est-ce qui vous inquiète exactement ?
— Mais tout ! » </blockquote>

Un herbier pour Morphine(s), version 16 (27 décembre 2017)

Alexievitch, Svetlana

Les cercueils de zinc

Ce passage au cours duquel une mère racontera vouloir absolument rêver de son fils, mort à la guerre, mettant sous son oreiller des trucs lui ayant appartenu pour le faire apparaître, en vain (j’ai oublié où ça se trouve et je n’ai pas corné la page).

Benjamin, Walter

Sens unique, Maurice Nadeau, traduction Jean Lacoste

<blockquote> « Des planches sales forment le fond argileux dans lequel, brillantes dans l’air froid, quelques rares couleurs se dissolvent. » (P. 201) </blockquote>

Boulgakov, Mikhaïl

Tout Récits d’un jeune médecin
Tout Morphine

Colautti, Ricardo

La trilogie Sebastián Dun, Éditions de l’Ogre, traduction Guillaume Contré

<blockquote>« M. Juan était mon confident et moi, j’étais son confident. »</blockquote>

Golovanov, Vassili

Éloge des voyages insensés, Verdier, traduction Hélène Châtelain

Piter = Saint-Petersbourg

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« Qu’est-ce qu’il disait, Korepanov ? Que sur l’île existeraient deux temps parallèles : le temps de l’abstinence et le temps de la soûlerie ? Et qu’il valait mieux ne pas arriver dans le second ? » (P. 12)

« Je me souviens de bancs d’argile émergeant de l’eau, luisants comme des dos de baleines. Nous sommes remontés plusieurs fois dans le canot : lorsque nous trouvions une coulée d’eau profonde entre les fonds qui se dénudaient, nous mettions le moteur en marche et foncions à travers ce labyrinthe d’agile.
Puis, nous sautions de nouveau à l’eau et, de nouveau, nous tirions le canot.
Autour de nous, un univers né de l’argile.
Argile des bancs de sable : argile grise, la plus tendre, la plus fine qu’il m’ait été donné de voir. Argile que rien, jamais, n’a effleuré ; argile primordiale, dans sa forme originelle, travaillée par l’eau jusqu’à devenir idéalement lisse ; argile s’accumulant, gonflant ici d’année en année, couche après couche, siècle après siècle , argile vivant d’une vie sombre et aveugle, respirant d’un souffle primaire, lourd et cru ; principe mis à nu du monde où seuls de minuscules touffes d’algues iodées et des vers d’eau survivent en s’y accrochant... »

(P. 170)

« Nous ne savons rien du nickel coulé près de Kolgouev en 1978 avec des déchets radioactifs, nous ne savons rien des bases de sous-marins atomiques près de Mourmansk, ni du polygone nucléaire de la Nouvelle-Zemble, et encore moins des autres bases situées dans les lieux les plus reculés du monde. »

(P. 250)

« Nous quittons l’espace vierge qui nous a accueillis pendant dix jours... Et pendant ces dix jours, nous nous sommes tant et tant gorgés de cet espace, que je me demande comment nous n’avons pas explosé : nous l’absorbions sans retenue, comme l’air qu’on respire, pour longtemps, pour des années. Et lorsque, après trois ans, je suis revenu à Kolgouev, j’ai compris à quel point cet espace basique, matriciel s’était imprimé en moi, et qu’il y avait bien des choses auxquelles, désormais, je n’avais plus besoin de prêter attention : je pouvais tranquillement m’attacher à des détails et photographier ceux qui me faisaient signe : « buisson de saule après la neige », « lentille » (un petit lac qui reposait dans la toundra à la veille de l’été, encore recouvert d’une lentille de glace), « minerai des marais » (ça, c’était au moment du dégel. Quand j’étais petit, on nous disait, en cours d’histoire, que nos ancêtres extrayaient le fer d’un certain « minerai des marais » que j’étais curieux de découvrir et que j’ai vu là — dépôts rouge brun d’une rouille absolument pure, véritables chaudrons creusés dans une terre saturée de rouille elle aussi, tiges de plantes durcies de rouille transformant les marécages en jugnles brun métallisé, coulées de rouille, légères suspensions de rouille au fond des marais criblés de bulles de gaz : des dizaines, des centaines de tonnes de rouille) ; « poisson sur la neige » (les écailles argentées du lazazret scintillant d’un éclat particulier sur la neige tardive et granuleuse) ; « gouttes » (impressionnant talus de neige avec des gouttes au bord des surplombs), et « horizon lointain ». »

(P. 327)

« La nuit, je vois un spectacle stupéfiant : après minuit, sur le lac, le brouillard masque totalement le soleil, et la rive opposée s’assobrit au point que je ne distingue plus que celle sur laquelle nous nous tenons, et la surface lisse de l’eau se fondant lentement dans la brume avant d’y disparaître. Mais au-dessus du brouillard, le ciel est parfaitement bleu et sa clarté froide se reflète dans l’eau. Ainsi la masse diffuse du brouillard occupe le milieu du tableau, l’eau se fond dans le ciel, et le ciel dans l’eau, sans ligne de partage, sans frontière, sans ligne d’horizon. À travers ce vide du brouillard, il me semble que le ciel est sur le point de basculer sur moi. Une oie passe et son reflet pâlit dans le miroir embué du lac. Dans ce monde d’eau et de ciel confondus, il n’y a rien, rien que les voix des oiseaux de nuit. L’eau, le vide, le reflet de deux nuages jaunâtres dans le bleu du lac. Personne à des kilomètres à la ronde. Une paix hallucinante. »

(P. 401)

Sieno (prénom)

« Sur les dix-neuf jours que nous avons passés en juillet et août en divers endroits de l’île, la température n’a jamais dépassé +9 °C, et encore cela ne s’est produit qu’une seule fois, à midi ; le plus souvent elle oscillait entre +4 °C et +5 °C, en baissant de temps en temps jusqu’à +2 °C ou +1 °C, tandis qu’à Kanine régnait une température de +10 °C à 12 °C, et immédiatement après notre arrivée de Koulgouev, sur la vôte de Timansk, elle est montée jusqu’à +15 °C. »

(P. 481-482)

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Kerouac, Jack

Sur la route (le rouleau original, Gallimard, traduction Josée Kamoun

<blockquote> « Je suis allé prendre un Coca vite fait dans une petite épicerie le long des voies, et voilà qu’entre un jeune Arménien mélancolique, le long des wagons de marchandises rouges, et juste à ce moment-là on entend hurler une loco. »

« Quand le soleil est devenu rouge… »

« ...il se carapatait dans les rues comme une grosse araignée... »

« Hinkle était parti balader son fantôme dans les rues de la ville... »

« On aurait dit que j’avais des nuées de souvenirs qui remontaient à 1750 en Angleterre, et que je me trouvais réincarné à San Francisco dans une autre vie, un autre corps. »

« C’est le lendemain que tout est arrivé »

« Neal et moi, on frissonnait dans les haillons du jour. »

« ...elle rentre chez elle, je ne la reverrai plus jamais... »

« ...il avait le sang trop chaud ; ses narines se dilataient ; mais il lui manquait la sainteté native et singulière qui lui aurait permis d’échapper aux verrous du destin... »

« ...sa silhouette s’amenuisait, s’amenuisait... »

« ...noires comme la lune... »

</blockquote>

Pasternak, Boris

Le docteur Jivago, Gallimard (traducteur ou traductrice non précisé par l’éditeur)

<blockquote> « La tempête était seule au monde, seule et sans rival. » (P.15)

« Les champs succédaient aux champs. Les forêts les reprenaient sans cesse dans leur étreinte. L’âme s’accordait à la large cadence de ces espaces toujours recommencés. On avait envie de rêver et de penser l’avenir. » (P. 17)

« Comme elle, c’était un homme libre... » (P. 18)

« Le corps gisait dans l’herbe auprès du remblai. Un mince filet de sang coagulé barrait d’un trait noir et net son visage, qui paraissait biffé d’une croix. Le sang ne paraissait pas être son sang, du sang sorti de ses veines mais une surcharge, une addition extérieure, un emplâtre, ou une éclaboussure de boue séchée, ou une petite feuille de bouleau humide. » (P. 26)

« C’était son épaule, c’était sa jambe, et pour tout le reste, c’était plus ou moins elle-même, son âme ou son être, aux limites tracées d’une main sûre et qui s’élançait avec confiance dans l’avenir. » (P. 40)

« Des locomotives sous pression attendaient, prêtes à partir, bprulant les nuages froids de l’hiver de leurs bouffées de vapeur bouillante. » (P. 42)

« ...Tiverzine était vêtu pour l’automne. » (P. 48)

« Le jardin projetait des ombres violettes dans le cabinet. À la manière dont ils regardaient dans la chambre, on aurait dit que les arbres voulaient étendre sur le plancher leurs branches vêtues d’un givre pesant, qui ressemvlait à des coulées figées de stéarine mauve. »

« Les toits jasaient entre eux comme au printemps. C’était le dégel. » (P. 62)

« "Le sort des opprimés est enviable. Ils ont quelque chose à dire sur eux-mêmes. Ils ont toute la vie devant eux." C’était Son avis. C’était l’avis du Christ. » (P. 67)

« Iouriatine (ville) » (P. 72)

« Mais un gel féroce mêlé de brouillard paraissait détraquer l’espace et le fragmenter en morceaux disparates. La fumée ébouriffée et loqueteuse des feux en plein vent, le crissement des pas et le grincement des patins de traîneaux contribuaient à leur donner l’impression qu’ils étaient en route depuis Dieu combien de temps déjà, et qu’ils s’étaient fourvoyés à une distance effrayante. »

« Quatre ans plus tôt, lorsqu’il était en première année, il avait passé tout un trimestre à faire de la dissection dans les sous-sols de l’Université. Il descendait dans le souterrain par un escalier coudé. Par petits groupes, ou chacun de son côté, des étudiants ébouriffés étaient massés dans le fond de l’amphithéâtre d’anatomie. Les uns, derrière un rempart d’ossements, rabâchaient leurs cours et feuilletaient de vieux manuels usés et défraîchis, d’autres anatomisaient en silence dans les coins, d’autres faisaient les pitres, lançaient des plaisanteries et donnaient la chasse aux rats qui couraient en grand nombre sur les dalles de la morgue. Dans la pénombre on voyait luire comme du phosphore des cadavres inconnus dont la nudité frappait le regard : de jeunes suicidés non identifiés, des noyées bien conservées et encore intactes. Les sels d’alumine qu’on leur avait injectés les rajeunissaient et leur donnaient une rondeur trompeuse. On disséquait les cadavres, on les découpait et on les préparait, et la beauté du corps humain restait fidèle à elle-même jusque dans leur moindre fragment, si bien que l’étonnement que l’on éprouvait devant le corps entier d’une ondine jetée n’importe comment sur le zinc de la table ne cessait pas lorsqu’il se reportait sur un de ses bras détachés ou sur une de ses mains tranchées. L’odeur de la formaline et du phénol remplissait le sous-sol, et l’on sentait partout la présence d’un mystère : c’était le destin inconnu de ces corps allongés, c’était le mystère même de la vie et de la mort, qui s’installait ici tout à son aise, comme à son domicile ou à son quartier général.
La voix de ce mystère, plus forte que tout le reste, poursuivait Ioura et le gênait dans ses exercices d’anatomie. Mais elle n’était pas la seule à le gêner ainsi dans sa vie. Il s’y était fait, et si elle le distrayait de ses occupations, cette gêne ne l’inquiétait pas. » (P. 87-88)

« La chambre portait les traces du branle-bas récent. Une infirmière s’affairait silencieusement autour de la table de nuit. Autour d’elle traînaient des serviettes froissées et des essuie-mains humides qui avaient servi de compresses. L’eau du rinçoir était légèrement rose de sang craché. On y voyait nager des débris d’ampoules et des touffes de coton gonflées par l’eau.
La malade était inondée de sueur et humectait ses lèvres sèches du bout de sa langue. Ses traits s’étaient fortement tirés depuis ce matin, où Ioura l’avait vue pour la dernière fois.
Ne serait-ce pas une erreur de diagnostic ? pensa-t-il. Tous les symptômes de la pneumonie striduleuse. On dirait que c’est la crise. Il salua Anna Ivanovna, lui dit une de ces phrases creuses d’encouragement que l’on prononce toujours en pareil cas, puis fit sortir la garde-malade. Prenant la main d’Anna Ivanovna pour tâter son pouls, il alla chercher de l’autre main son stéthoscope dans la poche de son blouson. Par un mouvement de la tête, Anna Ivanovna lui fit comprendre que c’était inutile. Ioura vit qu’elle lui voulait autre chose. Rassemblant ses forces, Anna Ivanovna parla :
— Ils ont voulu me confesser... La mort est là... Elle peut à chaque instant... Quand on va se faire arracher une dent, on a peur, on a mal, on se prépare... Et maintenant, ce n’est pas une dent, c’est moi tout entière, toute la vie... crac, et dehors, comme avec des tenailles... Et qu’est-ce que c’est ? ... Personne n’en sait rien... J’ai le coeur serré et j’ai peur.
Anna Ivanovna se tut. Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Ioura ne disait rien. Au bout d’un instant, Anna Ivanovna continua.
— Tu as du talent... Et quand on a du talent... ce n’est pas comme tout le monde... Tu dois savoir quelque chose... Dis-moi quelque chose... Tranquillise-moi. » (P. 89)

« Maintenant qu’elle sortait pour la seconde fois dans la rue, Lara s’aperçut enfin de ce qui se passait autour d’elle. C’était la ville. C’était l’hiver. C’était le soir.
Il gelait. LEs rues étaient couvertes d’une glace noire, épaisse comme des fonds de bouteilles de bière cassées. Respirer faisait mal. L’air était bourré de givre gris et paraissait chatouiller et piquer Lara de sa toison hérissée, exactement comme la fourrure grise de sa cravate givrée irritait sa peau et entrait dans sa bouche. Le coeur battant, elle parcourait les rues à demi désertes. Sur son chemin, elle voyait fumer les portes des cafés et des gargotes. On voyait émerger du brouillard des visages gelés, rouges comme du saucisson, des naseaux de chevaux et des museaux de chiens barbus et couverts de glaçons. LEs fenêtres recouvertes d’une épaisse couche de givre et de neige paraissaient enduites de craie, et sur leur surface opaque on voyait se mouvoir les reflets colorés des arbres de Noël allumés et les ombres des convives en réjouissance, comme si, sur des draps blancs tendus devant une lanterne magique, on projetait aux passants des ombres chinoises. » (P. 101)

« C’était l’hiver où Ioura écrivait son mémoire sur les éléments nerveux de la rétine pour la médaille d’or de l’Université. Bien qu’il eût étudié la médecine générale, Ioura avait de l’oeil la connaissance approfondie d’un futur oculiste.
Cet intérêt qu’il portait à la physiologie de la vue révélait l’autre aspect de sa nature, — ses dons créateurs et ses réflexions sur l’essence de l’image et la structure de l’idée logique. » (p. 103)

« L’essentiel, alors, n’était pas en lui. A peine concevait-il en ce temps-làqu’il y eût un certain Ioura, lui-même, qui existât séparément et présentât un intérêt ou une valeur quelconque. L’essentiel, alors, était ce qu’il y avait autour de lui. Le monde extérieur l’investissait de toutes parts, palpable, infranchissable et incontestable comme une forêt, et si la mort de sa mère l’avait à ce point ébranlé, c’était bien parce qu’il s’était perdu avec elle dans cette forêt et qu’il y était soudain resté seul et sans elle. Cette forêt, c’étaient tous les objets du monde, — c’étaient les nuages, c’étaient les enseignes de la ville et les boules des échelles d’incendie, c’étaient les frères convers qui galopaient devant la calèche de la VIerge avec des oreillettes en guise de bonnet sur leurs têtes découvertes devant le saint sacrement. Cette forêt, c’étaient les vitrines des magasins dans les passages et, à une hauteur inaccessible, le ciel nocturne habité par les étoiles, le Bon Dieu et les saints. » (P. 112)

« Vous êtes restée assez longtemps couchée. Vous avez été souffrante quelque temps, ça suffit comme ça. Maintenant, il faut vous lever. Changez de chambre, mettez-vous au travail, terminez vos études. » (P. 123)

« Lioudmila Kapitonovna était une jolie femme à la poitrine haute et à la voix basse. » (P. 125)

« Brusquement, un souvenir lui revint : au pavillon de chirurgie de l’hôpital de l’Exaltation de la Croix, auquel il était attaché, une malade venait de mourir. Iouri Andréiévitch affirmait qu’elle avait un échinocoque du foie. Cette opinion était contestée. L’autopsie devait avoir lieu ce jour-là. On allait savoir la vérité. Mais le dissecteur de leur hôpital était un ivrogne invétéré. Dieu sait comment il s’y prendrait.
L’obscurité descendait vite. On ne distinguait plus rien au-dehors. Comme par un coup de baguette magique, l’électricité s’alluma à toutes les fenêtres.

(...)

— Un échinocoque. Ça, c’est un digagnostic. On ne parle plus que de ça. » (P. 131-134)

« Tonia sombrait dans la brume des souffrances qu’elle avait traversées, elle paraissait nimbée d’épuisement. Elle s’élevait au milieu de la salle comme, au milieu d’une baie, un navire qui viendrait de jeter l’ancre et se serait vidé de son chargement d’âmes nouvelles, amenées on ne sait d’où sur le continent de la vie à travers l’océan de la mort. » (P. 134)

« Près de la route forestière, de jeunes soldats fatigués et couverts de poussière, la vareuse trempée de sueur aux omoplates et sur la poitrine, étaient couchés par terre à plat ventre ou sur le dos, les jambes écartées dans leurs lourdes bottes. C’était tout ce qui restait d’une section durement éprouvée. On les avait relevés d’un combat qui durait depuis plus de quatre jours et envoyés à l’arrière pour un court repos. Les soldats étaient couchés comme s’ils étaient de pierre, ils n’avaient plus la force ni de sourire, ni de dire de gros mots, et pas un seul ne tourna la tête quand on entendit grincer dans le bois quelques charrettes qui s’approchaient rapidement. Au grand trot, dans des brouettes sans ressorts, qui faisaient sauter en l’air leurs malheureux occupants et achevaient de leur briser les os et de leur retourner les entrailles, on amenait des blessés à l’ambulance. Là, on leur dispenserait les premiers secours, on les panserait à la hâte et, en cas d’extrême urgence, on expédierait une opération. ON les avait ramassés, ces innombrables blessés, une demi-heure plus tôt, pendant une courte accalmie, dans le champ qui s’étendait devant les tranchées. Une bonne moitié d’entre eux étaient sans connaissance. » (P. 147-148)

« Par miracle, les villages étaient encore intacts dans ce secteur. Ils formaient un îlot que l’océan des destructions avait épargné on ne savait comment. » (P. 149)

« Au fond de la dépression, il y avait une gare. Jivago décrivit les lieux en détail : les montagnes couvertes de pins et de sapins vigoureux, avec des paquets de nuages blancs agrippés sur leurs flancs et des escarpements de granit ou de schiste gris qui faisaient des trous au milieu des forêts, comme des plaques pelées et râpées dans une épaisse peau de bête. C’était un sombre matin d’avril, gris et humide comme ce schiste, comprimé de partout par les hauteurs, immobile et étouffant. Une étuve. La vapeur pesait sur la vallée et tout fumait, tout s’étirait en colonne de fumée, la fumée des locomotives dans la gare, la buée grise des prairies, les montagnes grises, les forêts sombres, les nuages sombres. » (P. 151)

« Je peux arriver n’importe quand, sans prévenir. J’essaierai quand même de télégraphier. » (P. 164)

« Zybouchino » (ville) (P. 166)

« Il y a campagne et campagne. Tout dépend des habitants. Dans certains villages la population aime le travail et travaille. Là, ça va à peu près. Dans d’autres, c’est vrai, il n’y a que des ivrognes. Dans ces cas-là c’est le désert. C’est horrible à voir. » (P. 178)

« La liberté ! La vraie liberté, pas celle des mots et des revendications, mais celle qui tombe du ciel, contre toute attente. La liberté par hasard, par malentendu.
Et comme tous les hommes sont immenses et désarmés ! Vous avez remarqué. Comme si chacun était écrasé par lui-même, par la force héroïque qu’il a découverte en lui. » (P. 179-180)

« C’était ainsi tout au long de la route. Partout le même bruit de foule, partout les mêmes tilleuls en fleur. » (P. 192)

« La nuit, à Soukhinitchi, un porteur obligeant à l’ancienne mode, conduisant Jivago par des chemins sans lumière, le fit entrer par-derrière dans le wagon de deuxième classe d’un train qui venait d’arriver et que les horaires n’avaient pas annoncé. » (P. 192)

« Le train mystérieux avait une destination spéciale, il allait assez vite, s’arrêtait peu de temps ; il se déplaçait, semblait-il, sous contrôle militaire. Dans les wagons on pouvait circuler à l’aise. » (P. 193)

« La bougie avait été allumée par le seul voyageur du compartiment. C’était un jeune homme blond, sans doute fort grand, si l’on en jugeait par la longueur de ses bras et de ses jambes, trop mobiles aux jointures, comme les pièces mal vissées d’un objet démontable. Le jeune homme était renversé avec nonchalance sur la banquette, près de la vitre. À la vue de Jivago, il fit poliment mine de se lever et, au lieu de rester couché à demi, comme auparavant, adopta une pose plus corrrecte. » (P. 193)

« C’était cela la vie, c’était cela l’épreuve, c’était cela le but des chercherus d’aventures, c’était cela le but final de l’art : retrouver les siens, rentrer chez soi, recommencer sa vie. » (P. 200)

« Pendant ce temps, l’interminable couloir coudé qui consuisait au service des accouchements et le long duquel les mères étaient installées s’était rempli du choeur geignard de dix ou quinze voix de bébés, et les infirmières, rapidement, pour que les nouveau-nés ne prissent pas froid, les avaient apportés à leur mère ; chacune en tenait deux sous les bras, comme de grands paquets d’emplettes. » (P. 211)

« Mais il sortit de la chambre comme si on l’avait aspergé d’eau froide, avec le sentiment d’un mauvais présage. » (P. 213)

« Pendant les quelques jours qui suivirent, il découvrit à quel point il était seul. Il n’en faisait reproche à personne, il avait apparemment recherché cette solitude et l’avait obtenue. » (P. 214)

« Mais en ces jours où triomphait le matérialisme, la matière s’était transformée en notion, la nourriture, le bois n’existaient plus ; on parlait de la « question alimentaire », du « problème du chauffage ». » (P. 223-224)

« Il serait devvenu fou sans ses petites habitudes, ses travaux, ses soucis. Sa femme, son enfant, la nécessité de gagner de l’argent le sauvèrent. Il fut sauvé par le quotidien, par l’humble, par l’habituel, par son travail, par les soins qu’il donnait aux malades.
Il comprenait qu’il n’était rien devant la monstrueuse machinerie de l’avenir, il redoutait cet avenir et il l’aimait, il en était secrètement fier et, pour une dernière fois, comme dans un adieu, il regardait avidement les nuages et les arbres, les hommes qui marchaient dans la rue, la ville russe qui n’en pouvait plus de malheur, il était prêt à se sacrifier pour que tout allât mieux, et il ne pouvait rien faire. » (P. 224)

« ...un home qui avait dû être robuste, mais qui avait maigri et dont la peau faisait des poches. » (P. 226)

« ...il trébucha au coin de la rue sur un homme étendu sans connaissance en travers du trottoir. L’homme était couché les bras encroix, la tête reposant sur le butoir d’une porte cochère, les pieds dans le ruisseau. De temps en temps, il poussait de faibles soupirs. Aux questions du docteur qui essayait de le ranimer, il répondit par un bredouillement incohérent, puis il perdit de nouveau conscience. Sa tête était meurtrie, ensanglantée, mais un examen rapide montra que les os du crâne étaient intacts. Le blessé avait dû être victime d’une attaque à main armée. » (P. 229)

« Le docteur en profita pour fourrer avec la rapidité de l’éclair une cuiller dans la gorge de son fils, aplatir sa langue et observer sa gorge, rouge comme une groseille, et ses amygdales gonflées, couvertes de peaux. Iouri Andréiévitch s’alarma de ce qu’il avait vu. » (P. 231)

« À côté des richards bien vêtus, de bourgeois et d’avocats de Pétersbourg, on pouvait voir, mis dans le même sac que la classe exploitante, des cochers de fiacre, des frotteurs de planchers, des garçons de bains publics, des fripiers tatares, des fous échappés aux « maisons jaunes » qu’on venait de supprimer, des petits commerçants et des moines. » (P. 264-265)

« ...Ogryzkova, une fille maigre, albinos, la « môme-narine », la « seringue », comme l’appelait Tiagourova, qui ne lui ménageait pas les sobriquets humiliants. » (P. 269)

« La nuit était obscure. Sans cause visible d’arrêt, le train se trouvait près d’une borne. La ligne semblait normale ; elle était encadrée de sapins et traversait une plaine. LEs voisins de Iouri Andréiévitch, qui étaient descendus avant lui, et qui battaient la semelle devant le wagon, déclarèrent qu’il n’y avait pas eu d’accident, à leur connaissance, mais que le chauffeur avait arrêté le train sous prétexte que la région était menacée et qu’il refusait de conduire plus loin le convoi tant qu’une draisine n’aurait pas vérifié l’état de la ligne. Les voyageurs lui avaient envoyé des délégués pour l’amadouer et, en cas de nécessité, pour lui graisser la patte. ON racontait que les marins s’en étaient mêlés. Ils s’auraient s’y prendre, eux.
Pendant qu’on expliquait tout cela à Jivago, il voyait les éclairs crachés par la cheminée et le cendrier embraser la neige, devant la voie ferrée, près de la locomotive, comme aurait fait la flamme haletante d’un bûcher. Soudain, une langue de feu éclaira vivement la plaine enneigée et des silhouettes qui se glissaient le long du châssis de la locomotive.
En tête, dans un éclair, on vit le chauffeur. Il courut jusqu’au bout de la passerelle, s’envola d’un bond au-dessus des butoirs et disparut. Les marins qui le poursuivaient en firent autant. On les vit courir jusqu’au bout de la grille à feu, sauter en l’air et disparaître comme par enchantement.
Attirés par le spectacle, Iouri Andréiévitch et quelques curieux s’élancèrent vers la locomotive. Dans le morceau de plaine nue qui s’étendait devant le train, voici ce qu’ils virent :
À une certaine distance de la voie se trouvait le chauffeur, enfoncé dans la neige vierge jusqu’à mi-corps. Les marins, empêtrés eux aussi jusqu’à la taille, faisaient un demi-cercle autour de lui, comme des rabatteurs autour d’une bête. » (P. 274)

« — L’enneigement est profond ?
— Non, on ne peut pas dire... C’est par bandes. Le blizzard soufflait de biais, il a pris la voie en écharpe. Le plus dur se trouve vers la moitié du parcours. Il y a trois kilomètres de dépression. Là, on aura fort à faire. Tout l’endroit est recouvert, complètement. Après, ça va. C’est la taïga. La forêt a protégé la voie. Avant la dépression, ce n’est pas terrible, l’endroit est plat. Le vent l’a dégagé. » (P. 277)

« Soudain, tout changea, le pays et le temps. La plaine disparut, on s’enfonça entre des collines et des plateaux. Le vent du nord, qui soufflait jusqu’ici, tomba. Le vent venait du sud, tiède comme le souffle d’un poêle ouvert.
La forêt s’étendait par paliers sur les montagnes. Quand la voie traversait une zone boisée, le train grimpait une pente raide à laquelle succédait une descente assez douce. Il rampait en soufflant vers les bois et s’y traînait avec peine, comme un vieux forestier guidant une foule de voyageurs qui se retourneraient sans cesse et observeraient tout.
Mais il n’y avait rien à voir. Au fond de la forêt, c’était le sommeil et la paix de l’hiver. De temps en temps, seulement, des buissons ou des arbres bruissaient en libérant leurs branches basses de la neige qui peu à peu se tassait, comme s’ils ôtaient un collier ou dégrafaient un col trop serré.
Iouri Andréiévitch sombra dans le sommeil. Pendant toutes ces journées il resta sur sa couchette, là-haut, à dormir ; il se réveillait, réfléchissait, tendait l’oreille. Mais il n’y avait rien à entendre. » (P. 282)

« Sous la croûte de neige disloquée, l’eau se mit à courir et à chanter. Les entrailles impénétrables des forêts frémirent. Tout s’y réveillait. » (P. 282-283)

« Au milieu de la nuit, Iouri Andréiévitch s’éveilla, plein d’un sentiment confus de bonheur assez intense pour le réveiller. Le train était arrêté. La gare baignait dans l’obscurité vitreuse d’une nuit blanche. Cette ombre claire était pleine d’on ne sait quoi de délicat et de puissant à la fois qui suggérait un grand paysage dégagé.
La gare devait être située sur une hauteur, dominant un horizon large, libre.
Sur le quai, conversant à voix basse, passaient des ombres aux pas silencieux. Cela attendrit Iouri Andréiévitch. Il vit dans la discrétion des voix et des pas un respect de l’heure tardive, un souci du sommeil des voyageurs, qui avaient disparu depuis la guerre.
Le docteur se trompait. Comme partout ailleurs, le quai retentissait de hurlements, de lourds bruits de bottes. Mais non loin de là il y avait une cascade. C’était elle qui dilatait la nuit blanche et l’animait d’un souffle de fraîcheur et de liberté. C’était elle qui avait rempli le docteur endormi de ce sentiment de bonheur. Le bruit constant et régulier de la chute d’eau régnait sur tous les bruits de la gare et leur donnait l’apparence menteuse du silence. » (P. 284)

« Au-delà de la fenêtre contre laquelle ils étaient couchés le cou tendu, s’étalait une plaine immense, entièrement inondée par la crue. La rivière avait débordé et l’un de ses bras venait frôler le talus. Du haut des couchettes, on croyait voir le train glisser doucement sur l’eau. » (P. 287)

« ...le nom qu’on donne au pivert dans l’Oural : "Ronja". » (P. 288)

« La tête de Jivago baignait dans la sueur dont son oreiller était trempé. » (P. 293)

« Je vais à la recherche du silence. Je veux un trou perdu, l’inconnu. » (P. 303)

« La chaleur était accablante. Le soleil chauffait à blanc les rails et les toits des wagons. La terre, noire de pétrole, brûlait avec un chatoiement jaune comme du métal doré. » (P. 308)

« Entre parenthèses, ne vous fâchez pas, mais vous avez un nom imprononçable. » (P. 310)

« Pendant ce temps, le train manoeuvrait. Chaque fois qu’il arrivait au dernier aiguillage, à la hauteur du disque, l’aiguilleur, une femme âgée qui portait un bidon de lait attaché à sa ceinture, changeait son tricot de main, se penchait et renversait le levier, obligeant le train à repartir en marche arrière. Tandis qu’il s’éloignait lentement, elle se redressait et brandissait à sa suite un poing menaçant. » (P.313)

« Livéri (Livka) », prénom. (P. 316)

« Projetant en avant ses pattes cartilagineuses, un poulain moreau corait derrière la jument blanche ; il était noir comme la nuit, avec une petite tête frisée, il ressemblait à un jouet en bois sculpté. » (P. 322)

« Je suis un peu enrhumé. Je tousse et j’ai certainement un peu de fièvre. Toute la journée, j’ai comme une boule qui me monte à la gorge et me coupe le souffle à la hauteur du larynx. Je suis dans de mauvais draps. C’est l’aorte. Premiers symptômes de la maladie de coeur que j’ai héritée de ma pauvre mère. Est-ce possible ? Si tôt ? Dans ce cas, je ne ferai pas de vieux os. » (P. 341)

« Claire nuit de gel. Eclat, unité extraordinaire de tout ce qu’on voit. La terre, l’air, la lune, les étoiles sont soudés ensemble par le gel. Dans le parc, couchées en travers des allées, les ombres distinctes des arbres semblent découpées en relief et façonnées au tour. On a sans cesse l’impresssion que des silhouettes noires traversent interminablement la route. De grosses étoiles sont suspendues dans la forêt, entre les branches, telles des lanternes de mica bleu. Tout le ciel est parsemé de petites étoiles comme l’été les prés le sont de marguerites. » (P. 342)

« Les femmes, a-t-on la tête à ça ? Etait-ce le moment ? Le prolétariat mondial, le bouleversement de l’univers, c’est une autre histoire, parlez-moi plutôt de ça ! Mais un bipède isolé, une simple femme, une épouse, fi ! c’est aussi négligeable qu’un pou. » (P. 363)

« Villes, bourgs et villages se succédaient. Ville de Krestovozdvijensk, gare d’Oméltchino, Pajinsk, Tysiatskoïé, hameau de Iaglinskoïé, faubourg de Zvonarski, bourgade de Volnoïé, Gourtovchtchiki, terres de la Kejma, village de Kazéievo, faubourg de Koutéiny, bourg de Maly Ermolaï.
La grand-route les traversait, vieille comme le monde, la plus ancienne de Sibérie, utilisée jadis par les voitures de poste. Elle coupait les villes en deux, comme des miches, par la lame d’une grand-rue ; quant aux villages, elle les traversait d’un coup d’aile, sans se retourner, rejetant au loin derrière elle les isbas qui faisaient la haie, ou bien les ployant en demi-cercle, ou en épingle à cheveux au hasard d’un brusque tournant. » (P. 371)

« On ne voyait pas le feu ; Seules les colonnes mouvantes d’air chaud, scintillantes comme des paillettes de mica révélaient que l’on brûlait quelque chose. » (P. 412)

« — La tête ?
— Je suppose. IL a ce qu’il appelle des feux follets. Sans doute des hallucinations. Est-ce l’insomnie, les migraines ? » (P. 414)

« La Koubarikha était en train d’exorciser la vache d’Agafia Fotievna Palykh, la femme de Pamphile appelée couramment Fatievna. On avait fait sortir la vache du troupeau et on l’avait attachée par les cornes à un arbre au milieu des buissons. Près des pattes de devant, sa propriétaire était assise sur une souche ; près des pattes de derrière, sur un escabeau à traire, la magicienne.

(...)

En Sibérie, on pratiquait l’élevage d’une race de vaches primée en Suisse. Presque toutes, elles avaient la même robe, noire avec des taches rousses très claires ; non moins que les hommes, elles étiaent éreitnées par les privations, les longues marches, le manque d’espace. » (P. 437)

« Va t’en, dit la magicienne à Agafia. J’ai exorcisé ta vache, elle guérira. Prie la Mère de Dieu. En vérité, elle est la maison de lumière et le livre de la parole vivante. » (P. 442)

« On entourait un morceau de chair humaine ensanglantée qui gisait à terre. Le malheureux respirait à peine. Il avait le bras droit et la jambe gauche coupés. On ne pouvait imaginer comment le pauvre diable avait pu ramper jusqu’au camp sur le bras et la jambe qui lui restaient. Les membres coupés, horribles lambeaux saignants, étaient attachés à son dos avec une pancarte. Celle-ci était recouverte d’une longue inscription qui déclarait, avec des jurons bien choisis, que ce traitement avait été infligé en représailles des atrocités commises par tel et tel détachement rouge, avec lequel les Frères des Bois n’avaient pas de rapport. On ajoutait qu’un sort analogue attendait tous les partisans qui ne feraient pas leur soumission et ne rentraient pas leurs armes aux représentants de l’armée de VItsyne dans les délais prescrits.
Cet homme martyrisé qui perdait tout son sang et s’évanouissait à chaque instant, raconta, d’une voix hachée, faible et pâteuse, les tortures infligées par les brigades de répression et les tribunaux militaires de l’armée Vitsyne. On l’avait condamné à la pendaison, puis on avait commué la peine, décidé de lui couper un bras et une jambe, et de l’envoyer ainsi mutilé dans le camp des partisans pour les épouvanter. » (P. 443)

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Pouchkine, Alexandre

La fille du capitaine, BNF collection, traduction Louis Viardot

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« Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. »

« Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?
– Pourquoi cela ?
– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus ?
– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?
– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de l’orient.)
– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
– Là, là, regarde… ce petit nuage. »
J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher m’expliqua que ce petit nuage présageait un bourane 1.
J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain relais : j’ordonnai donc de « redoubler » de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sans cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C’était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le cocher ; c’est un bourane. »
Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, qu’il semblait un être animé. La neige s’amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.
– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traineau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et tout est sombre. » »

« Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. »

Le chapitre « La convalescence »

« Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide ; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement tranquille. »

« ...la forteresse de Bélogorsk... »

« ...un nez sans narines... »

« Attends, attends que tu sois marié ; tu verras que tout ira au diable ».

« Je fus frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses accusations d’une voix faible, mais ferme. »

« ...le palais d’été de Tsarkoïé-Sélo... »

« ...le gouvernement de Simbirsk... »

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Rodenbach, Georges

Bruges la morte

<blockquote>« Mot irrémédiable et bref ! d’une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l’être dépareillé. »

« ...étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l’éclairant... »

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Simenon, Georges

Monsieur Gallet, décédé

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« Le corps était bien ce qu’on pouvait imaginer d’après la photographie : un corps long, osseux, avec une poitrine creuse de bureaucrate, une peau blême qui faisait paraître les poils très sombres, encore que ceux de la poitrine fussent roussâtres. »

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« Les vêtements d’Emile Gallet s’étalaient toujours sur le plancher, comme une caricature de cadavre. »

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« Il n’y avait qu’Emile Gallet à n’être plus là ! Il était solidement enfermé dans un cercueil, lui, avec sa joue arrachée par la balle, triturée par le médecin légiste aux sept invités, son cœur perforé et ses yeux gris dont personne n’avait pensé à clore les paupières ! » (M03)

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Tchekhov, Anton

La Steppe (traduction Vladimir Volkoff)

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« ...sur son visage, la sécheresse de l’homme d’affaires luttait contre la bénignité de celui qui vient de faire ses adieux à sa famille et de boire un bon coup... »

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« D’abord, tout là-bas, au point de rencontre du ciel et de la terre, du côté des tumulus5 peu élevés et du moulin à vent qui, de loin, ressemblait à un petit homme agitant les bras, une bande d’un jaune éclatant glissa sur la terre ; une minute après, une bande semblable s’alluma un peu plus près, glissa à droite et envahit les collines ; quelque chose de chaud effleura le dos de Iégorouchka ; une bande de lumière qui s’était furtivement approchée par-derrière fila par-dessus la calèche et les chevaux, s’élança à la rencontre des autres bandes, et soudain toute la vaste steppe rejeta la pénombre matinale, sourit et brilla de rosée.

Le seigle moissonné, les ronces, les euphorbes6, le chanvre sauvage, tout ce qui, bruni et roussi dans la chaleur, avait été à demi-mort, ressuscitait maintenant, baigné de rosée et caressé du soleil, pour fleurir à nouveau. Des pluviers7 voletaient au-dessus de la route en poussant des cris joyeux, des gerboises8 s’appelaient dans l’herbe, quelque part au loin gémissaient des vanneaux. Une compagnie de perdreaux effrayés par la calèche s’envola et, faisant entendre son doux « trrr » gagna les collines. Les sauterelles, les grillons, les criquets et les locustes9 avaient entonné leur musique grinçante et monotone.

Un peu de temps s’écoula, la rosée s’évapora, l’air se figea et la steppe déçue reprit son aspect maussade de juillet. Les herbes se flétrissaient, la vie se mourait. Les collines hâlées, d’un brun vert, lilas au loin, avec leurs tons paisibles comme des ombres, la plaine avec ses lointains brumeux et le ciel renversé dessus, semblant, dans la steppe où il n’y a ni forêts ni hautes montagnes, d’une profondeur et d’une transparence effrayantes, paraissaient à présent infinies et pétrifiées de langueur...

Comme il fait lourd et triste ! La calèche se hâte, et Iégorouchka voit toujours la même chose : le ciel, la plaine, les collines... Dans l’herbe, la musique s’est calmée. Les pluviers sont partis, on ne voit plus les perdreaux. Faute d’occupation, les freux tournoient au-dessus de l’herbe fanée, ils se ressemblent tous et ils rendent la steppe encore plus uniforme. »

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« Six faucheurs alignés brandissent leurs faux, qui brillent gaiement et, toutes ensemble, en mesure, font entendre leur « Vjji, vjji ! » »

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« À qui ce troupeau ? »

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« Déniska marchait autour d’eux et, s’efforçant de montrer que les concombres, les pâtés et les œufs que mangeaient les maîtres le laissaient complètement indifférent, se consacrait à l’extermination des taons et des mouches qui collaient sur le ventre et le dos des chevaux. »

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« ...cinq gros concombres jaunes appelés « jaunets »... »

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« Vibrant dans l’air comme un insecte, jouant de sa bigarrure, la canepetière s’éleva haut en ligne droite, puis, effrayée sans doute par le nuage de poussière, se jeta de côté : on la vit encore miroiter longtemps... »

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« Dans le crépuscule du soir, apparut une grande maison sans étage avec un toit de fer rouillé et des fenêtres obscures. Cette maison portait le nom d’auberge bien qu’elle se dressât sans berge au milieu de la steppe1. A quelque distance sur le côté, un malheureux petit verger de cerisiers entouré d’une haie mettait une tache sombre et, sous les fenêtres, leur lourde tête affaissée, se dressaient des tournesols endormis. Dans le verger crépitait une petite éolienne mise là pour éloigner les lièvres par son bruit. À part cela, à proximité de la maison, on ne voyait ni n’entendait que la steppe. »

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« Une minute après, la porte s’ouvrit, et Solomone, un grand plateau dans les mains, entra dans la pièce. En posant le plateau sur la table, il regardait ironiquement de côté et avait toujours son sourire bizarre. Maintenant, à la lumière de la petite lampe, on pouvait distinguer ce sourire : il était très complexe et exprimait beaucoup de sentiments, dont le dominant était un mépris manifeste. Il semblait penser à quelque chose de drôle et de bête, il ne pouvait souffrir quelqu’un et le méprisait, il se réjouissait de quelque chose et il attendait le bon moment pour lancer une raillerie blessante et se tordre de rire. Son long nez, ses lèvres grasses et ses yeux saillants et rusés semblaient tendus du désir d’éclater de rire. »

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« Si on lui pressait le nez, il en sortirait du lait. » (= il est trop jeune)

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« Mes filles, je les ai casées auprès d’hommes de bien, mes fils, j’en ai fait des messieurs, et maintenant je suis libre, j’ai fait mon travail, je peux m’en aller aux quatre vents. Je vis tranquillement avec ma moitié, je mange, je bois et je dors, je me réjouis de voir mes petits-enfants et je prie le bon Dieu : que me faut-il de plus ? »

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« À quoi je m’occupe ? répéta Solomone en haussant les épaules. Je fais la même chose que tout le monde. Vous le voyez : je suis larbin. Je suis le larbin de mon frère, mon frère est le larbin des voyageurs, les voyageurs sont les larbins de Varlamov, tandis que si j’avais dix millions, c’est Varlamov qui serait mon larbin. »

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Tout le chapitre IV ?

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« À droite noircissaient les collines qui semblaient cacher quelque chose d’inconnu et d’effrayant, à gauche le ciel au-dessus de l’horizon était inondé d’une lueur pourpre et on ne savait pas s’il y avait un incendie quelque part ou si la lune s’apprêtait à se lever. On voyait les lointains comme en plein jour, mais leur tendre teinte lilas, hachurée par les ténèbres du soir, avait disparu, et toute la steppe se cachait dans ces ténèbres comme les enfants de Moïsséï Moïsséïtch sous leur couverture. »

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« A peine le soleil est-il couché et la terre emmitouflée de ténèbres, que la langueur diurne est oubliée, tout est pardonné, et la steppe respire légèrement de sa vaste poitrine. Comme si, dans l’obscurité, l’herbe ne voyait pas sa vieillesse, elle devient le lieu d’un jeune et joyeux crépitement, inconnu dans la journée ; craquements, sifflements, grattements, basses, ténors et soprani de la steppe, tout se mêle en un grondement monotone, incessant, favorable aux souvenirs et à la mélancolie. Ce crépitement uniforme endort comme une berceuse ; on roule et on sent qu’on s’endort, mais voilà que retentit le cri saccadé, angoissé d’un oiseau qui veille encore, ou que se fait entendre un son indéterminé, semblable à une voix prononçant « ah ? » avec étonnement, et les paupières assoupies se ferment. Ou alors on longe un petit ravin plein de buissons et l’on entend un oiseau que les habitants de la steppe appellent splouk crier à quelqu’un « Splou ! Splou ! Splou ! (= je dors) », tandis qu’un autre rit ou sanglote hystériquement : c’est le hibou. Dieu sait pour qui ils crient et qui les écoute dans cette plaine, mais leurs cris sont pleins de tristesse et de plaintes... On sent l’odeur du foin, de l’herbe séchée, des fleurs attardées, odeur épaisse, sirupeuse et tendre.

À travers les ténèbres, on voit tout, mais il est difficile de distinguer la couleur et les contours des objets. Tout semble être autre chose qu’il n’est. On roule et soudain on voit devant soi, tout près de la route, une silhouette rappelant un moine : il ne bouge pas, il attend et il tient quelque chose dans ses mains... Ne serait-ce pas un brigand ? La figure s’approche, grandit, la voici à la hauteur de la calèche, et vous voyez que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. Ces figures immobiles qui attendent quelqu’un se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, passent la tête par-dessus les ronces : elles ressemblent à des hommes et inspirent les soupçons. »

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« À droite de la route, sur toute sa longueur, se dressaient des poteaux télégraphiques à deux fils. Rapetissant de plus en plus, à la hauteur du village ils disparaissaient derrière les isbas et la verdure, et puis reparaissaient dans le lointain lilas, sous forme de petits bâtons très petits et fluets, comme des crayons fichés en terre. Sur les fils étaient perchés des autours, des émerillons5 et des corbeaux qui considéraient avec indifférence le convoi en mouvement. »

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« – Mon opinion sur moi-même, c’est que je suis un homme perdu et rien de plus. »

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« Le Russe aime se souvenir mais n’aime pas vivre. »

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« Après le repas, tous se traînèrent jusqu’aux charrettes et se laissèrent tomber dans leur ombre. »

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« Lorsqu’on regarde longuement un ciel profond, sans en détacher les yeux, on ne sait pourquoi les pensées et l’âme s’unissent en un sentiment de solitude. On commence à se sentir irréparablement seul, et tout ce qu’on avait naguère cru proche et cher devient infiniment lointain et perd tout prix. Ces étoiles, qui regardent du haut du ciel depuis des millénaires, ce ciel insaisissable et les ténèbres, indifférents qu’ils sont à la vie brève de l’homme, lorsqu’on demeure seul à seuls avec eux et qu’on essaye d’en comprendre le sens, accablent l’âme par leur silence. On songe à la solitude qui attend chacun dans la tombe, et l’essence de la vie apparaît désespérée, atroce... »

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« Iégory »

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« Stiopka »

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« Avait-il entendu ces récits de quelqu’un d’autre ou les avait-il inventés lui-même dans un passé reculé, et puis, comme sa mémoire faiblissait, avait-il confondu le vécu et l’imaginaire et ne savait-il plus distinguer l’un de l’autre ? Tout est possible, mais ce qui est bizarre, c’est qu’à ce moment-là et pendant tout le voyage, lorsqu’il avait l’occasion de raconter, il accordait une préférence manifeste aux fantasmes et ne parlait jamais de sa propre expérience. »

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« – Les gars, dit-il, d’un ton suppliant. Chantons quelque chose de religieux !
Des larmes parurent dans ses yeux.
– Les gars ! répéta-t-il en pressant sa main contre son cœur. Chantons quelque chose de religieux ! »

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« – Notre mère la Russie est la plus grande du monde ! chanta soudain Kiroukha d’une voix sauvage, et avala de travers et se tut. L’écho de la steppe s’empara de sa voix, l’emporta, et il sembla que la Bêtise elle-même roulait à travers la steppe sur ses roues pesantes. »

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« Son visage à la petite barbiche grise, un visage simple, russe, hâlé, était rouge, humide de rosée et sillonné de veines bleues ; il exprimait autant de sécheresse que le visage d’Ivan Ivanytch, le même fanatisme de l’homme d’affaires. Cependant, quelle différence on sentait entre lui et Ivan Ivanytch ! Sur le visage de l’oncle Kouzmitchov, outre »

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« ...une sorte de mélancolie imprécise se fit sentir en tout »

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« Pantéléï ne faisait que soupirer, se plaindre de ses pieds et évoquer à chaque instant l’insolence de la mort. »

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« – Je suis triste ! »

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« ...les nôtres, ils passent la nuit dans la steppe : ils vont souffrir, les pauvres ! »

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« La pastèque et le melon qu’il avait mangés lui avaient laissé dans la bouche un goût déplaisant de métal. En outre, les puces piquaient. »

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« Pour se débarrasser de rêves pénibles, Iégorouchka ouvrit les yeux et se mit à regarder le feu. »

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« Derrière elle était assis un chien roux à oreilles pointues. Apercevant les visiteurs, il courut à la grille et se mit à aboyer d’une voix de ténor (tous les chiens roux sont des ténors). »

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Tesson, Sylvain

Dans les forêts de Sibérie, Gallimard

<blockquote> « Dans les Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, détenu dans un goulag de Sibérie, se souvient des pins nains qui entouraient le camp : lorsque la température se réchauffait, en mai, les arbres se libéraient de la couche de neige. Ils se redressaient, ils annonçaient le printemps, l’espoir. »

« Il règne un silence rare et l’air est doux. Le thermomètre indique – 15 oC. »

« Ce matin, – 3 oC. Première journée printanière. Les mésanges affluent sous la fenêtre sud. Soudain, des bourrasques agitent les cèdres et la neige tombe. Le paysage est rayé de filandres grises. »

« Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt... »

« Cette nuit, la cabane a craqué de tous ses joints. Les gémissements du bois se mêlaient aux explosions de la glace. »

« Un lynx est venu visiter le camp cette nuit. Il a laissé des traces autour de la tente. »

« Il fait – 2 oC et je déjeune dehors, sur la table de la plage. Les mésanges valsent, ivres de chaleur. Les stalactites gouttent au rebord de l’auvent. La première vraie journée de printemps... »

« En Russie, tout s’accomplit dans la précipitation : la vie est un endormissement coupé de spasmes. »

« Les hydroglisseurs sont des fleurons de la sidérurgie russe. »

« La glace est rongée par les vers. »

« Pour appâter les bêtes, Volodia a rempli des bidons avec de la graisse de phoque. »

« Deux élans contradictoires fomentent la renaissance. Le jaillissement de ce qui était enfoui dans le sol et l’épanchement de ce qui était contenu dans les hauteurs.
Ce qui s’épanche : l’eau dévalant des sommets, les torrents lavant la face des versants, les fourmis débordant de leurs marmites, la sève perlant sur l’écorce des pins, les stalactites s’allongeant vers le sol, les ours et cervidés quittant les plateaux pour chercher pitance sur les grèves. »

« Le Baïkal est propre grâce à ses charognards. »

« Manger un blini arrosé de thé brûlant. »

« L’orage porte sa dévastation au sud. Le lac se remet. Dans l’air frais, sous un ciel satiné, la houle libérée soulève les plaques de glace à la dérive. Les éclats de l’ancien vitrail se disloquent au moindre contact dans un froissement de soie rêche. La débâcle a libéré la pulsation du lac. J’installe le tabouret sur une plaque de banquise et passe la soirée à dériver lentement. Les eaux sont revenues ! Les eaux sont revenues ! »

« Une escadrille de fuligules morillons se pose sur un pan d’eau ouvert entre trois immenses festons de glace. Ils décollent en formation parfaite dans la direction de la Mongolie. »

« Cerfs, lynx et ours vaquent près de la cabane, les chiens dorment derrière la porte, les mouches vrombissent sous l’auvent. Les royaumes se jouxtent. »

« ...une route en lacets — une serpentine comme on dit en russe, selon l’acception française du XVIIIe siècle —... »

« V.E. me sert du phoque en daube au petit déjeuner. Cette viande est une charge nucléaire, elle explose dans la bouche et pulse sa force dans les vaisseaux du corps. »

« J’attrape huit ombles. »

« L’air est chargé d’insectes. Un vrombissement s’élève dans l’air aux premières lueurs et ne le désemplit qu’à la nuit. Des scarabées escaladent les poutres de la cabane, des capricornes colonisent mes étagères. Des taons aux yeux cauchemardesques agacent les chiens. »

« ...soleil brûlant (+22 oC !) »

« Je pêche un omble de trois kilos. »

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Wilk, Mariusz

La maison du vagabond, Éditions Noir sur blanc, traduction Agnieszka Zuk

<blockquote>« J’ai observé maintes et maintes fois la fonte des glaces sur l’Onega depuis la fenêtre de mon bureau et le spectacle est à chaque fois différent. Le mystère de la transfiguration de la nature morte en élément liquide. Imaginez un espace vide devant vous, un champ blanc pris dans les glaces et enseveli sous la neige jusqu’à l’horizon, muet et immobile pendant de longs mois, aucune trace de vie, aucun mouvement, rien. Rien que le vent qui tresse parfois des panaches de poussière blanche, les pourchasse un temps puis les envoie balader. Même le soleil est incapable de ranimer ce paysage pétrifié vu que lui-même n’en mène pas large l’hiver et, pointant sa tête au-dessus de l’horizon comme hors d’une tranchée, il pisse furtivement, suintant une lueur jaune sur la glace. C’est seulement en avril, lorsque les ombres s’allongent, que la glace prend l’eau et noircit. C’est le signe que le mystérieux spectacle de l’Onega va bientôt commencer. »

Sur l’eau de bouleau, qu’il suffit d’entailler au printemps pour en faire couler la sève. Ça se boit, c’est bon pour tout un tas de trucs, et on peut aussi le laisser fermenter pour en faire un braga : « il suffit d’ajouter un peu de sucre et de levain naturel et, quelques jours plus tard, on peut se délecter d’une boisson légèrement pétillante à petite teneur en alcool. »

</blockquote>

Winckler, Martin

La maladie de Sachs, POL (ici via l’adaptation radio pour France Culture)

<blockquote> « Qu’est-ce qui vous inquiète exactement ?
— Mais tout ! » </blockquote>

Un herbier pour Morphine(s), version 15 (24 décembre 2017)

Alexievitch, Svetlana

Les cercueils de zinc

Ce passage au cours duquel une mère racontera vouloir absolument rêver de son fils, mort à la guerre, mettant sous son oreiller des trucs lui ayant appartenu pour le faire apparaître, en vain (j’ai oublié où ça se trouve et je n’ai pas corné la page).

Benjamin, Walter

Sens unique, Maurice Nadeau, traduction Jean Lacoste

<blockquote> « Des planches sales forment le fond argileux dans lequel, brillantes dans l’air froid, quelques rares couleurs se dissolvent. » (P. 201) </blockquote>

Boulgakov, Mikhaïl

Tout Récits d’un jeune médecin
Tout Morphine

Colautti, Ricardo

La trilogie Sebastián Dun, Éditions de l’Ogre, traduction Guillaume Contré

<blockquote>« M. Juan était mon confident et moi, j’étais son confident. »</blockquote>

Golovanov, Vassili

Éloge des voyages insensés, Verdier, traduction Hélène Châtelain

Piter = Saint-Petersbourg

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« Qu’est-ce qu’il disait, Korepanov ? Que sur l’île existeraient deux temps parallèles : le temps de l’abstinence et le temps de la soûlerie ? Et qu’il valait mieux ne pas arriver dans le second ? » (P. 12)

« Je me souviens de bancs d’argile émergeant de l’eau, luisants comme des dos de baleines. Nous sommes remontés plusieurs fois dans le canot : lorsque nous trouvions une coulée d’eau profonde entre les fonds qui se dénudaient, nous mettions le moteur en marche et foncions à travers ce labyrinthe d’agile.
Puis, nous sautions de nouveau à l’eau et, de nouveau, nous tirions le canot.
Autour de nous, un univers né de l’argile.
Argile des bancs de sable : argile grise, la plus tendre, la plus fine qu’il m’ait été donné de voir. Argile que rien, jamais, n’a effleuré ; argile primordiale, dans sa forme originelle, travaillée par l’eau jusqu’à devenir idéalement lisse ; argile s’accumulant, gonflant ici d’année en année, couche après couche, siècle après siècle , argile vivant d’une vie sombre et aveugle, respirant d’un souffle primaire, lourd et cru ; principe mis à nu du monde où seuls de minuscules touffes d’algues iodées et des vers d’eau survivent en s’y accrochant... »

(P. 170)

« Nous ne savons rien du nickel coulé près de Kolgouev en 1978 avec des déchets radioactifs, nous ne savons rien des bases de sous-marins atomiques près de Mourmansk, ni du polygone nucléaire de la Nouvelle-Zemble, et encore moins des autres bases situées dans les lieux les plus reculés du monde. »

(P. 250)

« Nous quittons l’espace vierge qui nous a accueillis pendant dix jours... Et pendant ces dix jours, nous nous sommes tant et tant gorgés de cet espace, que je me demande comment nous n’avons pas explosé : nous l’absorbions sans retenue, comme l’air qu’on respire, pour longtemps, pour des années. Et lorsque, après trois ans, je suis revenu à Kolgouev, j’ai compris à quel point cet espace basique, matriciel s’était imprimé en moi, et qu’il y avait bien des choses auxquelles, désormais, je n’avais plus besoin de prêter attention : je pouvais tranquillement m’attacher à des détails et photographier ceux qui me faisaient signe : « buisson de saule après la neige », « lentille » (un petit lac qui reposait dans la toundra à la veille de l’été, encore recouvert d’une lentille de glace), « minerai des marais » (ça, c’était au moment du dégel. Quand j’étais petit, on nous disait, en cours d’histoire, que nos ancêtres extrayaient le fer d’un certain « minerai des marais » que j’étais curieux de découvrir et que j’ai vu là — dépôts rouge brun d’une rouille absolument pure, véritables chaudrons creusés dans une terre saturée de rouille elle aussi, tiges de plantes durcies de rouille transformant les marécages en jugnles brun métallisé, coulées de rouille, légères suspensions de rouille au fond des marais criblés de bulles de gaz : des dizaines, des centaines de tonnes de rouille) ; « poisson sur la neige » (les écailles argentées du lazazret scintillant d’un éclat particulier sur la neige tardive et granuleuse) ; « gouttes » (impressionnant talus de neige avec des gouttes au bord des surplombs), et « horizon lointain ». »

(P. 327)

« La nuit, je vois un spectacle stupéfiant : après minuit, sur le lac, le brouillard masque totalement le soleil, et la rive opposée s’assobrit au point que je ne distingue plus que celle sur laquelle nous nous tenons, et la surface lisse de l’eau se fondant lentement dans la brume avant d’y disparaître. Mais au-dessus du brouillard, le ciel est parfaitement bleu et sa clarté froide se reflète dans l’eau. Ainsi la masse diffuse du brouillard occupe le milieu du tableau, l’eau se fond dans le ciel, et le ciel dans l’eau, sans ligne de partage, sans frontière, sans ligne d’horizon. À travers ce vide du brouillard, il me semble que le ciel est sur le point de basculer sur moi. Une oie passe et son reflet pâlit dans le miroir embué du lac. Dans ce monde d’eau et de ciel confondus, il n’y a rien, rien que les voix des oiseaux de nuit. L’eau, le vide, le reflet de deux nuages jaunâtres dans le bleu du lac. Personne à des kilomètres à la ronde. Une paix hallucinante. »

(P. 401)

Sieno (prénom)

« Sur les dix-neuf jours que nous avons passés en juillet et août en divers endroits de l’île, la température n’a jamais dépassé +9 °C, et encore cela ne s’est produit qu’une seule fois, à midi ; le plus souvent elle oscillait entre +4 °C et +5 °C, en baissant de temps en temps jusqu’à +2 °C ou +1 °C, tandis qu’à Kanine régnait une température de +10 °C à 12 °C, et immédiatement après notre arrivée de Koulgouev, sur la vôte de Timansk, elle est montée jusqu’à +15 °C. »

(P. 481-482)

</blockquote>

Kerouac, Jack

Sur la route (le rouleau original, Gallimard, traduction Josée Kamoun

<blockquote> « Je suis allé prendre un Coca vite fait dans une petite épicerie le long des voies, et voilà qu’entre un jeune Arménien mélancolique, le long des wagons de marchandises rouges, et juste à ce moment-là on entend hurler une loco. »

« Quand le soleil est devenu rouge… »

« ...il se carapatait dans les rues comme une grosse araignée... »

« Hinkle était parti balader son fantôme dans les rues de la ville... »

« On aurait dit que j’avais des nuées de souvenirs qui remontaient à 1750 en Angleterre, et que je me trouvais réincarné à San Francisco dans une autre vie, un autre corps. »

« C’est le lendemain que tout est arrivé »

« Neal et moi, on frissonnait dans les haillons du jour. »

« ...elle rentre chez elle, je ne la reverrai plus jamais... »

« ...il avait le sang trop chaud ; ses narines se dilataient ; mais il lui manquait la sainteté native et singulière qui lui aurait permis d’échapper aux verrous du destin... »

« ...sa silhouette s’amenuisait, s’amenuisait... »

« ...noires comme la lune... »

</blockquote>

Pasternak, Boris

Le docteur Jivago, Gallimard (traducteur ou traductrice non précisé par l’éditeur)

<blockquote> « La tempête était seule au monde, seule et sans rival. » (P.15)

« Les champs succédaient aux champs. Les forêts les reprenaient sans cesse dans leur étreinte. L’âme s’accordait à la large cadence de ces espaces toujours recommencés. On avait envie de rêver et de penser l’avenir. » (P. 17)

« Comme elle, c’était un homme libre... » (P. 18)

« Le corps gisait dans l’herbe auprès du remblai. Un mince filet de sang coagulé barrait d’un trait noir et net son visage, qui paraissait biffé d’une croix. Le sang ne paraissait pas être son sang, du sang sorti de ses veines mais une surcharge, une addition extérieure, un emplâtre, ou une éclaboussure de boue séchée, ou une petite feuille de bouleau humide. » (P. 26)

« C’était son épaule, c’était sa jambe, et pour tout le reste, c’était plus ou moins elle-même, son âme ou son être, aux limites tracées d’une main sûre et qui s’élançait avec confiance dans l’avenir. » (P. 40)

« Des locomotives sous pression attendaient, prêtes à partir, bprulant les nuages froids de l’hiver de leurs bouffées de vapeur bouillante. » (P. 42)

« ...Tiverzine était vêtu pour l’automne. » (P. 48)

« Le jardin projetait des ombres violettes dans le cabinet. À la manière dont ils regardaient dans la chambre, on aurait dit que les arbres voulaient étendre sur le plancher leurs branches vêtues d’un givre pesant, qui ressemvlait à des coulées figées de stéarine mauve. »

« Les toits jasaient entre eux comme au printemps. C’était le dégel. » (P. 62)

« "Le sort des opprimés est enviable. Ils ont quelque chose à dire sur eux-mêmes. Ils ont toute la vie devant eux." C’était Son avis. C’était l’avis du Christ. » (P. 67)

« Iouriatine (ville) » (P. 72)

« Mais un gel féroce mêlé de brouillard paraissait détraquer l’espace et le fragmenter en morceaux disparates. La fumée ébouriffée et loqueteuse des feux en plein vent, le crissement des pas et le grincement des patins de traîneaux contribuaient à leur donner l’impression qu’ils étaient en route depuis Dieu combien de temps déjà, et qu’ils s’étaient fourvoyés à une distance effrayante. »

« Quatre ans plus tôt, lorsqu’il était en première année, il avait passé tout un trimestre à faire de la dissection dans les sous-sols de l’Université. Il descendait dans le souterrain par un escalier coudé. Par petits groupes, ou chacun de son côté, des étudiants ébouriffés étaient massés dans le fond de l’amphithéâtre d’anatomie. Les uns, derrière un rempart d’ossements, rabâchaient leurs cours et feuilletaient de vieux manuels usés et défraîchis, d’autres anatomisaient en silence dans les coins, d’autres faisaient les pitres, lançaient des plaisanteries et donnaient la chasse aux rats qui couraient en grand nombre sur les dalles de la morgue. Dans la pénombre on voyait luire comme du phosphore des cadavres inconnus dont la nudité frappait le regard : de jeunes suicidés non identifiés, des noyées bien conservées et encore intactes. Les sels d’alumine qu’on leur avait injectés les rajeunissaient et leur donnaient une rondeur trompeuse. On disséquait les cadavres, on les découpait et on les préparait, et la beauté du corps humain restait fidèle à elle-même jusque dans leur moindre fragment, si bien que l’étonnement que l’on éprouvait devant le corps entier d’une ondine jetée n’importe comment sur le zinc de la table ne cessait pas lorsqu’il se reportait sur un de ses bras détachés ou sur une de ses mains tranchées. L’odeur de la formaline et du phénol remplissait le sous-sol, et l’on sentait partout la présence d’un mystère : c’était le destin inconnu de ces corps allongés, c’était le mystère même de la vie et de la mort, qui s’installait ici tout à son aise, comme à son domicile ou à son quartier général.
La voix de ce mystère, plus forte que tout le reste, poursuivait Ioura et le gênait dans ses exercices d’anatomie. Mais elle n’était pas la seule à le gêner ainsi dans sa vie. Il s’y était fait, et si elle le distrayait de ses occupations, cette gêne ne l’inquiétait pas. » (P. 87-88)

« La chambre portait les traces du branle-bas récent. Une infirmière s’affairait silencieusement autour de la table de nuit. Autour d’elle traînaient des serviettes froissées et des essuie-mains humides qui avaient servi de compresses. L’eau du rinçoir était légèrement rose de sang craché. On y voyait nager des débris d’ampoules et des touffes de coton gonflées par l’eau.
La malade était inondée de sueur et humectait ses lèvres sèches du bout de sa langue. Ses traits s’étaient fortement tirés depuis ce matin, où Ioura l’avait vue pour la dernière fois.
Ne serait-ce pas une erreur de diagnostic ? pensa-t-il. Tous les symptômes de la pneumonie striduleuse. On dirait que c’est la crise. Il salua Anna Ivanovna, lui dit une de ces phrases creuses d’encouragement que l’on prononce toujours en pareil cas, puis fit sortir la garde-malade. Prenant la main d’Anna Ivanovna pour tâter son pouls, il alla chercher de l’autre main son stéthoscope dans la poche de son blouson. Par un mouvement de la tête, Anna Ivanovna lui fit comprendre que c’était inutile. Ioura vit qu’elle lui voulait autre chose. Rassemblant ses forces, Anna Ivanovna parla :
— Ils ont voulu me confesser... La mort est là... Elle peut à chaque instant... Quand on va se faire arracher une dent, on a peur, on a mal, on se prépare... Et maintenant, ce n’est pas une dent, c’est moi tout entière, toute la vie... crac, et dehors, comme avec des tenailles... Et qu’est-ce que c’est ? ... Personne n’en sait rien... J’ai le coeur serré et j’ai peur.
Anna Ivanovna se tut. Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Ioura ne disait rien. Au bout d’un instant, Anna Ivanovna continua.
— Tu as du talent... Et quand on a du talent... ce n’est pas comme tout le monde... Tu dois savoir quelque chose... Dis-moi quelque chose... Tranquillise-moi. » (P. 89)

« Maintenant qu’elle sortait pour la seconde fois dans la rue, Lara s’aperçut enfin de ce qui se passait autour d’elle. C’était la ville. C’était l’hiver. C’était le soir.
Il gelait. LEs rues étaient couvertes d’une glace noire, épaisse comme des fonds de bouteilles de bière cassées. Respirer faisait mal. L’air était bourré de givre gris et paraissait chatouiller et piquer Lara de sa toison hérissée, exactement comme la fourrure grise de sa cravate givrée irritait sa peau et entrait dans sa bouche. Le coeur battant, elle parcourait les rues à demi désertes. Sur son chemin, elle voyait fumer les portes des cafés et des gargotes. On voyait émerger du brouillard des visages gelés, rouges comme du saucisson, des naseaux de chevaux et des museaux de chiens barbus et couverts de glaçons. LEs fenêtres recouvertes d’une épaisse couche de givre et de neige paraissaient enduites de craie, et sur leur surface opaque on voyait se mouvoir les reflets colorés des arbres de Noël allumés et les ombres des convives en réjouissance, comme si, sur des draps blancs tendus devant une lanterne magique, on projetait aux passants des ombres chinoises. » (P. 101)

« C’était l’hiver où Ioura écrivait son mémoire sur les éléments nerveux de la rétine pour la médaille d’or de l’Université. Bien qu’il eût étudié la médecine générale, Ioura avait de l’oeil la connaissance approfondie d’un futur oculiste.
Cet intérêt qu’il portait à la physiologie de la vue révélait l’autre aspect de sa nature, — ses dons créateurs et ses réflexions sur l’essence de l’image et la structure de l’idée logique. » (p. 103)

« L’essentiel, alors, n’était pas en lui. A peine concevait-il en ce temps-làqu’il y eût un certain Ioura, lui-même, qui existât séparément et présentât un intérêt ou une valeur quelconque. L’essentiel, alors, était ce qu’il y avait autour de lui. Le monde extérieur l’investissait de toutes parts, palpable, infranchissable et incontestable comme une forêt, et si la mort de sa mère l’avait à ce point ébranlé, c’était bien parce qu’il s’était perdu avec elle dans cette forêt et qu’il y était soudain resté seul et sans elle. Cette forêt, c’étaient tous les objets du monde, — c’étaient les nuages, c’étaient les enseignes de la ville et les boules des échelles d’incendie, c’étaient les frères convers qui galopaient devant la calèche de la VIerge avec des oreillettes en guise de bonnet sur leurs têtes découvertes devant le saint sacrement. Cette forêt, c’étaient les vitrines des magasins dans les passages et, à une hauteur inaccessible, le ciel nocturne habité par les étoiles, le Bon Dieu et les saints. » (P. 112)

« Vous êtes restée assez longtemps couchée. Vous avez été souffrante quelque temps, ça suffit comme ça. Maintenant, il faut vous lever. Changez de chambre, mettez-vous au travail, terminez vos études. » (P. 123)

« Lioudmila Kapitonovna était une jolie femme à la poitrine haute et à la voix basse. » (P. 125)

« Brusquement, un souvenir lui revint : au pavillon de chirurgie de l’hôpital de l’Exaltation de la Croix, auquel il était attaché, une malade venait de mourir. Iouri Andréiévitch affirmait qu’elle avait un échinocoque du foie. Cette opinion était contestée. L’autopsie devait avoir lieu ce jour-là. On allait savoir la vérité. Mais le dissecteur de leur hôpital était un ivrogne invétéré. Dieu sait comment il s’y prendrait.
L’obscurité descendait vite. On ne distinguait plus rien au-dehors. Comme par un coup de baguette magique, l’électricité s’alluma à toutes les fenêtres.

(...)

— Un échinocoque. Ça, c’est un digagnostic. On ne parle plus que de ça. » (P. 131-134)

« Tonia sombrait dans la brume des souffrances qu’elle avait traversées, elle paraissait nimbée d’épuisement. Elle s’élevait au milieu de la salle comme, au milieu d’une baie, un navire qui viendrait de jeter l’ancre et se serait vidé de son chargement d’âmes nouvelles, amenées on ne sait d’où sur le continent de la vie à travers l’océan de la mort. » (P. 134)

« Près de la route forestière, de jeunes soldats fatigués et couverts de poussière, la vareuse trempée de sueur aux omoplates et sur la poitrine, étaient couchés par terre à plat ventre ou sur le dos, les jambes écartées dans leurs lourdes bottes. C’était tout ce qui restait d’une section durement éprouvée. On les avait relevés d’un combat qui durait depuis plus de quatre jours et envoyés à l’arrière pour un court repos. Les soldats étaient couchés comme s’ils étaient de pierre, ils n’avaient plus la force ni de sourire, ni de dire de gros mots, et pas un seul ne tourna la tête quand on entendit grincer dans le bois quelques charrettes qui s’approchaient rapidement. Au grand trot, dans des brouettes sans ressorts, qui faisaient sauter en l’air leurs malheureux occupants et achevaient de leur briser les os et de leur retourner les entrailles, on amenait des blessés à l’ambulance. Là, on leur dispenserait les premiers secours, on les panserait à la hâte et, en cas d’extrême urgence, on expédierait une opération. ON les avait ramassés, ces innombrables blessés, une demi-heure plus tôt, pendant une courte accalmie, dans le champ qui s’étendait devant les tranchées. Une bonne moitié d’entre eux étaient sans connaissance. » (P. 147-148)

« Par miracle, les villages étaient encore intacts dans ce secteur. Ils formaient un îlot que l’océan des destructions avait épargné on ne savait comment. » (P. 149)

« Au fond de la dépression, il y avait une gare. Jivago décrivit les lieux en détail : les montagnes couvertes de pins et de sapins vigoureux, avec des paquets de nuages blancs agrippés sur leurs flancs et des escarpements de granit ou de schiste gris qui faisaient des trous au milieu des forêts, comme des plaques pelées et râpées dans une épaisse peau de bête. C’était un sombre matin d’avril, gris et humide comme ce schiste, comprimé de partout par les hauteurs, immobile et étouffant. Une étuve. La vapeur pesait sur la vallée et tout fumait, tout s’étirait en colonne de fumée, la fumée des locomotives dans la gare, la buée grise des prairies, les montagnes grises, les forêts sombres, les nuages sombres. » (P. 151)

« Je peux arriver n’importe quand, sans prévenir. J’essaierai quand même de télégraphier. » (P. 164)

« Zybouchino » (ville) (P. 166)

« Il y a campagne et campagne. Tout dépend des habitants. Dans certains villages la population aime le travail et travaille. Là, ça va à peu près. Dans d’autres, c’est vrai, il n’y a que des ivrognes. Dans ces cas-là c’est le désert. C’est horrible à voir. » (P. 178)

« La liberté ! La vraie liberté, pas celle des mots et des revendications, mais celle qui tombe du ciel, contre toute attente. La liberté par hasard, par malentendu.
Et comme tous les hommes sont immenses et désarmés ! Vous avez remarqué. Comme si chacun était écrasé par lui-même, par la force héroïque qu’il a découverte en lui. » (P. 179-180)

« C’était ainsi tout au long de la route. Partout le même bruit de foule, partout les mêmes tilleuls en fleur. » (P. 192)

« La nuit, à Soukhinitchi, un porteur obligeant à l’ancienne mode, conduisant Jivago par des chemins sans lumière, le fit entrer par-derrière dans le wagon de deuxième classe d’un train qui venait d’arriver et que les horaires n’avaient pas annoncé. » (P. 192)

« Le train mystérieux avait une destination spéciale, il allait assez vite, s’arrêtait peu de temps ; il se déplaçait, semblait-il, sous contrôle militaire. Dans les wagons on pouvait circuler à l’aise. » (P. 193)

« La bougie avait été allumée par le seul voyageur du compartiment. C’était un jeune homme blond, sans doute fort grand, si l’on en jugeait par la longueur de ses bras et de ses jambes, trop mobiles aux jointures, comme les pièces mal vissées d’un objet démontable. Le jeune homme était renversé avec nonchalance sur la banquette, près de la vitre. À la vue de Jivago, il fit poliment mine de se lever et, au lieu de rester couché à demi, comme auparavant, adopta une pose plus corrrecte. » (P. 193)

« C’était cela la vie, c’était cela l’épreuve, c’était cela le but des chercherus d’aventures, c’était cela le but final de l’art : retrouver les siens, rentrer chez soi, recommencer sa vie. » (P. 200)

« Pendant ce temps, l’interminable couloir coudé qui consuisait au service des accouchements et le long duquel les mères étaient installées s’était rempli du choeur geignard de dix ou quinze voix de bébés, et les infirmières, rapidement, pour que les nouveau-nés ne prissent pas froid, les avaient apportés à leur mère ; chacune en tenait deux sous les bras, comme de grands paquets d’emplettes. » (P. 211)

« Mais il sortit de la chambre comme si on l’avait aspergé d’eau froide, avec le sentiment d’un mauvais présage. » (P. 213)

« Pendant les quelques jours qui suivirent, il découvrit à quel point il était seul. Il n’en faisait reproche à personne, il avait apparemment recherché cette solitude et l’avait obtenue. » (P. 214)

« Mais en ces jours où triomphait le matérialisme, la matière s’était transformée en notion, la nourriture, le bois n’existaient plus ; on parlait de la « question alimentaire », du « problème du chauffage ». » (P. 223-224)

« Il serait devvenu fou sans ses petites habitudes, ses travaux, ses soucis. Sa femme, son enfant, la nécessité de gagner de l’argent le sauvèrent. Il fut sauvé par le quotidien, par l’humble, par l’habituel, par son travail, par les soins qu’il donnait aux malades.
Il comprenait qu’il n’était rien devant la monstrueuse machinerie de l’avenir, il redoutait cet avenir et il l’aimait, il en était secrètement fier et, pour une dernière fois, comme dans un adieu, il regardait avidement les nuages et les arbres, les hommes qui marchaient dans la rue, la ville russe qui n’en pouvait plus de malheur, il était prêt à se sacrifier pour que tout allât mieux, et il ne pouvait rien faire. » (P. 224)

« ...un home qui avait dû être robuste, mais qui avait maigri et dont la peau faisait des poches. » (P. 226)

« ...il trébucha au coin de la rue sur un homme étendu sans connaissance en travers du trottoir. L’homme était couché les bras encroix, la tête reposant sur le butoir d’une porte cochère, les pieds dans le ruisseau. De temps en temps, il poussait de faibles soupirs. Aux questions du docteur qui essayait de le ranimer, il répondit par un bredouillement incohérent, puis il perdit de nouveau conscience. Sa tête était meurtrie, ensanglantée, mais un examen rapide montra que les os du crâne étaient intacts. Le blessé avait dû être victime d’une attaque à main armée. » (P. 229)

« Le docteur en profita pour fourrer avec la rapidité de l’éclair une cuiller dans la gorge de son fils, aplatir sa langue et observer sa gorge, rouge comme une groseille, et ses amygdales gonflées, couvertes de peaux. Iouri Andréiévitch s’alarma de ce qu’il avait vu. » (P. 231)

« À côté des richards bien vêtus, de bourgeois et d’avocats de Pétersbourg, on pouvait voir, mis dans le même sac que la classe exploitante, des cochers de fiacre, des frotteurs de planchers, des garçons de bains publics, des fripiers tatares, des fous échappés aux « maisons jaunes » qu’on venait de supprimer, des petits commerçants et des moines. » (P. 264-265)

« ...Ogryzkova, une fille maigre, albinos, la « môme-narine », la « seringue », comme l’appelait Tiagourova, qui ne lui ménageait pas les sobriquets humiliants. » (P. 269)

« La nuit était obscure. Sans cause visible d’arrêt, le train se trouvait près d’une borne. La ligne semblait normale ; elle était encadrée de sapins et traversait une plaine. LEs voisins de Iouri Andréiévitch, qui étaient descendus avant lui, et qui battaient la semelle devant le wagon, déclarèrent qu’il n’y avait pas eu d’accident, à leur connaissance, mais que le chauffeur avait arrêté le train sous prétexte que la région était menacée et qu’il refusait de conduire plus loin le convoi tant qu’une draisine n’aurait pas vérifié l’état de la ligne. Les voyageurs lui avaient envoyé des délégués pour l’amadouer et, en cas de nécessité, pour lui graisser la patte. ON racontait que les marins s’en étaient mêlés. Ils s’auraient s’y prendre, eux.
Pendant qu’on expliquait tout cela à Jivago, il voyait les éclairs crachés par la cheminée et le cendrier embraser la neige, devant la voie ferrée, près de la locomotive, comme aurait fait la flamme haletante d’un bûcher. Soudain, une langue de feu éclaira vivement la plaine enneigée et des silhouettes qui se glissaient le long du châssis de la locomotive.
En tête, dans un éclair, on vit le chauffeur. Il courut jusqu’au bout de la passerelle, s’envola d’un bond au-dessus des butoirs et disparut. Les marins qui le poursuivaient en firent autant. On les vit courir jusqu’au bout de la grille à feu, sauter en l’air et disparaître comme par enchantement.
Attirés par le spectacle, Iouri Andréiévitch et quelques curieux s’élancèrent vers la locomotive. Dans le morceau de plaine nue qui s’étendait devant le train, voici ce qu’ils virent :
À une certaine distance de la voie se trouvait le chauffeur, enfoncé dans la neige vierge jusqu’à mi-corps. Les marins, empêtrés eux aussi jusqu’à la taille, faisaient un demi-cercle autour de lui, comme des rabatteurs autour d’une bête. » (P. 274)

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Pouchkine, Alexandre

La fille du capitaine, BNF collection, traduction Louis Viardot

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« Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. »

« Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?
– Pourquoi cela ?
– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus ?
– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?
– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de l’orient.)
– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
– Là, là, regarde… ce petit nuage. »
J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher m’expliqua que ce petit nuage présageait un bourane 1.
J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain relais : j’ordonnai donc de « redoubler » de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sans cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C’était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le cocher ; c’est un bourane. »
Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, qu’il semblait un être animé. La neige s’amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.
– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traineau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et tout est sombre. » »

« Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. »

Le chapitre « La convalescence »

« Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide ; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement tranquille. »

« ...la forteresse de Bélogorsk... »

« ...un nez sans narines... »

« Attends, attends que tu sois marié ; tu verras que tout ira au diable ».

« Je fus frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses accusations d’une voix faible, mais ferme. »

« ...le palais d’été de Tsarkoïé-Sélo... »

« ...le gouvernement de Simbirsk... »

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Rodenbach, Georges

Bruges la morte

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« ...étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l’éclairant... »

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Simenon, Georges

Monsieur Gallet, décédé

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« Le corps était bien ce qu’on pouvait imaginer d’après la photographie : un corps long, osseux, avec une poitrine creuse de bureaucrate, une peau blême qui faisait paraître les poils très sombres, encore que ceux de la poitrine fussent roussâtres. »

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« Les vêtements d’Emile Gallet s’étalaient toujours sur le plancher, comme une caricature de cadavre. »

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« Il n’y avait qu’Emile Gallet à n’être plus là ! Il était solidement enfermé dans un cercueil, lui, avec sa joue arrachée par la balle, triturée par le médecin légiste aux sept invités, son cœur perforé et ses yeux gris dont personne n’avait pensé à clore les paupières ! » (M03)

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Tchekhov, Anton

La Steppe (traduction Vladimir Volkoff)

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« ...sur son visage, la sécheresse de l’homme d’affaires luttait contre la bénignité de celui qui vient de faire ses adieux à sa famille et de boire un bon coup... »

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« D’abord, tout là-bas, au point de rencontre du ciel et de la terre, du côté des tumulus5 peu élevés et du moulin à vent qui, de loin, ressemblait à un petit homme agitant les bras, une bande d’un jaune éclatant glissa sur la terre ; une minute après, une bande semblable s’alluma un peu plus près, glissa à droite et envahit les collines ; quelque chose de chaud effleura le dos de Iégorouchka ; une bande de lumière qui s’était furtivement approchée par-derrière fila par-dessus la calèche et les chevaux, s’élança à la rencontre des autres bandes, et soudain toute la vaste steppe rejeta la pénombre matinale, sourit et brilla de rosée.

Le seigle moissonné, les ronces, les euphorbes6, le chanvre sauvage, tout ce qui, bruni et roussi dans la chaleur, avait été à demi-mort, ressuscitait maintenant, baigné de rosée et caressé du soleil, pour fleurir à nouveau. Des pluviers7 voletaient au-dessus de la route en poussant des cris joyeux, des gerboises8 s’appelaient dans l’herbe, quelque part au loin gémissaient des vanneaux. Une compagnie de perdreaux effrayés par la calèche s’envola et, faisant entendre son doux « trrr » gagna les collines. Les sauterelles, les grillons, les criquets et les locustes9 avaient entonné leur musique grinçante et monotone.

Un peu de temps s’écoula, la rosée s’évapora, l’air se figea et la steppe déçue reprit son aspect maussade de juillet. Les herbes se flétrissaient, la vie se mourait. Les collines hâlées, d’un brun vert, lilas au loin, avec leurs tons paisibles comme des ombres, la plaine avec ses lointains brumeux et le ciel renversé dessus, semblant, dans la steppe où il n’y a ni forêts ni hautes montagnes, d’une profondeur et d’une transparence effrayantes, paraissaient à présent infinies et pétrifiées de langueur...

Comme il fait lourd et triste ! La calèche se hâte, et Iégorouchka voit toujours la même chose : le ciel, la plaine, les collines... Dans l’herbe, la musique s’est calmée. Les pluviers sont partis, on ne voit plus les perdreaux. Faute d’occupation, les freux tournoient au-dessus de l’herbe fanée, ils se ressemblent tous et ils rendent la steppe encore plus uniforme. »

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« Six faucheurs alignés brandissent leurs faux, qui brillent gaiement et, toutes ensemble, en mesure, font entendre leur « Vjji, vjji ! » »

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« À qui ce troupeau ? »

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« Déniska marchait autour d’eux et, s’efforçant de montrer que les concombres, les pâtés et les œufs que mangeaient les maîtres le laissaient complètement indifférent, se consacrait à l’extermination des taons et des mouches qui collaient sur le ventre et le dos des chevaux. »

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« ...cinq gros concombres jaunes appelés « jaunets »... »

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« Vibrant dans l’air comme un insecte, jouant de sa bigarrure, la canepetière s’éleva haut en ligne droite, puis, effrayée sans doute par le nuage de poussière, se jeta de côté : on la vit encore miroiter longtemps... »

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« Dans le crépuscule du soir, apparut une grande maison sans étage avec un toit de fer rouillé et des fenêtres obscures. Cette maison portait le nom d’auberge bien qu’elle se dressât sans berge au milieu de la steppe1. A quelque distance sur le côté, un malheureux petit verger de cerisiers entouré d’une haie mettait une tache sombre et, sous les fenêtres, leur lourde tête affaissée, se dressaient des tournesols endormis. Dans le verger crépitait une petite éolienne mise là pour éloigner les lièvres par son bruit. À part cela, à proximité de la maison, on ne voyait ni n’entendait que la steppe. »

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« Une minute après, la porte s’ouvrit, et Solomone, un grand plateau dans les mains, entra dans la pièce. En posant le plateau sur la table, il regardait ironiquement de côté et avait toujours son sourire bizarre. Maintenant, à la lumière de la petite lampe, on pouvait distinguer ce sourire : il était très complexe et exprimait beaucoup de sentiments, dont le dominant était un mépris manifeste. Il semblait penser à quelque chose de drôle et de bête, il ne pouvait souffrir quelqu’un et le méprisait, il se réjouissait de quelque chose et il attendait le bon moment pour lancer une raillerie blessante et se tordre de rire. Son long nez, ses lèvres grasses et ses yeux saillants et rusés semblaient tendus du désir d’éclater de rire. »

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« Si on lui pressait le nez, il en sortirait du lait. » (= il est trop jeune)

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« Mes filles, je les ai casées auprès d’hommes de bien, mes fils, j’en ai fait des messieurs, et maintenant je suis libre, j’ai fait mon travail, je peux m’en aller aux quatre vents. Je vis tranquillement avec ma moitié, je mange, je bois et je dors, je me réjouis de voir mes petits-enfants et je prie le bon Dieu : que me faut-il de plus ? »

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« À quoi je m’occupe ? répéta Solomone en haussant les épaules. Je fais la même chose que tout le monde. Vous le voyez : je suis larbin. Je suis le larbin de mon frère, mon frère est le larbin des voyageurs, les voyageurs sont les larbins de Varlamov, tandis que si j’avais dix millions, c’est Varlamov qui serait mon larbin. »

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Tout le chapitre IV ?

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« À droite noircissaient les collines qui semblaient cacher quelque chose d’inconnu et d’effrayant, à gauche le ciel au-dessus de l’horizon était inondé d’une lueur pourpre et on ne savait pas s’il y avait un incendie quelque part ou si la lune s’apprêtait à se lever. On voyait les lointains comme en plein jour, mais leur tendre teinte lilas, hachurée par les ténèbres du soir, avait disparu, et toute la steppe se cachait dans ces ténèbres comme les enfants de Moïsséï Moïsséïtch sous leur couverture. »

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« A peine le soleil est-il couché et la terre emmitouflée de ténèbres, que la langueur diurne est oubliée, tout est pardonné, et la steppe respire légèrement de sa vaste poitrine. Comme si, dans l’obscurité, l’herbe ne voyait pas sa vieillesse, elle devient le lieu d’un jeune et joyeux crépitement, inconnu dans la journée ; craquements, sifflements, grattements, basses, ténors et soprani de la steppe, tout se mêle en un grondement monotone, incessant, favorable aux souvenirs et à la mélancolie. Ce crépitement uniforme endort comme une berceuse ; on roule et on sent qu’on s’endort, mais voilà que retentit le cri saccadé, angoissé d’un oiseau qui veille encore, ou que se fait entendre un son indéterminé, semblable à une voix prononçant « ah ? » avec étonnement, et les paupières assoupies se ferment. Ou alors on longe un petit ravin plein de buissons et l’on entend un oiseau que les habitants de la steppe appellent splouk crier à quelqu’un « Splou ! Splou ! Splou ! (= je dors) », tandis qu’un autre rit ou sanglote hystériquement : c’est le hibou. Dieu sait pour qui ils crient et qui les écoute dans cette plaine, mais leurs cris sont pleins de tristesse et de plaintes... On sent l’odeur du foin, de l’herbe séchée, des fleurs attardées, odeur épaisse, sirupeuse et tendre.

À travers les ténèbres, on voit tout, mais il est difficile de distinguer la couleur et les contours des objets. Tout semble être autre chose qu’il n’est. On roule et soudain on voit devant soi, tout près de la route, une silhouette rappelant un moine : il ne bouge pas, il attend et il tient quelque chose dans ses mains... Ne serait-ce pas un brigand ? La figure s’approche, grandit, la voici à la hauteur de la calèche, et vous voyez que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. Ces figures immobiles qui attendent quelqu’un se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, passent la tête par-dessus les ronces : elles ressemblent à des hommes et inspirent les soupçons. »

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« À droite de la route, sur toute sa longueur, se dressaient des poteaux télégraphiques à deux fils. Rapetissant de plus en plus, à la hauteur du village ils disparaissaient derrière les isbas et la verdure, et puis reparaissaient dans le lointain lilas, sous forme de petits bâtons très petits et fluets, comme des crayons fichés en terre. Sur les fils étaient perchés des autours, des émerillons5 et des corbeaux qui considéraient avec indifférence le convoi en mouvement. »

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« – Mon opinion sur moi-même, c’est que je suis un homme perdu et rien de plus. »

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« Le Russe aime se souvenir mais n’aime pas vivre. »

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« Après le repas, tous se traînèrent jusqu’aux charrettes et se laissèrent tomber dans leur ombre. »

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« Lorsqu’on regarde longuement un ciel profond, sans en détacher les yeux, on ne sait pourquoi les pensées et l’âme s’unissent en un sentiment de solitude. On commence à se sentir irréparablement seul, et tout ce qu’on avait naguère cru proche et cher devient infiniment lointain et perd tout prix. Ces étoiles, qui regardent du haut du ciel depuis des millénaires, ce ciel insaisissable et les ténèbres, indifférents qu’ils sont à la vie brève de l’homme, lorsqu’on demeure seul à seuls avec eux et qu’on essaye d’en comprendre le sens, accablent l’âme par leur silence. On songe à la solitude qui attend chacun dans la tombe, et l’essence de la vie apparaît désespérée, atroce... »

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« Iégory »

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« Stiopka »

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« Avait-il entendu ces récits de quelqu’un d’autre ou les avait-il inventés lui-même dans un passé reculé, et puis, comme sa mémoire faiblissait, avait-il confondu le vécu et l’imaginaire et ne savait-il plus distinguer l’un de l’autre ? Tout est possible, mais ce qui est bizarre, c’est qu’à ce moment-là et pendant tout le voyage, lorsqu’il avait l’occasion de raconter, il accordait une préférence manifeste aux fantasmes et ne parlait jamais de sa propre expérience. »

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« – Les gars, dit-il, d’un ton suppliant. Chantons quelque chose de religieux !
Des larmes parurent dans ses yeux.
– Les gars ! répéta-t-il en pressant sa main contre son cœur. Chantons quelque chose de religieux ! »

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« – Notre mère la Russie est la plus grande du monde ! chanta soudain Kiroukha d’une voix sauvage, et avala de travers et se tut. L’écho de la steppe s’empara de sa voix, l’emporta, et il sembla que la Bêtise elle-même roulait à travers la steppe sur ses roues pesantes. »

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« Son visage à la petite barbiche grise, un visage simple, russe, hâlé, était rouge, humide de rosée et sillonné de veines bleues ; il exprimait autant de sécheresse que le visage d’Ivan Ivanytch, le même fanatisme de l’homme d’affaires. Cependant, quelle différence on sentait entre lui et Ivan Ivanytch ! Sur le visage de l’oncle Kouzmitchov, outre »

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« ...une sorte de mélancolie imprécise se fit sentir en tout »

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« Pantéléï ne faisait que soupirer, se plaindre de ses pieds et évoquer à chaque instant l’insolence de la mort. »

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« – Je suis triste ! »

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« ...les nôtres, ils passent la nuit dans la steppe : ils vont souffrir, les pauvres ! »

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« La pastèque et le melon qu’il avait mangés lui avaient laissé dans la bouche un goût déplaisant de métal. En outre, les puces piquaient. »

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« Pour se débarrasser de rêves pénibles, Iégorouchka ouvrit les yeux et se mit à regarder le feu. »

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« Derrière elle était assis un chien roux à oreilles pointues. Apercevant les visiteurs, il courut à la grille et se mit à aboyer d’une voix de ténor (tous les chiens roux sont des ténors). »

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Tesson, Sylvain

Dans les forêts de Sibérie, Gallimard

<blockquote> « Dans les Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, détenu dans un goulag de Sibérie, se souvient des pins nains qui entouraient le camp : lorsque la température se réchauffait, en mai, les arbres se libéraient de la couche de neige. Ils se redressaient, ils annonçaient le printemps, l’espoir. »

« Il règne un silence rare et l’air est doux. Le thermomètre indique – 15 oC. »

« Ce matin, – 3 oC. Première journée printanière. Les mésanges affluent sous la fenêtre sud. Soudain, des bourrasques agitent les cèdres et la neige tombe. Le paysage est rayé de filandres grises. »

« Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt... »

« Cette nuit, la cabane a craqué de tous ses joints. Les gémissements du bois se mêlaient aux explosions de la glace. »

« Un lynx est venu visiter le camp cette nuit. Il a laissé des traces autour de la tente. »

« Il fait – 2 oC et je déjeune dehors, sur la table de la plage. Les mésanges valsent, ivres de chaleur. Les stalactites gouttent au rebord de l’auvent. La première vraie journée de printemps... »

« En Russie, tout s’accomplit dans la précipitation : la vie est un endormissement coupé de spasmes. »

« Les hydroglisseurs sont des fleurons de la sidérurgie russe. »

« La glace est rongée par les vers. »

« Pour appâter les bêtes, Volodia a rempli des bidons avec de la graisse de phoque. »

« Deux élans contradictoires fomentent la renaissance. Le jaillissement de ce qui était enfoui dans le sol et l’épanchement de ce qui était contenu dans les hauteurs.
Ce qui s’épanche : l’eau dévalant des sommets, les torrents lavant la face des versants, les fourmis débordant de leurs marmites, la sève perlant sur l’écorce des pins, les stalactites s’allongeant vers le sol, les ours et cervidés quittant les plateaux pour chercher pitance sur les grèves. »

« Le Baïkal est propre grâce à ses charognards. »

« Manger un blini arrosé de thé brûlant. »

« L’orage porte sa dévastation au sud. Le lac se remet. Dans l’air frais, sous un ciel satiné, la houle libérée soulève les plaques de glace à la dérive. Les éclats de l’ancien vitrail se disloquent au moindre contact dans un froissement de soie rêche. La débâcle a libéré la pulsation du lac. J’installe le tabouret sur une plaque de banquise et passe la soirée à dériver lentement. Les eaux sont revenues ! Les eaux sont revenues ! »

« Une escadrille de fuligules morillons se pose sur un pan d’eau ouvert entre trois immenses festons de glace. Ils décollent en formation parfaite dans la direction de la Mongolie. »

« Cerfs, lynx et ours vaquent près de la cabane, les chiens dorment derrière la porte, les mouches vrombissent sous l’auvent. Les royaumes se jouxtent. »

« ...une route en lacets — une serpentine comme on dit en russe, selon l’acception française du XVIIIe siècle —... »

« V.E. me sert du phoque en daube au petit déjeuner. Cette viande est une charge nucléaire, elle explose dans la bouche et pulse sa force dans les vaisseaux du corps. »

« J’attrape huit ombles. »

« L’air est chargé d’insectes. Un vrombissement s’élève dans l’air aux premières lueurs et ne le désemplit qu’à la nuit. Des scarabées escaladent les poutres de la cabane, des capricornes colonisent mes étagères. Des taons aux yeux cauchemardesques agacent les chiens. »

« ...soleil brûlant (+22 oC !) »

« Je pêche un omble de trois kilos. »

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Wilk, Mariusz

La maison du vagabond, Éditions Noir sur blanc, traduction Agnieszka Zuk

<blockquote>« J’ai observé maintes et maintes fois la fonte des glaces sur l’Onega depuis la fenêtre de mon bureau et le spectacle est à chaque fois différent. Le mystère de la transfiguration de la nature morte en élément liquide. Imaginez un espace vide devant vous, un champ blanc pris dans les glaces et enseveli sous la neige jusqu’à l’horizon, muet et immobile pendant de longs mois, aucune trace de vie, aucun mouvement, rien. Rien que le vent qui tresse parfois des panaches de poussière blanche, les pourchasse un temps puis les envoie balader. Même le soleil est incapable de ranimer ce paysage pétrifié vu que lui-même n’en mène pas large l’hiver et, pointant sa tête au-dessus de l’horizon comme hors d’une tranchée, il pisse furtivement, suintant une lueur jaune sur la glace. C’est seulement en avril, lorsque les ombres s’allongent, que la glace prend l’eau et noircit. C’est le signe que le mystérieux spectacle de l’Onega va bientôt commencer. »

Sur l’eau de bouleau, qu’il suffit d’entailler au printemps pour en faire couler la sève. Ça se boit, c’est bon pour tout un tas de trucs, et on peut aussi le laisser fermenter pour en faire un braga : « il suffit d’ajouter un peu de sucre et de levain naturel et, quelques jours plus tard, on peut se délecter d’une boisson légèrement pétillante à petite teneur en alcool. »

</blockquote>

Winckler, Martin

La maladie de Sachs, POL (ici via l’adaptation radio pour France Culture)

<blockquote> « Qu’est-ce qui vous inquiète exactement ?
— Mais tout ! » </blockquote>

Un herbier pour Morphine(s), version 14 (22 décembre 2017)

Alexievitch, Svetlana

Les cercueils de zinc

Ce passage au cours duquel une mère racontera vouloir absolument rêver de son fils, mort à la guerre, mettant sous son oreiller des trucs lui ayant appartenu pour le faire apparaître, en vain (j’ai oublié où ça se trouve et je n’ai pas corné la page).

Benjamin, Walter

Sens unique, Maurice Nadeau, traduction Jean Lacoste

<blockquote> « Des planches sales forment le fond argileux dans lequel, brillantes dans l’air froid, quelques rares couleurs se dissolvent. » (P. 201) </blockquote>

Boulgakov, Mikhaïl

Tout Récits d’un jeune médecin
Tout Morphine

Colautti, Ricardo

La trilogie Sebastián Dun, Éditions de l’Ogre, traduction Guillaume Contré

<blockquote>« M. Juan était mon confident et moi, j’étais son confident. »</blockquote>

Golovanov, Vassili

Éloge des voyages insensés, Verdier, traduction Hélène Châtelain

Piter = Saint-Petersbourg

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« Qu’est-ce qu’il disait, Korepanov ? Que sur l’île existeraient deux temps parallèles : le temps de l’abstinence et le temps de la soûlerie ? Et qu’il valait mieux ne pas arriver dans le second ? » (P. 12)

« Je me souviens de bancs d’argile émergeant de l’eau, luisants comme des dos de baleines. Nous sommes remontés plusieurs fois dans le canot : lorsque nous trouvions une coulée d’eau profonde entre les fonds qui se dénudaient, nous mettions le moteur en marche et foncions à travers ce labyrinthe d’agile.
Puis, nous sautions de nouveau à l’eau et, de nouveau, nous tirions le canot.
Autour de nous, un univers né de l’argile.
Argile des bancs de sable : argile grise, la plus tendre, la plus fine qu’il m’ait été donné de voir. Argile que rien, jamais, n’a effleuré ; argile primordiale, dans sa forme originelle, travaillée par l’eau jusqu’à devenir idéalement lisse ; argile s’accumulant, gonflant ici d’année en année, couche après couche, siècle après siècle , argile vivant d’une vie sombre et aveugle, respirant d’un souffle primaire, lourd et cru ; principe mis à nu du monde où seuls de minuscules touffes d’algues iodées et des vers d’eau survivent en s’y accrochant... »

(P. 170)

« Nous ne savons rien du nickel coulé près de Kolgouev en 1978 avec des déchets radioactifs, nous ne savons rien des bases de sous-marins atomiques près de Mourmansk, ni du polygone nucléaire de la Nouvelle-Zemble, et encore moins des autres bases situées dans les lieux les plus reculés du monde. »

(P. 250)

« Nous quittons l’espace vierge qui nous a accueillis pendant dix jours... Et pendant ces dix jours, nous nous sommes tant et tant gorgés de cet espace, que je me demande comment nous n’avons pas explosé : nous l’absorbions sans retenue, comme l’air qu’on respire, pour longtemps, pour des années. Et lorsque, après trois ans, je suis revenu à Kolgouev, j’ai compris à quel point cet espace basique, matriciel s’était imprimé en moi, et qu’il y avait bien des choses auxquelles, désormais, je n’avais plus besoin de prêter attention : je pouvais tranquillement m’attacher à des détails et photographier ceux qui me faisaient signe : « buisson de saule après la neige », « lentille » (un petit lac qui reposait dans la toundra à la veille de l’été, encore recouvert d’une lentille de glace), « minerai des marais » (ça, c’était au moment du dégel. Quand j’étais petit, on nous disait, en cours d’histoire, que nos ancêtres extrayaient le fer d’un certain « minerai des marais » que j’étais curieux de découvrir et que j’ai vu là — dépôts rouge brun d’une rouille absolument pure, véritables chaudrons creusés dans une terre saturée de rouille elle aussi, tiges de plantes durcies de rouille transformant les marécages en jugnles brun métallisé, coulées de rouille, légères suspensions de rouille au fond des marais criblés de bulles de gaz : des dizaines, des centaines de tonnes de rouille) ; « poisson sur la neige » (les écailles argentées du lazazret scintillant d’un éclat particulier sur la neige tardive et granuleuse) ; « gouttes » (impressionnant talus de neige avec des gouttes au bord des surplombs), et « horizon lointain ». »

(P. 327)

« La nuit, je vois un spectacle stupéfiant : après minuit, sur le lac, le brouillard masque totalement le soleil, et la rive opposée s’assobrit au point que je ne distingue plus que celle sur laquelle nous nous tenons, et la surface lisse de l’eau se fondant lentement dans la brume avant d’y disparaître. Mais au-dessus du brouillard, le ciel est parfaitement bleu et sa clarté froide se reflète dans l’eau. Ainsi la masse diffuse du brouillard occupe le milieu du tableau, l’eau se fond dans le ciel, et le ciel dans l’eau, sans ligne de partage, sans frontière, sans ligne d’horizon. À travers ce vide du brouillard, il me semble que le ciel est sur le point de basculer sur moi. Une oie passe et son reflet pâlit dans le miroir embué du lac. Dans ce monde d’eau et de ciel confondus, il n’y a rien, rien que les voix des oiseaux de nuit. L’eau, le vide, le reflet de deux nuages jaunâtres dans le bleu du lac. Personne à des kilomètres à la ronde. Une paix hallucinante. »

(P. 401)

Sieno (prénom)

« Sur les dix-neuf jours que nous avons passés en juillet et août en divers endroits de l’île, la température n’a jamais dépassé +9 °C, et encore cela ne s’est produit qu’une seule fois, à midi ; le plus souvent elle oscillait entre +4 °C et +5 °C, en baissant de temps en temps jusqu’à +2 °C ou +1 °C, tandis qu’à Kanine régnait une température de +10 °C à 12 °C, et immédiatement après notre arrivée de Koulgouev, sur la vôte de Timansk, elle est montée jusqu’à +15 °C. »

(P. 481-482)

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Kerouac, Jack

Sur la route (le rouleau original, Gallimard, traduction Josée Kamoun

<blockquote> « Je suis allé prendre un Coca vite fait dans une petite épicerie le long des voies, et voilà qu’entre un jeune Arménien mélancolique, le long des wagons de marchandises rouges, et juste à ce moment-là on entend hurler une loco. »

« Quand le soleil est devenu rouge… »

« ...il se carapatait dans les rues comme une grosse araignée... »

« Hinkle était parti balader son fantôme dans les rues de la ville... »

« On aurait dit que j’avais des nuées de souvenirs qui remontaient à 1750 en Angleterre, et que je me trouvais réincarné à San Francisco dans une autre vie, un autre corps. »

« C’est le lendemain que tout est arrivé »

« Neal et moi, on frissonnait dans les haillons du jour. »

« ...elle rentre chez elle, je ne la reverrai plus jamais... »

« ...il avait le sang trop chaud ; ses narines se dilataient ; mais il lui manquait la sainteté native et singulière qui lui aurait permis d’échapper aux verrous du destin... »

« ...sa silhouette s’amenuisait, s’amenuisait... »

« ...noires comme la lune... »

</blockquote>

Pasternak, Boris

Le docteur Jivago, Gallimard (traducteur ou traductrice non précisé par l’éditeur)

<blockquote> « La tempête était seule au monde, seule et sans rival. » (P.15)

« Les champs succédaient aux champs. Les forêts les reprenaient sans cesse dans leur étreinte. L’âme s’accordait à la large cadence de ces espaces toujours recommencés. On avait envie de rêver et de penser l’avenir. » (P. 17)

« Comme elle, c’était un homme libre... » (P. 18)

« Le corps gisait dans l’herbe auprès du remblai. Un mince filet de sang coagulé barrait d’un trait noir et net son visage, qui paraissait biffé d’une croix. Le sang ne paraissait pas être son sang, du sang sorti de ses veines mais une surcharge, une addition extérieure, un emplâtre, ou une éclaboussure de boue séchée, ou une petite feuille de bouleau humide. » (P. 26)

« C’était son épaule, c’était sa jambe, et pour tout le reste, c’était plus ou moins elle-même, son âme ou son être, aux limites tracées d’une main sûre et qui s’élançait avec confiance dans l’avenir. » (P. 40)

« Des locomotives sous pression attendaient, prêtes à partir, bprulant les nuages froids de l’hiver de leurs bouffées de vapeur bouillante. » (P. 42)

« ...Tiverzine était vêtu pour l’automne. » (P. 48)

« Le jardin projetait des ombres violettes dans le cabinet. À la manière dont ils regardaient dans la chambre, on aurait dit que les arbres voulaient étendre sur le plancher leurs branches vêtues d’un givre pesant, qui ressemvlait à des coulées figées de stéarine mauve. »

« Les toits jasaient entre eux comme au printemps. C’était le dégel. » (P. 62)

« "Le sort des opprimés est enviable. Ils ont quelque chose à dire sur eux-mêmes. Ils ont toute la vie devant eux." C’était Son avis. C’était l’avis du Christ. » (P. 67)

« Iouriatine (ville) » (P. 72)

« Mais un gel féroce mêlé de brouillard paraissait détraquer l’espace et le fragmenter en morceaux disparates. La fumée ébouriffée et loqueteuse des feux en plein vent, le crissement des pas et le grincement des patins de traîneaux contribuaient à leur donner l’impression qu’ils étaient en route depuis Dieu combien de temps déjà, et qu’ils s’étaient fourvoyés à une distance effrayante. »

« Quatre ans plus tôt, lorsqu’il était en première année, il avait passé tout un trimestre à faire de la dissection dans les sous-sols de l’Université. Il descendait dans le souterrain par un escalier coudé. Par petits groupes, ou chacun de son côté, des étudiants ébouriffés étaient massés dans le fond de l’amphithéâtre d’anatomie. Les uns, derrière un rempart d’ossements, rabâchaient leurs cours et feuilletaient de vieux manuels usés et défraîchis, d’autres anatomisaient en silence dans les coins, d’autres faisaient les pitres, lançaient des plaisanteries et donnaient la chasse aux rats qui couraient en grand nombre sur les dalles de la morgue. Dans la pénombre on voyait luire comme du phosphore des cadavres inconnus dont la nudité frappait le regard : de jeunes suicidés non identifiés, des noyées bien conservées et encore intactes. Les sels d’alumine qu’on leur avait injectés les rajeunissaient et leur donnaient une rondeur trompeuse. On disséquait les cadavres, on les découpait et on les préparait, et la beauté du corps humain restait fidèle à elle-même jusque dans leur moindre fragment, si bien que l’étonnement que l’on éprouvait devant le corps entier d’une ondine jetée n’importe comment sur le zinc de la table ne cessait pas lorsqu’il se reportait sur un de ses bras détachés ou sur une de ses mains tranchées. L’odeur de la formaline et du phénol remplissait le sous-sol, et l’on sentait partout la présence d’un mystère : c’était le destin inconnu de ces corps allongés, c’était le mystère même de la vie et de la mort, qui s’installait ici tout à son aise, comme à son domicile ou à son quartier général.
La voix de ce mystère, plus forte que tout le reste, poursuivait Ioura et le gênait dans ses exercices d’anatomie. Mais elle n’était pas la seule à le gêner ainsi dans sa vie. Il s’y était fait, et si elle le distrayait de ses occupations, cette gêne ne l’inquiétait pas. » (P. 87-88)

« La chambre portait les traces du branle-bas récent. Une infirmière s’affairait silencieusement autour de la table de nuit. Autour d’elle traînaient des serviettes froissées et des essuie-mains humides qui avaient servi de compresses. L’eau du rinçoir était légèrement rose de sang craché. On y voyait nager des débris d’ampoules et des touffes de coton gonflées par l’eau.
La malade était inondée de sueur et humectait ses lèvres sèches du bout de sa langue. Ses traits s’étaient fortement tirés depuis ce matin, où Ioura l’avait vue pour la dernière fois.
Ne serait-ce pas une erreur de diagnostic ? pensa-t-il. Tous les symptômes de la pneumonie striduleuse. On dirait que c’est la crise. Il salua Anna Ivanovna, lui dit une de ces phrases creuses d’encouragement que l’on prononce toujours en pareil cas, puis fit sortir la garde-malade. Prenant la main d’Anna Ivanovna pour tâter son pouls, il alla chercher de l’autre main son stéthoscope dans la poche de son blouson. Par un mouvement de la tête, Anna Ivanovna lui fit comprendre que c’était inutile. Ioura vit qu’elle lui voulait autre chose. Rassemblant ses forces, Anna Ivanovna parla :
— Ils ont voulu me confesser... La mort est là... Elle peut à chaque instant... Quand on va se faire arracher une dent, on a peur, on a mal, on se prépare... Et maintenant, ce n’est pas une dent, c’est moi tout entière, toute la vie... crac, et dehors, comme avec des tenailles... Et qu’est-ce que c’est ? ... Personne n’en sait rien... J’ai le coeur serré et j’ai peur.
Anna Ivanovna se tut. Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Ioura ne disait rien. Au bout d’un instant, Anna Ivanovna continua.
— Tu as du talent... Et quand on a du talent... ce n’est pas comme tout le monde... Tu dois savoir quelque chose... Dis-moi quelque chose... Tranquillise-moi. » (P. 89)

« Maintenant qu’elle sortait pour la seconde fois dans la rue, Lara s’aperçut enfin de ce qui se passait autour d’elle. C’était la ville. C’était l’hiver. C’était le soir.
Il gelait. LEs rues étaient couvertes d’une glace noire, épaisse comme des fonds de bouteilles de bière cassées. Respirer faisait mal. L’air était bourré de givre gris et paraissait chatouiller et piquer Lara de sa toison hérissée, exactement comme la fourrure grise de sa cravate givrée irritait sa peau et entrait dans sa bouche. Le coeur battant, elle parcourait les rues à demi désertes. Sur son chemin, elle voyait fumer les portes des cafés et des gargotes. On voyait émerger du brouillard des visages gelés, rouges comme du saucisson, des naseaux de chevaux et des museaux de chiens barbus et couverts de glaçons. LEs fenêtres recouvertes d’une épaisse couche de givre et de neige paraissaient enduites de craie, et sur leur surface opaque on voyait se mouvoir les reflets colorés des arbres de Noël allumés et les ombres des convives en réjouissance, comme si, sur des draps blancs tendus devant une lanterne magique, on projetait aux passants des ombres chinoises. » (P. 101)

« C’était l’hiver où Ioura écrivait son mémoire sur les éléments nerveux de la rétine pour la médaille d’or de l’Université. Bien qu’il eût étudié la médecine générale, Ioura avait de l’oeil la connaissance approfondie d’un futur oculiste.
Cet intérêt qu’il portait à la physiologie de la vue révélait l’autre aspect de sa nature, — ses dons créateurs et ses réflexions sur l’essence de l’image et la structure de l’idée logique. » (p. 103)

« L’essentiel, alors, n’était pas en lui. A peine concevait-il en ce temps-làqu’il y eût un certain Ioura, lui-même, qui existât séparément et présentât un intérêt ou une valeur quelconque. L’essentiel, alors, était ce qu’il y avait autour de lui. Le monde extérieur l’investissait de toutes parts, palpable, infranchissable et incontestable comme une forêt, et si la mort de sa mère l’avait à ce point ébranlé, c’était bien parce qu’il s’était perdu avec elle dans cette forêt et qu’il y était soudain resté seul et sans elle. Cette forêt, c’étaient tous les objets du monde, — c’étaient les nuages, c’étaient les enseignes de la ville et les boules des échelles d’incendie, c’étaient les frères convers qui galopaient devant la calèche de la VIerge avec des oreillettes en guise de bonnet sur leurs têtes découvertes devant le saint sacrement. Cette forêt, c’étaient les vitrines des magasins dans les passages et, à une hauteur inaccessible, le ciel nocturne habité par les étoiles, le Bon Dieu et les saints. » (P. 112)

« Vous êtes restée assez longtemps couchée. Vous avez été souffrante quelque temps, ça suffit comme ça. Maintenant, il faut vous lever. Changez de chambre, mettez-vous au travail, terminez vos études. » (P. 123)

« Lioudmila Kapitonovna était une jolie femme à la poitrine haute et à la voix basse. » (P. 125)

« Brusquement, un souvenir lui revint : au pavillon de chirurgie de l’hôpital de l’Exaltation de la Croix, auquel il était attaché, une malade venait de mourir. Iouri Andréiévitch affirmait qu’elle avait un échinocoque du foie. Cette opinion était contestée. L’autopsie devait avoir lieu ce jour-là. On allait savoir la vérité. Mais le dissecteur de leur hôpital était un ivrogne invétéré. Dieu sait comment il s’y prendrait.
L’obscurité descendait vite. On ne distinguait plus rien au-dehors. Comme par un coup de baguette magique, l’électricité s’alluma à toutes les fenêtres.

(...)

— Un échinocoque. Ça, c’est un digagnostic. On ne parle plus que de ça. » (P. 131-134)

« Tonia sombrait dans la brume des souffrances qu’elle avait traversées, elle paraissait nimbée d’épuisement. Elle s’élevait au milieu de la salle comme, au milieu d’une baie, un navire qui viendrait de jeter l’ancre et se serait vidé de son chargement d’âmes nouvelles, amenées on ne sait d’où sur le continent de la vie à travers l’océan de la mort. » (P. 134)

« Près de la route forestière, de jeunes soldats fatigués et couverts de poussière, la vareuse trempée de sueur aux omoplates et sur la poitrine, étaient couchés par terre à plat ventre ou sur le dos, les jambes écartées dans leurs lourdes bottes. C’était tout ce qui restait d’une section durement éprouvée. On les avait relevés d’un combat qui durait depuis plus de quatre jours et envoyés à l’arrière pour un court repos. Les soldats étaient couchés comme s’ils étaient de pierre, ils n’avaient plus la force ni de sourire, ni de dire de gros mots, et pas un seul ne tourna la tête quand on entendit grincer dans le bois quelques charrettes qui s’approchaient rapidement. Au grand trot, dans des brouettes sans ressorts, qui faisaient sauter en l’air leurs malheureux occupants et achevaient de leur briser les os et de leur retourner les entrailles, on amenait des blessés à l’ambulance. Là, on leur dispenserait les premiers secours, on les panserait à la hâte et, en cas d’extrême urgence, on expédierait une opération. ON les avait ramassés, ces innombrables blessés, une demi-heure plus tôt, pendant une courte accalmie, dans le champ qui s’étendait devant les tranchées. Une bonne moitié d’entre eux étaient sans connaissance. » (P. 147-148)

« Par miracle, les villages étaient encore intacts dans ce secteur. Ils formaient un îlot que l’océan des destructions avait épargné on ne savait comment. » (P. 149)

« Au fond de la dépression, il y avait une gare. Jivago décrivit les lieux en détail : les montagnes couvertes de pins et de sapins vigoureux, avec des paquets de nuages blancs agrippés sur leurs flancs et des escarpements de granit ou de schiste gris qui faisaient des trous au milieu des forêts, comme des plaques pelées et râpées dans une épaisse peau de bête. C’était un sombre matin d’avril, gris et humide comme ce schiste, comprimé de partout par les hauteurs, immobile et étouffant. Une étuve. La vapeur pesait sur la vallée et tout fumait, tout s’étirait en colonne de fumée, la fumée des locomotives dans la gare, la buée grise des prairies, les montagnes grises, les forêts sombres, les nuages sombres. » (P. 151)

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Pouchkine, Alexandre

La fille du capitaine, BNF collection, traduction Louis Viardot

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« Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. »

« Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?
– Pourquoi cela ?
– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus ?
– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?
– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de l’orient.)
– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
– Là, là, regarde… ce petit nuage. »
J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher m’expliqua que ce petit nuage présageait un bourane 1.
J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain relais : j’ordonnai donc de « redoubler » de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sans cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C’était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le cocher ; c’est un bourane. »
Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, qu’il semblait un être animé. La neige s’amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.
– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traineau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et tout est sombre. » »

« Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. »

Le chapitre « La convalescence »

« Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide ; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement tranquille. »

« ...la forteresse de Bélogorsk... »

« ...un nez sans narines... »

« Attends, attends que tu sois marié ; tu verras que tout ira au diable ».

« Je fus frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses accusations d’une voix faible, mais ferme. »

« ...le palais d’été de Tsarkoïé-Sélo... »

« ...le gouvernement de Simbirsk... »

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Rodenbach, Georges

Bruges la morte

<blockquote>« Mot irrémédiable et bref ! d’une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l’être dépareillé. »

« ...étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l’éclairant... »

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Simenon, Georges

Monsieur Gallet, décédé

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« Le corps était bien ce qu’on pouvait imaginer d’après la photographie : un corps long, osseux, avec une poitrine creuse de bureaucrate, une peau blême qui faisait paraître les poils très sombres, encore que ceux de la poitrine fussent roussâtres. »

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« Les vêtements d’Emile Gallet s’étalaient toujours sur le plancher, comme une caricature de cadavre. »

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« Il n’y avait qu’Emile Gallet à n’être plus là ! Il était solidement enfermé dans un cercueil, lui, avec sa joue arrachée par la balle, triturée par le médecin légiste aux sept invités, son cœur perforé et ses yeux gris dont personne n’avait pensé à clore les paupières ! » (M03)

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Tchekhov, Anton

La Steppe (traduction Vladimir Volkoff)

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« ...sur son visage, la sécheresse de l’homme d’affaires luttait contre la bénignité de celui qui vient de faire ses adieux à sa famille et de boire un bon coup... »

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« D’abord, tout là-bas, au point de rencontre du ciel et de la terre, du côté des tumulus5 peu élevés et du moulin à vent qui, de loin, ressemblait à un petit homme agitant les bras, une bande d’un jaune éclatant glissa sur la terre ; une minute après, une bande semblable s’alluma un peu plus près, glissa à droite et envahit les collines ; quelque chose de chaud effleura le dos de Iégorouchka ; une bande de lumière qui s’était furtivement approchée par-derrière fila par-dessus la calèche et les chevaux, s’élança à la rencontre des autres bandes, et soudain toute la vaste steppe rejeta la pénombre matinale, sourit et brilla de rosée.

Le seigle moissonné, les ronces, les euphorbes6, le chanvre sauvage, tout ce qui, bruni et roussi dans la chaleur, avait été à demi-mort, ressuscitait maintenant, baigné de rosée et caressé du soleil, pour fleurir à nouveau. Des pluviers7 voletaient au-dessus de la route en poussant des cris joyeux, des gerboises8 s’appelaient dans l’herbe, quelque part au loin gémissaient des vanneaux. Une compagnie de perdreaux effrayés par la calèche s’envola et, faisant entendre son doux « trrr » gagna les collines. Les sauterelles, les grillons, les criquets et les locustes9 avaient entonné leur musique grinçante et monotone.

Un peu de temps s’écoula, la rosée s’évapora, l’air se figea et la steppe déçue reprit son aspect maussade de juillet. Les herbes se flétrissaient, la vie se mourait. Les collines hâlées, d’un brun vert, lilas au loin, avec leurs tons paisibles comme des ombres, la plaine avec ses lointains brumeux et le ciel renversé dessus, semblant, dans la steppe où il n’y a ni forêts ni hautes montagnes, d’une profondeur et d’une transparence effrayantes, paraissaient à présent infinies et pétrifiées de langueur...

Comme il fait lourd et triste ! La calèche se hâte, et Iégorouchka voit toujours la même chose : le ciel, la plaine, les collines... Dans l’herbe, la musique s’est calmée. Les pluviers sont partis, on ne voit plus les perdreaux. Faute d’occupation, les freux tournoient au-dessus de l’herbe fanée, ils se ressemblent tous et ils rendent la steppe encore plus uniforme. »

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« Six faucheurs alignés brandissent leurs faux, qui brillent gaiement et, toutes ensemble, en mesure, font entendre leur « Vjji, vjji ! » »

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« À qui ce troupeau ? »

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« Déniska marchait autour d’eux et, s’efforçant de montrer que les concombres, les pâtés et les œufs que mangeaient les maîtres le laissaient complètement indifférent, se consacrait à l’extermination des taons et des mouches qui collaient sur le ventre et le dos des chevaux. »

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« ...cinq gros concombres jaunes appelés « jaunets »... »

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« Vibrant dans l’air comme un insecte, jouant de sa bigarrure, la canepetière s’éleva haut en ligne droite, puis, effrayée sans doute par le nuage de poussière, se jeta de côté : on la vit encore miroiter longtemps... »

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« Dans le crépuscule du soir, apparut une grande maison sans étage avec un toit de fer rouillé et des fenêtres obscures. Cette maison portait le nom d’auberge bien qu’elle se dressât sans berge au milieu de la steppe1. A quelque distance sur le côté, un malheureux petit verger de cerisiers entouré d’une haie mettait une tache sombre et, sous les fenêtres, leur lourde tête affaissée, se dressaient des tournesols endormis. Dans le verger crépitait une petite éolienne mise là pour éloigner les lièvres par son bruit. À part cela, à proximité de la maison, on ne voyait ni n’entendait que la steppe. »

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« Une minute après, la porte s’ouvrit, et Solomone, un grand plateau dans les mains, entra dans la pièce. En posant le plateau sur la table, il regardait ironiquement de côté et avait toujours son sourire bizarre. Maintenant, à la lumière de la petite lampe, on pouvait distinguer ce sourire : il était très complexe et exprimait beaucoup de sentiments, dont le dominant était un mépris manifeste. Il semblait penser à quelque chose de drôle et de bête, il ne pouvait souffrir quelqu’un et le méprisait, il se réjouissait de quelque chose et il attendait le bon moment pour lancer une raillerie blessante et se tordre de rire. Son long nez, ses lèvres grasses et ses yeux saillants et rusés semblaient tendus du désir d’éclater de rire. »

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« Si on lui pressait le nez, il en sortirait du lait. » (= il est trop jeune)

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« Mes filles, je les ai casées auprès d’hommes de bien, mes fils, j’en ai fait des messieurs, et maintenant je suis libre, j’ai fait mon travail, je peux m’en aller aux quatre vents. Je vis tranquillement avec ma moitié, je mange, je bois et je dors, je me réjouis de voir mes petits-enfants et je prie le bon Dieu : que me faut-il de plus ? »

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« À quoi je m’occupe ? répéta Solomone en haussant les épaules. Je fais la même chose que tout le monde. Vous le voyez : je suis larbin. Je suis le larbin de mon frère, mon frère est le larbin des voyageurs, les voyageurs sont les larbins de Varlamov, tandis que si j’avais dix millions, c’est Varlamov qui serait mon larbin. »

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Tout le chapitre IV ?

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« À droite noircissaient les collines qui semblaient cacher quelque chose d’inconnu et d’effrayant, à gauche le ciel au-dessus de l’horizon était inondé d’une lueur pourpre et on ne savait pas s’il y avait un incendie quelque part ou si la lune s’apprêtait à se lever. On voyait les lointains comme en plein jour, mais leur tendre teinte lilas, hachurée par les ténèbres du soir, avait disparu, et toute la steppe se cachait dans ces ténèbres comme les enfants de Moïsséï Moïsséïtch sous leur couverture. »

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« A peine le soleil est-il couché et la terre emmitouflée de ténèbres, que la langueur diurne est oubliée, tout est pardonné, et la steppe respire légèrement de sa vaste poitrine. Comme si, dans l’obscurité, l’herbe ne voyait pas sa vieillesse, elle devient le lieu d’un jeune et joyeux crépitement, inconnu dans la journée ; craquements, sifflements, grattements, basses, ténors et soprani de la steppe, tout se mêle en un grondement monotone, incessant, favorable aux souvenirs et à la mélancolie. Ce crépitement uniforme endort comme une berceuse ; on roule et on sent qu’on s’endort, mais voilà que retentit le cri saccadé, angoissé d’un oiseau qui veille encore, ou que se fait entendre un son indéterminé, semblable à une voix prononçant « ah ? » avec étonnement, et les paupières assoupies se ferment. Ou alors on longe un petit ravin plein de buissons et l’on entend un oiseau que les habitants de la steppe appellent splouk crier à quelqu’un « Splou ! Splou ! Splou ! (= je dors) », tandis qu’un autre rit ou sanglote hystériquement : c’est le hibou. Dieu sait pour qui ils crient et qui les écoute dans cette plaine, mais leurs cris sont pleins de tristesse et de plaintes... On sent l’odeur du foin, de l’herbe séchée, des fleurs attardées, odeur épaisse, sirupeuse et tendre.

À travers les ténèbres, on voit tout, mais il est difficile de distinguer la couleur et les contours des objets. Tout semble être autre chose qu’il n’est. On roule et soudain on voit devant soi, tout près de la route, une silhouette rappelant un moine : il ne bouge pas, il attend et il tient quelque chose dans ses mains... Ne serait-ce pas un brigand ? La figure s’approche, grandit, la voici à la hauteur de la calèche, et vous voyez que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. Ces figures immobiles qui attendent quelqu’un se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, passent la tête par-dessus les ronces : elles ressemblent à des hommes et inspirent les soupçons. »

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« À droite de la route, sur toute sa longueur, se dressaient des poteaux télégraphiques à deux fils. Rapetissant de plus en plus, à la hauteur du village ils disparaissaient derrière les isbas et la verdure, et puis reparaissaient dans le lointain lilas, sous forme de petits bâtons très petits et fluets, comme des crayons fichés en terre. Sur les fils étaient perchés des autours, des émerillons5 et des corbeaux qui considéraient avec indifférence le convoi en mouvement. »

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« – Mon opinion sur moi-même, c’est que je suis un homme perdu et rien de plus. »

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« Le Russe aime se souvenir mais n’aime pas vivre. »

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« Après le repas, tous se traînèrent jusqu’aux charrettes et se laissèrent tomber dans leur ombre. »

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« Lorsqu’on regarde longuement un ciel profond, sans en détacher les yeux, on ne sait pourquoi les pensées et l’âme s’unissent en un sentiment de solitude. On commence à se sentir irréparablement seul, et tout ce qu’on avait naguère cru proche et cher devient infiniment lointain et perd tout prix. Ces étoiles, qui regardent du haut du ciel depuis des millénaires, ce ciel insaisissable et les ténèbres, indifférents qu’ils sont à la vie brève de l’homme, lorsqu’on demeure seul à seuls avec eux et qu’on essaye d’en comprendre le sens, accablent l’âme par leur silence. On songe à la solitude qui attend chacun dans la tombe, et l’essence de la vie apparaît désespérée, atroce... »

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« Iégory »

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« Stiopka »

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« Avait-il entendu ces récits de quelqu’un d’autre ou les avait-il inventés lui-même dans un passé reculé, et puis, comme sa mémoire faiblissait, avait-il confondu le vécu et l’imaginaire et ne savait-il plus distinguer l’un de l’autre ? Tout est possible, mais ce qui est bizarre, c’est qu’à ce moment-là et pendant tout le voyage, lorsqu’il avait l’occasion de raconter, il accordait une préférence manifeste aux fantasmes et ne parlait jamais de sa propre expérience. »

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« – Les gars, dit-il, d’un ton suppliant. Chantons quelque chose de religieux !
Des larmes parurent dans ses yeux.
– Les gars ! répéta-t-il en pressant sa main contre son cœur. Chantons quelque chose de religieux ! »

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« – Notre mère la Russie est la plus grande du monde ! chanta soudain Kiroukha d’une voix sauvage, et avala de travers et se tut. L’écho de la steppe s’empara de sa voix, l’emporta, et il sembla que la Bêtise elle-même roulait à travers la steppe sur ses roues pesantes. »

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« Son visage à la petite barbiche grise, un visage simple, russe, hâlé, était rouge, humide de rosée et sillonné de veines bleues ; il exprimait autant de sécheresse que le visage d’Ivan Ivanytch, le même fanatisme de l’homme d’affaires. Cependant, quelle différence on sentait entre lui et Ivan Ivanytch ! Sur le visage de l’oncle Kouzmitchov, outre »

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« ...une sorte de mélancolie imprécise se fit sentir en tout »

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« Pantéléï ne faisait que soupirer, se plaindre de ses pieds et évoquer à chaque instant l’insolence de la mort. »

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« – Je suis triste ! »

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« ...les nôtres, ils passent la nuit dans la steppe : ils vont souffrir, les pauvres ! »

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« La pastèque et le melon qu’il avait mangés lui avaient laissé dans la bouche un goût déplaisant de métal. En outre, les puces piquaient. »

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« Pour se débarrasser de rêves pénibles, Iégorouchka ouvrit les yeux et se mit à regarder le feu. »

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« Derrière elle était assis un chien roux à oreilles pointues. Apercevant les visiteurs, il courut à la grille et se mit à aboyer d’une voix de ténor (tous les chiens roux sont des ténors). »

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Tesson, Sylvain

Dans les forêts de Sibérie, Gallimard

<blockquote> « Dans les Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, détenu dans un goulag de Sibérie, se souvient des pins nains qui entouraient le camp : lorsque la température se réchauffait, en mai, les arbres se libéraient de la couche de neige. Ils se redressaient, ils annonçaient le printemps, l’espoir. »

« Il règne un silence rare et l’air est doux. Le thermomètre indique – 15 oC. »

« Ce matin, – 3 oC. Première journée printanière. Les mésanges affluent sous la fenêtre sud. Soudain, des bourrasques agitent les cèdres et la neige tombe. Le paysage est rayé de filandres grises. »

« Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt... »

« Cette nuit, la cabane a craqué de tous ses joints. Les gémissements du bois se mêlaient aux explosions de la glace. »

« Un lynx est venu visiter le camp cette nuit. Il a laissé des traces autour de la tente. »

« Il fait – 2 oC et je déjeune dehors, sur la table de la plage. Les mésanges valsent, ivres de chaleur. Les stalactites gouttent au rebord de l’auvent. La première vraie journée de printemps... »

« En Russie, tout s’accomplit dans la précipitation : la vie est un endormissement coupé de spasmes. »

« Les hydroglisseurs sont des fleurons de la sidérurgie russe. »

« La glace est rongée par les vers. »

« Pour appâter les bêtes, Volodia a rempli des bidons avec de la graisse de phoque. »

« Deux élans contradictoires fomentent la renaissance. Le jaillissement de ce qui était enfoui dans le sol et l’épanchement de ce qui était contenu dans les hauteurs.
Ce qui s’épanche : l’eau dévalant des sommets, les torrents lavant la face des versants, les fourmis débordant de leurs marmites, la sève perlant sur l’écorce des pins, les stalactites s’allongeant vers le sol, les ours et cervidés quittant les plateaux pour chercher pitance sur les grèves. »

« Le Baïkal est propre grâce à ses charognards. »

« Manger un blini arrosé de thé brûlant. »

« L’orage porte sa dévastation au sud. Le lac se remet. Dans l’air frais, sous un ciel satiné, la houle libérée soulève les plaques de glace à la dérive. Les éclats de l’ancien vitrail se disloquent au moindre contact dans un froissement de soie rêche. La débâcle a libéré la pulsation du lac. J’installe le tabouret sur une plaque de banquise et passe la soirée à dériver lentement. Les eaux sont revenues ! Les eaux sont revenues ! »

« Une escadrille de fuligules morillons se pose sur un pan d’eau ouvert entre trois immenses festons de glace. Ils décollent en formation parfaite dans la direction de la Mongolie. »

« Cerfs, lynx et ours vaquent près de la cabane, les chiens dorment derrière la porte, les mouches vrombissent sous l’auvent. Les royaumes se jouxtent. »

« ...une route en lacets — une serpentine comme on dit en russe, selon l’acception française du XVIIIe siècle —... »

« V.E. me sert du phoque en daube au petit déjeuner. Cette viande est une charge nucléaire, elle explose dans la bouche et pulse sa force dans les vaisseaux du corps. »

« J’attrape huit ombles. »

« L’air est chargé d’insectes. Un vrombissement s’élève dans l’air aux premières lueurs et ne le désemplit qu’à la nuit. Des scarabées escaladent les poutres de la cabane, des capricornes colonisent mes étagères. Des taons aux yeux cauchemardesques agacent les chiens. »

« ...soleil brûlant (+22 oC !) »

« Je pêche un omble de trois kilos. »

</blockquote>

Wilk, Mariusz

La maison du vagabond, Éditions Noir sur blanc, traduction Agnieszka Zuk

<blockquote>« J’ai observé maintes et maintes fois la fonte des glaces sur l’Onega depuis la fenêtre de mon bureau et le spectacle est à chaque fois différent. Le mystère de la transfiguration de la nature morte en élément liquide. Imaginez un espace vide devant vous, un champ blanc pris dans les glaces et enseveli sous la neige jusqu’à l’horizon, muet et immobile pendant de longs mois, aucune trace de vie, aucun mouvement, rien. Rien que le vent qui tresse parfois des panaches de poussière blanche, les pourchasse un temps puis les envoie balader. Même le soleil est incapable de ranimer ce paysage pétrifié vu que lui-même n’en mène pas large l’hiver et, pointant sa tête au-dessus de l’horizon comme hors d’une tranchée, il pisse furtivement, suintant une lueur jaune sur la glace. C’est seulement en avril, lorsque les ombres s’allongent, que la glace prend l’eau et noircit. C’est le signe que le mystérieux spectacle de l’Onega va bientôt commencer. »

Sur l’eau de bouleau, qu’il suffit d’entailler au printemps pour en faire couler la sève. Ça se boit, c’est bon pour tout un tas de trucs, et on peut aussi le laisser fermenter pour en faire un braga : « il suffit d’ajouter un peu de sucre et de levain naturel et, quelques jours plus tard, on peut se délecter d’une boisson légèrement pétillante à petite teneur en alcool. »

</blockquote>

Winckler, Martin

La maladie de Sachs, POL (ici via l’adaptation radio pour France Culture)

<blockquote> « Qu’est-ce qui vous inquiète exactement ?
— Mais tout ! » </blockquote>

Un herbier pour Morphine(s), version 13 (21 décembre 2017)

Alexievitch, Svetlana

Les cercueils de zinc

Ce passage au cours duquel une mère racontera vouloir absolument rêver de son fils, mort à la guerre, mettant sous son oreiller des trucs lui ayant appartenu pour le faire apparaître, en vain (j’ai oublié où ça se trouve et je n’ai pas corné la page).

Benjamin, Walter

Sens unique, Maurice Nadeau, traduction Jean Lacoste

<blockquote >
« Des planches sales forment le fond argileux dans lequel, brillantes dans l’air froid, quelques rares couleurs se dissolvent. » (P. 201)
</blockquote >

Boulgakov, Mikhaïl

Tout Récits d’un jeune médecin
Tout Morphine

Colautti, Ricardo

La trilogie Sebastián Dun, Éditions de l’Ogre, traduction Guillaume Contré

<blockquote>« M. Juan était mon confident et moi, j’étais son confident. »</blockquote>

Golovanov, Vassili

Éloge des voyages insensés, Verdier, traduction Hélène Châtelain

Piter = Saint-Petersbourg

<blockquote>

« Qu’est-ce qu’il disait, Korepanov ? Que sur l’île existeraient deux temps parallèles : le temps de l’abstinence et le temps de la soûlerie ? Et qu’il valait mieux ne pas arriver dans le second ? » (P. 12)

« Je me souviens de bancs d’argile émergeant de l’eau, luisants comme des dos de baleines. Nous sommes remontés plusieurs fois dans le canot : lorsque nous trouvions une coulée d’eau profonde entre les fonds qui se dénudaient, nous mettions le moteur en marche et foncions à travers ce labyrinthe d’agile.
Puis, nous sautions de nouveau à l’eau et, de nouveau, nous tirions le canot.
Autour de nous, un univers né de l’argile.
Argile des bancs de sable : argile grise, la plus tendre, la plus fine qu’il m’ait été donné de voir. Argile que rien, jamais, n’a effleuré ; argile primordiale, dans sa forme originelle, travaillée par l’eau jusqu’à devenir idéalement lisse ; argile s’accumulant, gonflant ici d’année en année, couche après couche, siècle après siècle , argile vivant d’une vie sombre et aveugle, respirant d’un souffle primaire, lourd et cru ; principe mis à nu du monde où seuls de minuscules touffes d’algues iodées et des vers d’eau survivent en s’y accrochant... »

(P. 170)

« Nous ne savons rien du nickel coulé près de Kolgouev en 1978 avec des déchets radioactifs, nous ne savons rien des bases de sous-marins atomiques près de Mourmansk, ni du polygone nucléaire de la Nouvelle-Zemble, et encore moins des autres bases situées dans les lieux les plus reculés du monde. »

(P. 250)

« Nous quittons l’espace vierge qui nous a accueillis pendant dix jours... Et pendant ces dix jours, nous nous sommes tant et tant gorgés de cet espace, que je me demande comment nous n’avons pas explosé : nous l’absorbions sans retenue, comme l’air qu’on respire, pour longtemps, pour des années. Et lorsque, après trois ans, je suis revenu à Kolgouev, j’ai compris à quel point cet espace basique, matriciel s’était imprimé en moi, et qu’il y avait bien des choses auxquelles, désormais, je n’avais plus besoin de prêter attention : je pouvais tranquillement m’attacher à des détails et photographier ceux qui me faisaient signe : « buisson de saule après la neige », « lentille » (un petit lac qui reposait dans la toundra à la veille de l’été, encore recouvert d’une lentille de glace), « minerai des marais » (ça, c’était au moment du dégel. Quand j’étais petit, on nous disait, en cours d’histoire, que nos ancêtres extrayaient le fer d’un certain « minerai des marais » que j’étais curieux de découvrir et que j’ai vu là — dépôts rouge brun d’une rouille absolument pure, véritables chaudrons creusés dans une terre saturée de rouille elle aussi, tiges de plantes durcies de rouille transformant les marécages en jugnles brun métallisé, coulées de rouille, légères suspensions de rouille au fond des marais criblés de bulles de gaz : des dizaines, des centaines de tonnes de rouille) ; « poisson sur la neige » (les écailles argentées du lazazret scintillant d’un éclat particulier sur la neige tardive et granuleuse) ; « gouttes » (impressionnant talus de neige avec des gouttes au bord des surplombs), et « horizon lointain ». »

(P. 327)

« La nuit, je vois un spectacle stupéfiant : après minuit, sur le lac, le brouillard masque totalement le soleil, et la rive opposée s’assobrit au point que je ne distingue plus que celle sur laquelle nous nous tenons, et la surface lisse de l’eau se fondant lentement dans la brume avant d’y disparaître. Mais au-dessus du brouillard, le ciel est parfaitement bleu et sa clarté froide se reflète dans l’eau. Ainsi la masse diffuse du brouillard occupe le milieu du tableau, l’eau se fond dans le ciel, et le ciel dans l’eau, sans ligne de partage, sans frontière, sans ligne d’horizon. À travers ce vide du brouillard, il me semble que le ciel est sur le point de basculer sur moi. Une oie passe et son reflet pâlit dans le miroir embué du lac. Dans ce monde d’eau et de ciel confondus, il n’y a rien, rien que les voix des oiseaux de nuit. L’eau, le vide, le reflet de deux nuages jaunâtres dans le bleu du lac. Personne à des kilomètres à la ronde. Une paix hallucinante. »

(P. 401)

Sieno (prénom)

« Sur les dix-neuf jours que nous avons passés en juillet et août en divers endroits de l’île, la température n’a jamais dépassé +9 °C, et encore cela ne s’est produit qu’une seule fois, à midi ; le plus souvent elle oscillait entre +4 °C et +5 °C, en baissant de temps en temps jusqu’à +2 °C ou +1 °C, tandis qu’à Kanine régnait une température de +10 °C à 12 °C, et immédiatement après notre arrivée de Koulgouev, sur la vôte de Timansk, elle est montée jusqu’à +15 °C. »

(P. 481-482)

</blockquote>

Kerouac, Jack

Sur la route (le rouleau original, Gallimard, traduction Josée Kamoun

<blockquote> « Je suis allé prendre un Coca vite fait dans une petite épicerie le long des voies, et voilà qu’entre un jeune Arménien mélancolique, le long des wagons de marchandises rouges, et juste à ce moment-là on entend hurler une loco. »

« Quand le soleil est devenu rouge… »

« ...il se carapatait dans les rues comme une grosse araignée... »

« Hinkle était parti balader son fantôme dans les rues de la ville... »

« On aurait dit que j’avais des nuées de souvenirs qui remontaient à 1750 en Angleterre, et que je me trouvais réincarné à San Francisco dans une autre vie, un autre corps. »

« C’est le lendemain que tout est arrivé »

« Neal et moi, on frissonnait dans les haillons du jour. »

« ...elle rentre chez elle, je ne la reverrai plus jamais... »

« ...il avait le sang trop chaud ; ses narines se dilataient ; mais il lui manquait la sainteté native et singulière qui lui aurait permis d’échapper aux verrous du destin... »

« ...sa silhouette s’amenuisait, s’amenuisait... »

« ...noires comme la lune... »

</blockquote>

Pasternak, Boris

Le docteur Jivago, Gallimard (traducteur ou traductrice non précisé par l’éditeur)

<blockquote> « La tempête était seule au monde, seule et sans rival. » (P.15)

« Les champs succédaient aux champs. Les forêts les reprenaient sans cesse dans leur étreinte. L’âme s’accordait à la large cadence de ces espaces toujours recommencés. On avait envie de rêver et de penser l’avenir. » (P. 17)

« Comme elle, c’était un homme libre... » (P. 18)

« Le corps gisait dans l’herbe auprès du remblai. Un mince filet de sang coagulé barrait d’un trait noir et net son visage, qui paraissait biffé d’une croix. Le sang ne paraissait pas être son sang, du sang sorti de ses veines mais une surcharge, une addition extérieure, un emplâtre, ou une éclaboussure de boue séchée, ou une petite feuille de bouleau humide. » (P. 26)

« C’était son épaule, c’était sa jambe, et pour tout le reste, c’était plus ou moins elle-même, son âme ou son être, aux limites tracées d’une main sûre et qui s’élançait avec confiance dans l’avenir. » (P. 40)

« Des locomotives sous pression attendaient, prêtes à partir, bprulant les nuages froids de l’hiver de leurs bouffées de vapeur bouillante. » (P. 42)

« ...Tiverzine était vêtu pour l’automne. » (P. 48)

« Le jardin projetait des ombres violettes dans le cabinet. À la manière dont ils regardaient dans la chambre, on aurait dit que les arbres voulaient étendre sur le plancher leurs branches vêtues d’un givre pesant, qui ressemvlait à des coulées figées de stéarine mauve. »

« Les toits jasaient entre eux comme au printemps. C’était le dégel. » (P. 62)

« "Le sort des opprimés est enviable. Ils ont quelque chose à dire sur eux-mêmes. Ils ont toute la vie devant eux." C’était Son avis. C’était l’avis du Christ. » (P. 67)

« Iouriatine (ville) » (P. 72)

« Mais un gel féroce mêlé de brouillard paraissait détraquer l’espace et le fragmenter en morceaux disparates. La fumée ébouriffée et loqueteuse des feux en plein vent, le crissement des pas et le grincement des patins de traîneaux contribuaient à leur donner l’impression qu’ils étaient en route depuis Dieu combien de temps déjà, et qu’ils s’étaient fourvoyés à une distance effrayante. »

« Quatre ans plus tôt, lorsqu’il était en première année, il avait passé tout un trimestre à faire de la dissection dans les sous-sols de l’Université. Il descendait dans le souterrain par un escalier coudé. Par petits groupes, ou chacun de son côté, des étudiants ébouriffés étaient massés dans le fond de l’amphithéâtre d’anatomie. Les uns, derrière un rempart d’ossements, rabâchaient leurs cours et feuilletaient de vieux manuels usés et défraîchis, d’autres anatomisaient en silence dans les coins, d’autres faisaient les pitres, lançaient des plaisanteries et donnaient la chasse aux rats qui couraient en grand nombre sur les dalles de la morgue. Dans la pénombre on voyait luire comme du phosphore des cadavres inconnus dont la nudité frappait le regard : de jeunes suicidés non identifiés, des noyées bien conservées et encore intactes. Les sels d’alumine qu’on leur avait injectés les rajeunissaient et leur donnaient une rondeur trompeuse. On disséquait les cadavres, on les découpait et on les préparait, et la beauté du corps humain restait fidèle à elle-même jusque dans leur moindre fragment, si bien que l’étonnement que l’on éprouvait devant le corps entier d’une ondine jetée n’importe comment sur le zinc de la table ne cessait pas lorsqu’il se reportait sur un de ses bras détachés ou sur une de ses mains tranchées. L’odeur de la formaline et du phénol remplissait le sous-sol, et l’on sentait partout la présence d’un mystère : c’était le destin inconnu de ces corps allongés, c’était le mystère même de la vie et de la mort, qui s’installait ici tout à son aise, comme à son domicile ou à son quartier général.
La voix de ce mystère, plus forte que tout le reste, poursuivait Ioura et le gênait dans ses exercices d’anatomie. Mais elle n’était pas la seule à le gêner ainsi dans sa vie. Il s’y était fait, et si elle le distrayait de ses occupations, cette gêne ne l’inquiétait pas. » (P. 87-88)

« La chambre portait les traces du branle-bas récent. Une infirmière s’affairait silencieusement autour de la table de nuit. Autour d’elle traînaient des serviettes froissées et des essuie-mains humides qui avaient servi de compresses. L’eau du rinçoir était légèrement rose de sang craché. On y voyait nager des débris d’ampoules et des touffes de coton gonflées par l’eau.
La malade était inondée de sueur et humectait ses lèvres sèches du bout de sa langue. Ses traits s’étaient fortement tirés depuis ce matin, où Ioura l’avait vue pour la dernière fois.
Ne serait-ce pas une erreur de diagnostic ? pensa-t-il. Tous les symptômes de la pneumonie striduleuse. On dirait que c’est la crise. Il salua Anna Ivanovna, lui dit une de ces phrases creuses d’encouragement que l’on prononce toujours en pareil cas, puis fit sortir la garde-malade. Prenant la main d’Anna Ivanovna pour tâter son pouls, il alla chercher de l’autre main son stéthoscope dans la poche de son blouson. Par un mouvement de la tête, Anna Ivanovna lui fit comprendre que c’était inutile. Ioura vit qu’elle lui voulait autre chose. Rassemblant ses forces, Anna Ivanovna parla :
— Ils ont voulu me confesser... La mort est là... Elle peut à chaque instant... Quand on va se faire arracher une dent, on a peur, on a mal, on se prépare... Et maintenant, ce n’est pas une dent, c’est moi tout entière, toute la vie... crac, et dehors, comme avec des tenailles... Et qu’est-ce que c’est ? ... Personne n’en sait rien... J’ai le coeur serré et j’ai peur.
Anna Ivanovna se tut. Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Ioura ne disait rien. Au bout d’un instant, Anna Ivanovna continua.
— Tu as du talent... Et quand on a du talent... ce n’est pas comme tout le monde... Tu dois savoir quelque chose... Dis-moi quelque chose... Tranquillise-moi. » (P. 89)

« Maintenant qu’elle sortait pour la seconde fois dans la rue, Lara s’aperçut enfin de ce qui se passait autour d’elle. C’était la ville. C’était l’hiver. C’était le soir.
Il gelait. LEs rues étaient couvertes d’une glace noire, épaisse comme des fonds de bouteilles de bière cassées. Respirer faisait mal. L’air était bourré de givre gris et paraissait chatouiller et piquer Lara de sa toison hérissée, exactement comme la fourrure grise de sa cravate givrée irritait sa peau et entrait dans sa bouche. Le coeur battant, elle parcourait les rues à demi désertes. Sur son chemin, elle voyait fumer les portes des cafés et des gargotes. On voyait émerger du brouillard des visages gelés, rouges comme du saucisson, des naseaux de chevaux et des museaux de chiens barbus et couverts de glaçons. LEs fenêtres recouvertes d’une épaisse couche de givre et de neige paraissaient enduites de craie, et sur leur surface opaque on voyait se mouvoir les reflets colorés des arbres de Noël allumés et les ombres des convives en réjouissance, comme si, sur des draps blancs tendus devant une lanterne magique, on projetait aux passants des ombres chinoises. » (P. 101)

« C’était l’hiver où Ioura écrivait son mémoire sur les éléments nerveux de la rétine pour la médaille d’or de l’Université. Bien qu’il eût étudié la médecine générale, Ioura avait de l’oeil la connaissance approfondie d’un futur oculiste.
Cet intérêt qu’il portait à la physiologie de la vue révélait l’autre aspect de sa nature, — ses dons créateurs et ses réflexions sur l’essence de l’image et la structure de l’idée logique. » (p. 103)

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Pouchkine, Alexandre

La fille du capitaine, BNF collection, traduction Louis Viardot

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« Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. »

« Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?
– Pourquoi cela ?
– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus ?
– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?
– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de l’orient.)
– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
– Là, là, regarde… ce petit nuage. »
J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher m’expliqua que ce petit nuage présageait un bourane 1.
J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain relais : j’ordonnai donc de « redoubler » de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sans cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C’était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le cocher ; c’est un bourane. »
Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, qu’il semblait un être animé. La neige s’amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.
– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traineau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et tout est sombre. » »

« Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. »

Le chapitre « La convalescence »

« Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide ; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement tranquille. »

« ...la forteresse de Bélogorsk... »

« ...un nez sans narines... »

« Attends, attends que tu sois marié ; tu verras que tout ira au diable ».

« Je fus frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses accusations d’une voix faible, mais ferme. »

« ...le palais d’été de Tsarkoïé-Sélo... »

« ...le gouvernement de Simbirsk... »

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Rodenbach, Georges

Bruges la morte

<blockquote>« Mot irrémédiable et bref ! d’une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l’être dépareillé. »

« ...étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l’éclairant... »

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Simenon, Georges

Monsieur Gallet, décédé

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« Le corps était bien ce qu’on pouvait imaginer d’après la photographie : un corps long, osseux, avec une poitrine creuse de bureaucrate, une peau blême qui faisait paraître les poils très sombres, encore que ceux de la poitrine fussent roussâtres. »

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« Les vêtements d’Emile Gallet s’étalaient toujours sur le plancher, comme une caricature de cadavre. »

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« Il n’y avait qu’Emile Gallet à n’être plus là ! Il était solidement enfermé dans un cercueil, lui, avec sa joue arrachée par la balle, triturée par le médecin légiste aux sept invités, son cœur perforé et ses yeux gris dont personne n’avait pensé à clore les paupières ! » (M03)

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Tchekhov, Anton

La Steppe (traduction Vladimir Volkoff)

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« ...sur son visage, la sécheresse de l’homme d’affaires luttait contre la bénignité de celui qui vient de faire ses adieux à sa famille et de boire un bon coup... »

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« D’abord, tout là-bas, au point de rencontre du ciel et de la terre, du côté des tumulus5 peu élevés et du moulin à vent qui, de loin, ressemblait à un petit homme agitant les bras, une bande d’un jaune éclatant glissa sur la terre ; une minute après, une bande semblable s’alluma un peu plus près, glissa à droite et envahit les collines ; quelque chose de chaud effleura le dos de Iégorouchka ; une bande de lumière qui s’était furtivement approchée par-derrière fila par-dessus la calèche et les chevaux, s’élança à la rencontre des autres bandes, et soudain toute la vaste steppe rejeta la pénombre matinale, sourit et brilla de rosée.

Le seigle moissonné, les ronces, les euphorbes6, le chanvre sauvage, tout ce qui, bruni et roussi dans la chaleur, avait été à demi-mort, ressuscitait maintenant, baigné de rosée et caressé du soleil, pour fleurir à nouveau. Des pluviers7 voletaient au-dessus de la route en poussant des cris joyeux, des gerboises8 s’appelaient dans l’herbe, quelque part au loin gémissaient des vanneaux. Une compagnie de perdreaux effrayés par la calèche s’envola et, faisant entendre son doux « trrr » gagna les collines. Les sauterelles, les grillons, les criquets et les locustes9 avaient entonné leur musique grinçante et monotone.

Un peu de temps s’écoula, la rosée s’évapora, l’air se figea et la steppe déçue reprit son aspect maussade de juillet. Les herbes se flétrissaient, la vie se mourait. Les collines hâlées, d’un brun vert, lilas au loin, avec leurs tons paisibles comme des ombres, la plaine avec ses lointains brumeux et le ciel renversé dessus, semblant, dans la steppe où il n’y a ni forêts ni hautes montagnes, d’une profondeur et d’une transparence effrayantes, paraissaient à présent infinies et pétrifiées de langueur...

Comme il fait lourd et triste ! La calèche se hâte, et Iégorouchka voit toujours la même chose : le ciel, la plaine, les collines... Dans l’herbe, la musique s’est calmée. Les pluviers sont partis, on ne voit plus les perdreaux. Faute d’occupation, les freux tournoient au-dessus de l’herbe fanée, ils se ressemblent tous et ils rendent la steppe encore plus uniforme. »

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« Six faucheurs alignés brandissent leurs faux, qui brillent gaiement et, toutes ensemble, en mesure, font entendre leur « Vjji, vjji ! » »

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« À qui ce troupeau ? »

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« Déniska marchait autour d’eux et, s’efforçant de montrer que les concombres, les pâtés et les œufs que mangeaient les maîtres le laissaient complètement indifférent, se consacrait à l’extermination des taons et des mouches qui collaient sur le ventre et le dos des chevaux. »

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« ...cinq gros concombres jaunes appelés « jaunets »... »

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« Vibrant dans l’air comme un insecte, jouant de sa bigarrure, la canepetière s’éleva haut en ligne droite, puis, effrayée sans doute par le nuage de poussière, se jeta de côté : on la vit encore miroiter longtemps... »

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« Dans le crépuscule du soir, apparut une grande maison sans étage avec un toit de fer rouillé et des fenêtres obscures. Cette maison portait le nom d’auberge bien qu’elle se dressât sans berge au milieu de la steppe1. A quelque distance sur le côté, un malheureux petit verger de cerisiers entouré d’une haie mettait une tache sombre et, sous les fenêtres, leur lourde tête affaissée, se dressaient des tournesols endormis. Dans le verger crépitait une petite éolienne mise là pour éloigner les lièvres par son bruit. À part cela, à proximité de la maison, on ne voyait ni n’entendait que la steppe. »

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« Une minute après, la porte s’ouvrit, et Solomone, un grand plateau dans les mains, entra dans la pièce. En posant le plateau sur la table, il regardait ironiquement de côté et avait toujours son sourire bizarre. Maintenant, à la lumière de la petite lampe, on pouvait distinguer ce sourire : il était très complexe et exprimait beaucoup de sentiments, dont le dominant était un mépris manifeste. Il semblait penser à quelque chose de drôle et de bête, il ne pouvait souffrir quelqu’un et le méprisait, il se réjouissait de quelque chose et il attendait le bon moment pour lancer une raillerie blessante et se tordre de rire. Son long nez, ses lèvres grasses et ses yeux saillants et rusés semblaient tendus du désir d’éclater de rire. »

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« Si on lui pressait le nez, il en sortirait du lait. » (= il est trop jeune)

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« Mes filles, je les ai casées auprès d’hommes de bien, mes fils, j’en ai fait des messieurs, et maintenant je suis libre, j’ai fait mon travail, je peux m’en aller aux quatre vents. Je vis tranquillement avec ma moitié, je mange, je bois et je dors, je me réjouis de voir mes petits-enfants et je prie le bon Dieu : que me faut-il de plus ? »

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« À quoi je m’occupe ? répéta Solomone en haussant les épaules. Je fais la même chose que tout le monde. Vous le voyez : je suis larbin. Je suis le larbin de mon frère, mon frère est le larbin des voyageurs, les voyageurs sont les larbins de Varlamov, tandis que si j’avais dix millions, c’est Varlamov qui serait mon larbin. »

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Tout le chapitre IV ?

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« À droite noircissaient les collines qui semblaient cacher quelque chose d’inconnu et d’effrayant, à gauche le ciel au-dessus de l’horizon était inondé d’une lueur pourpre et on ne savait pas s’il y avait un incendie quelque part ou si la lune s’apprêtait à se lever. On voyait les lointains comme en plein jour, mais leur tendre teinte lilas, hachurée par les ténèbres du soir, avait disparu, et toute la steppe se cachait dans ces ténèbres comme les enfants de Moïsséï Moïsséïtch sous leur couverture. »

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« A peine le soleil est-il couché et la terre emmitouflée de ténèbres, que la langueur diurne est oubliée, tout est pardonné, et la steppe respire légèrement de sa vaste poitrine. Comme si, dans l’obscurité, l’herbe ne voyait pas sa vieillesse, elle devient le lieu d’un jeune et joyeux crépitement, inconnu dans la journée ; craquements, sifflements, grattements, basses, ténors et soprani de la steppe, tout se mêle en un grondement monotone, incessant, favorable aux souvenirs et à la mélancolie. Ce crépitement uniforme endort comme une berceuse ; on roule et on sent qu’on s’endort, mais voilà que retentit le cri saccadé, angoissé d’un oiseau qui veille encore, ou que se fait entendre un son indéterminé, semblable à une voix prononçant « ah ? » avec étonnement, et les paupières assoupies se ferment. Ou alors on longe un petit ravin plein de buissons et l’on entend un oiseau que les habitants de la steppe appellent splouk crier à quelqu’un « Splou ! Splou ! Splou ! (= je dors) », tandis qu’un autre rit ou sanglote hystériquement : c’est le hibou. Dieu sait pour qui ils crient et qui les écoute dans cette plaine, mais leurs cris sont pleins de tristesse et de plaintes... On sent l’odeur du foin, de l’herbe séchée, des fleurs attardées, odeur épaisse, sirupeuse et tendre.

À travers les ténèbres, on voit tout, mais il est difficile de distinguer la couleur et les contours des objets. Tout semble être autre chose qu’il n’est. On roule et soudain on voit devant soi, tout près de la route, une silhouette rappelant un moine : il ne bouge pas, il attend et il tient quelque chose dans ses mains... Ne serait-ce pas un brigand ? La figure s’approche, grandit, la voici à la hauteur de la calèche, et vous voyez que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. Ces figures immobiles qui attendent quelqu’un se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, passent la tête par-dessus les ronces : elles ressemblent à des hommes et inspirent les soupçons. »

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« À droite de la route, sur toute sa longueur, se dressaient des poteaux télégraphiques à deux fils. Rapetissant de plus en plus, à la hauteur du village ils disparaissaient derrière les isbas et la verdure, et puis reparaissaient dans le lointain lilas, sous forme de petits bâtons très petits et fluets, comme des crayons fichés en terre. Sur les fils étaient perchés des autours, des émerillons5 et des corbeaux qui considéraient avec indifférence le convoi en mouvement. »

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« – Mon opinion sur moi-même, c’est que je suis un homme perdu et rien de plus. »

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« Le Russe aime se souvenir mais n’aime pas vivre. »

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« Après le repas, tous se traînèrent jusqu’aux charrettes et se laissèrent tomber dans leur ombre. »

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« Lorsqu’on regarde longuement un ciel profond, sans en détacher les yeux, on ne sait pourquoi les pensées et l’âme s’unissent en un sentiment de solitude. On commence à se sentir irréparablement seul, et tout ce qu’on avait naguère cru proche et cher devient infiniment lointain et perd tout prix. Ces étoiles, qui regardent du haut du ciel depuis des millénaires, ce ciel insaisissable et les ténèbres, indifférents qu’ils sont à la vie brève de l’homme, lorsqu’on demeure seul à seuls avec eux et qu’on essaye d’en comprendre le sens, accablent l’âme par leur silence. On songe à la solitude qui attend chacun dans la tombe, et l’essence de la vie apparaît désespérée, atroce... »

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« Iégory »

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« Stiopka »

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« Avait-il entendu ces récits de quelqu’un d’autre ou les avait-il inventés lui-même dans un passé reculé, et puis, comme sa mémoire faiblissait, avait-il confondu le vécu et l’imaginaire et ne savait-il plus distinguer l’un de l’autre ? Tout est possible, mais ce qui est bizarre, c’est qu’à ce moment-là et pendant tout le voyage, lorsqu’il avait l’occasion de raconter, il accordait une préférence manifeste aux fantasmes et ne parlait jamais de sa propre expérience. »

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« – Les gars, dit-il, d’un ton suppliant. Chantons quelque chose de religieux !
Des larmes parurent dans ses yeux.
– Les gars ! répéta-t-il en pressant sa main contre son cœur. Chantons quelque chose de religieux ! »

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« – Notre mère la Russie est la plus grande du monde ! chanta soudain Kiroukha d’une voix sauvage, et avala de travers et se tut. L’écho de la steppe s’empara de sa voix, l’emporta, et il sembla que la Bêtise elle-même roulait à travers la steppe sur ses roues pesantes. »

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« Son visage à la petite barbiche grise, un visage simple, russe, hâlé, était rouge, humide de rosée et sillonné de veines bleues ; il exprimait autant de sécheresse que le visage d’Ivan Ivanytch, le même fanatisme de l’homme d’affaires. Cependant, quelle différence on sentait entre lui et Ivan Ivanytch ! Sur le visage de l’oncle Kouzmitchov, outre »

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« ...une sorte de mélancolie imprécise se fit sentir en tout »

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« Pantéléï ne faisait que soupirer, se plaindre de ses pieds et évoquer à chaque instant l’insolence de la mort. »

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« – Je suis triste ! »

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« ...les nôtres, ils passent la nuit dans la steppe : ils vont souffrir, les pauvres ! »

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« La pastèque et le melon qu’il avait mangés lui avaient laissé dans la bouche un goût déplaisant de métal. En outre, les puces piquaient. »

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« Pour se débarrasser de rêves pénibles, Iégorouchka ouvrit les yeux et se mit à regarder le feu. »

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« Derrière elle était assis un chien roux à oreilles pointues. Apercevant les visiteurs, il courut à la grille et se mit à aboyer d’une voix de ténor (tous les chiens roux sont des ténors). »

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Tesson, Sylvain

Dans les forêts de Sibérie, Gallimard

<blockquote> « Dans les Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, détenu dans un goulag de Sibérie, se souvient des pins nains qui entouraient le camp : lorsque la température se réchauffait, en mai, les arbres se libéraient de la couche de neige. Ils se redressaient, ils annonçaient le printemps, l’espoir. »

« Il règne un silence rare et l’air est doux. Le thermomètre indique – 15 oC. »

« Ce matin, – 3 oC. Première journée printanière. Les mésanges affluent sous la fenêtre sud. Soudain, des bourrasques agitent les cèdres et la neige tombe. Le paysage est rayé de filandres grises. »

« Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt... »

« Cette nuit, la cabane a craqué de tous ses joints. Les gémissements du bois se mêlaient aux explosions de la glace. »

« Un lynx est venu visiter le camp cette nuit. Il a laissé des traces autour de la tente. »

« Il fait – 2 oC et je déjeune dehors, sur la table de la plage. Les mésanges valsent, ivres de chaleur. Les stalactites gouttent au rebord de l’auvent. La première vraie journée de printemps... »

« En Russie, tout s’accomplit dans la précipitation : la vie est un endormissement coupé de spasmes. »

« Les hydroglisseurs sont des fleurons de la sidérurgie russe. »

« La glace est rongée par les vers. »

« Pour appâter les bêtes, Volodia a rempli des bidons avec de la graisse de phoque. »

« Deux élans contradictoires fomentent la renaissance. Le jaillissement de ce qui était enfoui dans le sol et l’épanchement de ce qui était contenu dans les hauteurs.
Ce qui s’épanche : l’eau dévalant des sommets, les torrents lavant la face des versants, les fourmis débordant de leurs marmites, la sève perlant sur l’écorce des pins, les stalactites s’allongeant vers le sol, les ours et cervidés quittant les plateaux pour chercher pitance sur les grèves. »

« Le Baïkal est propre grâce à ses charognards. »

« Manger un blini arrosé de thé brûlant. »

« L’orage porte sa dévastation au sud. Le lac se remet. Dans l’air frais, sous un ciel satiné, la houle libérée soulève les plaques de glace à la dérive. Les éclats de l’ancien vitrail se disloquent au moindre contact dans un froissement de soie rêche. La débâcle a libéré la pulsation du lac. J’installe le tabouret sur une plaque de banquise et passe la soirée à dériver lentement. Les eaux sont revenues ! Les eaux sont revenues ! »

« Une escadrille de fuligules morillons se pose sur un pan d’eau ouvert entre trois immenses festons de glace. Ils décollent en formation parfaite dans la direction de la Mongolie. »

« Cerfs, lynx et ours vaquent près de la cabane, les chiens dorment derrière la porte, les mouches vrombissent sous l’auvent. Les royaumes se jouxtent. »

« ...une route en lacets — une serpentine comme on dit en russe, selon l’acception française du XVIIIe siècle —... »

« V.E. me sert du phoque en daube au petit déjeuner. Cette viande est une charge nucléaire, elle explose dans la bouche et pulse sa force dans les vaisseaux du corps. »

« J’attrape huit ombles. »

« L’air est chargé d’insectes. Un vrombissement s’élève dans l’air aux premières lueurs et ne le désemplit qu’à la nuit. Des scarabées escaladent les poutres de la cabane, des capricornes colonisent mes étagères. Des taons aux yeux cauchemardesques agacent les chiens. »

« ...soleil brûlant (+22 oC !) »

« Je pêche un omble de trois kilos. »

</blockquote>

Wilk, Mariusz

La maison du vagabond, Éditions Noir sur blanc, traduction Agnieszka Zuk

<blockquote>« J’ai observé maintes et maintes fois la fonte des glaces sur l’Onega depuis la fenêtre de mon bureau et le spectacle est à chaque fois différent. Le mystère de la transfiguration de la nature morte en élément liquide. Imaginez un espace vide devant vous, un champ blanc pris dans les glaces et enseveli sous la neige jusqu’à l’horizon, muet et immobile pendant de longs mois, aucune trace de vie, aucun mouvement, rien. Rien que le vent qui tresse parfois des panaches de poussière blanche, les pourchasse un temps puis les envoie balader. Même le soleil est incapable de ranimer ce paysage pétrifié vu que lui-même n’en mène pas large l’hiver et, pointant sa tête au-dessus de l’horizon comme hors d’une tranchée, il pisse furtivement, suintant une lueur jaune sur la glace. C’est seulement en avril, lorsque les ombres s’allongent, que la glace prend l’eau et noircit. C’est le signe que le mystérieux spectacle de l’Onega va bientôt commencer. »

Sur l’eau de bouleau, qu’il suffit d’entailler au printemps pour en faire couler la sève. Ça se boit, c’est bon pour tout un tas de trucs, et on peut aussi le laisser fermenter pour en faire un braga : « il suffit d’ajouter un peu de sucre et de levain naturel et, quelques jours plus tard, on peut se délecter d’une boisson légèrement pétillante à petite teneur en alcool. »

</blockquote>

Winckler, Martin

La maladie de Sachs, POL (ici via l’adaptation radio pour France Culture)

<blockquote> « Qu’est-ce qui vous inquiète exactement ?
— Mais tout ! » </blockquote>
Mikhaïl Boulgakov, Georges Simenon, Jack Kerouac, Georges Rodenbach, Anton Tchekhov, Mariusz Wilk, Vassili Golovanov, Sylvain Tesson, Ricardo Colautti, Martin Winckler, Alexandre Pouchkine, Walter Benjamin, Boris Pasternak

Un herbier pour Morphine(s), version 12 (10 décembre 2017)

Mikhaïl Boulgakov, Georges Simenon, Jack Kerouac, Georges Rodenbach, Anton Tchekhov, Mariusz Wilk, Vassili Golovanov, Sylvain Tesson, Ricardo Colautti, Martin Winckler, Alexandre Pouchkine, Walter Benjamin

Alexievitch, Svetlana

Les cercueils de zinc

Ce passage au cours duquel une mère racontera vouloir absolument rêver de son fils, mort à la guerre, mettant sous son oreiller des trucs lui ayant appartenu pour le faire apparaître, en vain (j’ai oublié où ça se trouve et je n’ai pas corné la page).

Benjamin, Walter

Sens unique, Maurice Nadeau, traduction Jean Lacoste

« Des planches sales forment le fond argileux dans lequel, brillantes dans l’air froid, quelques rares couleurs se dissolvent. » (P. 201)

Boulgakov, Mikhaïl

Tout Récits d’un jeune médecin

Colautti, Ricardo

La trilogie Sebastián Dun, Éditions de l’Ogre, traduction Guillaume Contré

<blockquote>« M. Juan était mon confident et moi, j’étais son confident. »</blockquote>

Golovanov, Vassili

Éloge des voyages insensés, Verdier, traduction Hélène Châtelain

Piter = Saint-Petersbourg

<blockquote>

« Qu’est-ce qu’il disait, Korepanov ? Que sur l’île existeraient deux temps parallèles : le temps de l’abstinence et le temps de la soûlerie ? Et qu’il valait mieux ne pas arriver dans le second ? » (P. 12)

« Je me souviens de bancs d’argile émergeant de l’eau, luisants comme des dos de baleines. Nous sommes remontés plusieurs fois dans le canot : lorsque nous trouvions une coulée d’eau profonde entre les fonds qui se dénudaient, nous mettions le moteur en marche et foncions à travers ce labyrinthe d’agile.
Puis, nous sautions de nouveau à l’eau et, de nouveau, nous tirions le canot.
Autour de nous, un univers né de l’argile.
Argile des bancs de sable : argile grise, la plus tendre, la plus fine qu’il m’ait été donné de voir. Argile que rien, jamais, n’a effleuré ; argile primordiale, dans sa forme originelle, travaillée par l’eau jusqu’à devenir idéalement lisse ; argile s’accumulant, gonflant ici d’année en année, couche après couche, siècle après siècle , argile vivant d’une vie sombre et aveugle, respirant d’un souffle primaire, lourd et cru ; principe mis à nu du monde où seuls de minuscules touffes d’algues iodées et des vers d’eau survivent en s’y accrochant... »

(P. 170)

« Nous ne savons rien du nickel coulé près de Kolgouev en 1978 avec des déchets radioactifs, nous ne savons rien des bases de sous-marins atomiques près de Mourmansk, ni du polygone nucléaire de la Nouvelle-Zemble, et encore moins des autres bases situées dans les lieux les plus reculés du monde. »

(P. 250)

« Nous quittons l’espace vierge qui nous a accueillis pendant dix jours... Et pendant ces dix jours, nous nous sommes tant et tant gorgés de cet espace, que je me demande comment nous n’avons pas explosé : nous l’absorbions sans retenue, comme l’air qu’on respire, pour longtemps, pour des années. Et lorsque, après trois ans, je suis revenu à Kolgouev, j’ai compris à quel point cet espace basique, matriciel s’était imprimé en moi, et qu’il y avait bien des choses auxquelles, désormais, je n’avais plus besoin de prêter attention : je pouvais tranquillement m’attacher à des détails et photographier ceux qui me faisaient signe : « buisson de saule après la neige », « lentille » (un petit lac qui reposait dans la toundra à la veille de l’été, encore recouvert d’une lentille de glace), « minerai des marais » (ça, c’était au moment du dégel. Quand j’étais petit, on nous disait, en cours d’histoire, que nos ancêtres extrayaient le fer d’un certain « minerai des marais » que j’étais curieux de découvrir et que j’ai vu là — dépôts rouge brun d’une rouille absolument pure, véritables chaudrons creusés dans une terre saturée de rouille elle aussi, tiges de plantes durcies de rouille transformant les marécages en jugnles brun métallisé, coulées de rouille, légères suspensions de rouille au fond des marais criblés de bulles de gaz : des dizaines, des centaines de tonnes de rouille) ; « poisson sur la neige » (les écailles argentées du lazazret scintillant d’un éclat particulier sur la neige tardive et granuleuse) ; « gouttes » (impressionnant talus de neige avec des gouttes au bord des surplombs), et « horizon lointain ». »

(P. 327)

« La nuit, je vois un spectacle stupéfiant : après minuit, sur le lac, le brouillard masque totalement le soleil, et la rive opposée s’assobrit au point que je ne distingue plus que celle sur laquelle nous nous tenons, et la surface lisse de l’eau se fondant lentement dans la brume avant d’y disparaître. Mais au-dessus du brouillard, le ciel est parfaitement bleu et sa clarté froide se reflète dans l’eau. Ainsi la masse diffuse du brouillard occupe le milieu du tableau, l’eau se fond dans le ciel, et le ciel dans l’eau, sans ligne de partage, sans frontière, sans ligne d’horizon. À travers ce vide du brouillard, il me semble que le ciel est sur le point de basculer sur moi. Une oie passe et son reflet pâlit dans le miroir embué du lac. Dans ce monde d’eau et de ciel confondus, il n’y a rien, rien que les voix des oiseaux de nuit. L’eau, le vide, le reflet de deux nuages jaunâtres dans le bleu du lac. Personne à des kilomètres à la ronde. Une paix hallucinante. »

(P. 401)

Sieno (prénom)

« Sur les dix-neuf jours que nous avons passés en juillet et août en divers endroits de l’île, la température n’a jamais dépassé +9 °C, et encore cela ne s’est produit qu’une seule fois, à midi ; le plus souvent elle oscillait entre +4 °C et +5 °C, en baissant de temps en temps jusqu’à +2 °C ou +1 °C, tandis qu’à Kanine régnait une température de +10 °C à 12 °C, et immédiatement après notre arrivée de Koulgouev, sur la vôte de Timansk, elle est montée jusqu’à +15 °C. »

(P. 481-482)

</blockquote>

Kerouac, Jack

Sur la route (le rouleau original, Gallimard, traduction Josée Kamoun

<blockquote> « Je suis allé prendre un Coca vite fait dans une petite épicerie le long des voies, et voilà qu’entre un jeune Arménien mélancolique, le long des wagons de marchandises rouges, et juste à ce moment-là on entend hurler une loco. »

« Quand le soleil est devenu rouge… »

« ...il se carapatait dans les rues comme une grosse araignée... »

« Hinkle était parti balader son fantôme dans les rues de la ville... »

« On aurait dit que j’avais des nuées de souvenirs qui remontaient à 1750 en Angleterre, et que je me trouvais réincarné à San Francisco dans une autre vie, un autre corps. »

« C’est le lendemain que tout est arrivé »

« Neal et moi, on frissonnait dans les haillons du jour. »

« ...elle rentre chez elle, je ne la reverrai plus jamais... »

« ...il avait le sang trop chaud ; ses narines se dilataient ; mais il lui manquait la sainteté native et singulière qui lui aurait permis d’échapper aux verrous du destin... »

« ...sa silhouette s’amenuisait, s’amenuisait... »

« ...noires comme la lune... »

</blockquote>

Pouchkine, Alexandre

La fille du capitaine, BNF collection, traduction Louis Viardot

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« Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. »

« Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?
– Pourquoi cela ?
– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus ?
– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?
– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de l’orient.)
– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
– Là, là, regarde… ce petit nuage. »
J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher m’expliqua que ce petit nuage présageait un bourane 1.
J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain relais : j’ordonnai donc de « redoubler » de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sans cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C’était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le cocher ; c’est un bourane. »
Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, qu’il semblait un être animé. La neige s’amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.
– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traineau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et tout est sombre. » »

« Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. »

Le chapitre « La convalescence »

« Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide ; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement tranquille. »

« ...la forteresse de Bélogorsk... »

« ...un nez sans narines... »

« Attends, attends que tu sois marié ; tu verras que tout ira au diable ».

« Je fus frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses accusations d’une voix faible, mais ferme. »

« ...le palais d’été de Tsarkoïé-Sélo... »

« ...le gouvernement de Simbirsk... »

</blockquote>

Rodenbach, Georges

Bruges la morte

<blockquote>« Mot irrémédiable et bref ! d’une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l’être dépareillé. »

« ...étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l’éclairant... »

</blockquote>

Simenon, Georges

Monsieur Gallet, décédé

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« Le corps était bien ce qu’on pouvait imaginer d’après la photographie : un corps long, osseux, avec une poitrine creuse de bureaucrate, une peau blême qui faisait paraître les poils très sombres, encore que ceux de la poitrine fussent roussâtres. »

</blockquote><blockquote>

« Les vêtements d’Emile Gallet s’étalaient toujours sur le plancher, comme une caricature de cadavre. »

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« Il n’y avait qu’Emile Gallet à n’être plus là ! Il était solidement enfermé dans un cercueil, lui, avec sa joue arrachée par la balle, triturée par le médecin légiste aux sept invités, son cœur perforé et ses yeux gris dont personne n’avait pensé à clore les paupières ! » (M03)

</blockquote>

Tchekhov, Anton

La Steppe (traduction Vladimir Volkoff)

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« ...sur son visage, la sécheresse de l’homme d’affaires luttait contre la bénignité de celui qui vient de faire ses adieux à sa famille et de boire un bon coup... »

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« D’abord, tout là-bas, au point de rencontre du ciel et de la terre, du côté des tumulus5 peu élevés et du moulin à vent qui, de loin, ressemblait à un petit homme agitant les bras, une bande d’un jaune éclatant glissa sur la terre ; une minute après, une bande semblable s’alluma un peu plus près, glissa à droite et envahit les collines ; quelque chose de chaud effleura le dos de Iégorouchka ; une bande de lumière qui s’était furtivement approchée par-derrière fila par-dessus la calèche et les chevaux, s’élança à la rencontre des autres bandes, et soudain toute la vaste steppe rejeta la pénombre matinale, sourit et brilla de rosée.

Le seigle moissonné, les ronces, les euphorbes6, le chanvre sauvage, tout ce qui, bruni et roussi dans la chaleur, avait été à demi-mort, ressuscitait maintenant, baigné de rosée et caressé du soleil, pour fleurir à nouveau. Des pluviers7 voletaient au-dessus de la route en poussant des cris joyeux, des gerboises8 s’appelaient dans l’herbe, quelque part au loin gémissaient des vanneaux. Une compagnie de perdreaux effrayés par la calèche s’envola et, faisant entendre son doux « trrr » gagna les collines. Les sauterelles, les grillons, les criquets et les locustes9 avaient entonné leur musique grinçante et monotone.

Un peu de temps s’écoula, la rosée s’évapora, l’air se figea et la steppe déçue reprit son aspect maussade de juillet. Les herbes se flétrissaient, la vie se mourait. Les collines hâlées, d’un brun vert, lilas au loin, avec leurs tons paisibles comme des ombres, la plaine avec ses lointains brumeux et le ciel renversé dessus, semblant, dans la steppe où il n’y a ni forêts ni hautes montagnes, d’une profondeur et d’une transparence effrayantes, paraissaient à présent infinies et pétrifiées de langueur...

Comme il fait lourd et triste ! La calèche se hâte, et Iégorouchka voit toujours la même chose : le ciel, la plaine, les collines... Dans l’herbe, la musique s’est calmée. Les pluviers sont partis, on ne voit plus les perdreaux. Faute d’occupation, les freux tournoient au-dessus de l’herbe fanée, ils se ressemblent tous et ils rendent la steppe encore plus uniforme. »

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« Six faucheurs alignés brandissent leurs faux, qui brillent gaiement et, toutes ensemble, en mesure, font entendre leur « Vjji, vjji ! » »

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« À qui ce troupeau ? »

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« Déniska marchait autour d’eux et, s’efforçant de montrer que les concombres, les pâtés et les œufs que mangeaient les maîtres le laissaient complètement indifférent, se consacrait à l’extermination des taons et des mouches qui collaient sur le ventre et le dos des chevaux. »

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« ...cinq gros concombres jaunes appelés « jaunets »... »

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« Vibrant dans l’air comme un insecte, jouant de sa bigarrure, la canepetière s’éleva haut en ligne droite, puis, effrayée sans doute par le nuage de poussière, se jeta de côté : on la vit encore miroiter longtemps... »

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« Dans le crépuscule du soir, apparut une grande maison sans étage avec un toit de fer rouillé et des fenêtres obscures. Cette maison portait le nom d’auberge bien qu’elle se dressât sans berge au milieu de la steppe1. A quelque distance sur le côté, un malheureux petit verger de cerisiers entouré d’une haie mettait une tache sombre et, sous les fenêtres, leur lourde tête affaissée, se dressaient des tournesols endormis. Dans le verger crépitait une petite éolienne mise là pour éloigner les lièvres par son bruit. À part cela, à proximité de la maison, on ne voyait ni n’entendait que la steppe. »

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« Une minute après, la porte s’ouvrit, et Solomone, un grand plateau dans les mains, entra dans la pièce. En posant le plateau sur la table, il regardait ironiquement de côté et avait toujours son sourire bizarre. Maintenant, à la lumière de la petite lampe, on pouvait distinguer ce sourire : il était très complexe et exprimait beaucoup de sentiments, dont le dominant était un mépris manifeste. Il semblait penser à quelque chose de drôle et de bête, il ne pouvait souffrir quelqu’un et le méprisait, il se réjouissait de quelque chose et il attendait le bon moment pour lancer une raillerie blessante et se tordre de rire. Son long nez, ses lèvres grasses et ses yeux saillants et rusés semblaient tendus du désir d’éclater de rire. »

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« Si on lui pressait le nez, il en sortirait du lait. » (= il est trop jeune)

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« Mes filles, je les ai casées auprès d’hommes de bien, mes fils, j’en ai fait des messieurs, et maintenant je suis libre, j’ai fait mon travail, je peux m’en aller aux quatre vents. Je vis tranquillement avec ma moitié, je mange, je bois et je dors, je me réjouis de voir mes petits-enfants et je prie le bon Dieu : que me faut-il de plus ? »

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« À quoi je m’occupe ? répéta Solomone en haussant les épaules. Je fais la même chose que tout le monde. Vous le voyez : je suis larbin. Je suis le larbin de mon frère, mon frère est le larbin des voyageurs, les voyageurs sont les larbins de Varlamov, tandis que si j’avais dix millions, c’est Varlamov qui serait mon larbin. »

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Tout le chapitre IV ?

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« À droite noircissaient les collines qui semblaient cacher quelque chose d’inconnu et d’effrayant, à gauche le ciel au-dessus de l’horizon était inondé d’une lueur pourpre et on ne savait pas s’il y avait un incendie quelque part ou si la lune s’apprêtait à se lever. On voyait les lointains comme en plein jour, mais leur tendre teinte lilas, hachurée par les ténèbres du soir, avait disparu, et toute la steppe se cachait dans ces ténèbres comme les enfants de Moïsséï Moïsséïtch sous leur couverture. »

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« A peine le soleil est-il couché et la terre emmitouflée de ténèbres, que la langueur diurne est oubliée, tout est pardonné, et la steppe respire légèrement de sa vaste poitrine. Comme si, dans l’obscurité, l’herbe ne voyait pas sa vieillesse, elle devient le lieu d’un jeune et joyeux crépitement, inconnu dans la journée ; craquements, sifflements, grattements, basses, ténors et soprani de la steppe, tout se mêle en un grondement monotone, incessant, favorable aux souvenirs et à la mélancolie. Ce crépitement uniforme endort comme une berceuse ; on roule et on sent qu’on s’endort, mais voilà que retentit le cri saccadé, angoissé d’un oiseau qui veille encore, ou que se fait entendre un son indéterminé, semblable à une voix prononçant « ah ? » avec étonnement, et les paupières assoupies se ferment. Ou alors on longe un petit ravin plein de buissons et l’on entend un oiseau que les habitants de la steppe appellent splouk crier à quelqu’un « Splou ! Splou ! Splou ! (= je dors) », tandis qu’un autre rit ou sanglote hystériquement : c’est le hibou. Dieu sait pour qui ils crient et qui les écoute dans cette plaine, mais leurs cris sont pleins de tristesse et de plaintes... On sent l’odeur du foin, de l’herbe séchée, des fleurs attardées, odeur épaisse, sirupeuse et tendre.

À travers les ténèbres, on voit tout, mais il est difficile de distinguer la couleur et les contours des objets. Tout semble être autre chose qu’il n’est. On roule et soudain on voit devant soi, tout près de la route, une silhouette rappelant un moine : il ne bouge pas, il attend et il tient quelque chose dans ses mains... Ne serait-ce pas un brigand ? La figure s’approche, grandit, la voici à la hauteur de la calèche, et vous voyez que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. Ces figures immobiles qui attendent quelqu’un se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, passent la tête par-dessus les ronces : elles ressemblent à des hommes et inspirent les soupçons. »

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« À droite de la route, sur toute sa longueur, se dressaient des poteaux télégraphiques à deux fils. Rapetissant de plus en plus, à la hauteur du village ils disparaissaient derrière les isbas et la verdure, et puis reparaissaient dans le lointain lilas, sous forme de petits bâtons très petits et fluets, comme des crayons fichés en terre. Sur les fils étaient perchés des autours, des émerillons5 et des corbeaux qui considéraient avec indifférence le convoi en mouvement. »

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« – Mon opinion sur moi-même, c’est que je suis un homme perdu et rien de plus. »

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« Le Russe aime se souvenir mais n’aime pas vivre. »

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« Après le repas, tous se traînèrent jusqu’aux charrettes et se laissèrent tomber dans leur ombre. »

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« Lorsqu’on regarde longuement un ciel profond, sans en détacher les yeux, on ne sait pourquoi les pensées et l’âme s’unissent en un sentiment de solitude. On commence à se sentir irréparablement seul, et tout ce qu’on avait naguère cru proche et cher devient infiniment lointain et perd tout prix. Ces étoiles, qui regardent du haut du ciel depuis des millénaires, ce ciel insaisissable et les ténèbres, indifférents qu’ils sont à la vie brève de l’homme, lorsqu’on demeure seul à seuls avec eux et qu’on essaye d’en comprendre le sens, accablent l’âme par leur silence. On songe à la solitude qui attend chacun dans la tombe, et l’essence de la vie apparaît désespérée, atroce... »

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« Iégory »

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« Stiopka »

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« Avait-il entendu ces récits de quelqu’un d’autre ou les avait-il inventés lui-même dans un passé reculé, et puis, comme sa mémoire faiblissait, avait-il confondu le vécu et l’imaginaire et ne savait-il plus distinguer l’un de l’autre ? Tout est possible, mais ce qui est bizarre, c’est qu’à ce moment-là et pendant tout le voyage, lorsqu’il avait l’occasion de raconter, il accordait une préférence manifeste aux fantasmes et ne parlait jamais de sa propre expérience. »

</blockquote><blockquote>

« – Les gars, dit-il, d’un ton suppliant. Chantons quelque chose de religieux !
Des larmes parurent dans ses yeux.
– Les gars ! répéta-t-il en pressant sa main contre son cœur. Chantons quelque chose de religieux ! »

</blockquote><blockquote>

« – Notre mère la Russie est la plus grande du monde ! chanta soudain Kiroukha d’une voix sauvage, et avala de travers et se tut. L’écho de la steppe s’empara de sa voix, l’emporta, et il sembla que la Bêtise elle-même roulait à travers la steppe sur ses roues pesantes. »

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« Son visage à la petite barbiche grise, un visage simple, russe, hâlé, était rouge, humide de rosée et sillonné de veines bleues ; il exprimait autant de sécheresse que le visage d’Ivan Ivanytch, le même fanatisme de l’homme d’affaires. Cependant, quelle différence on sentait entre lui et Ivan Ivanytch ! Sur le visage de l’oncle Kouzmitchov, outre »

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« ...une sorte de mélancolie imprécise se fit sentir en tout »

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« Pantéléï ne faisait que soupirer, se plaindre de ses pieds et évoquer à chaque instant l’insolence de la mort. »

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« – Je suis triste ! »

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« ...les nôtres, ils passent la nuit dans la steppe : ils vont souffrir, les pauvres ! »

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« La pastèque et le melon qu’il avait mangés lui avaient laissé dans la bouche un goût déplaisant de métal. En outre, les puces piquaient. »

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« Pour se débarrasser de rêves pénibles, Iégorouchka ouvrit les yeux et se mit à regarder le feu. »

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« Derrière elle était assis un chien roux à oreilles pointues. Apercevant les visiteurs, il courut à la grille et se mit à aboyer d’une voix de ténor (tous les chiens roux sont des ténors). »

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Tesson, Sylvain

Dans les forêts de Sibérie, Gallimard

<blockquote> « Dans les Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov, détenu dans un goulag de Sibérie, se souvient des pins nains qui entouraient le camp : lorsque la température se réchauffait, en mai, les arbres se libéraient de la couche de neige. Ils se redressaient, ils annonçaient le printemps, l’espoir. »

« Il règne un silence rare et l’air est doux. Le thermomètre indique – 15 oC. »

« Ce matin, – 3 oC. Première journée printanière. Les mésanges affluent sous la fenêtre sud. Soudain, des bourrasques agitent les cèdres et la neige tombe. Le paysage est rayé de filandres grises. »

« Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt... »

« Cette nuit, la cabane a craqué de tous ses joints. Les gémissements du bois se mêlaient aux explosions de la glace. »

« Un lynx est venu visiter le camp cette nuit. Il a laissé des traces autour de la tente. »

« Il fait – 2 oC et je déjeune dehors, sur la table de la plage. Les mésanges valsent, ivres de chaleur. Les stalactites gouttent au rebord de l’auvent. La première vraie journée de printemps... »

« En Russie, tout s’accomplit dans la précipitation : la vie est un endormissement coupé de spasmes. »

« Les hydroglisseurs sont des fleurons de la sidérurgie russe. »

« La glace est rongée par les vers. »

« Pour appâter les bêtes, Volodia a rempli des bidons avec de la graisse de phoque. »

« Deux élans contradictoires fomentent la renaissance. Le jaillissement de ce qui était enfoui dans le sol et l’épanchement de ce qui était contenu dans les hauteurs.
Ce qui s’épanche : l’eau dévalant des sommets, les torrents lavant la face des versants, les fourmis débordant de leurs marmites, la sève perlant sur l’écorce des pins, les stalactites s’allongeant vers le sol, les ours et cervidés quittant les plateaux pour chercher pitance sur les grèves. »

« Le Baïkal est propre grâce à ses charognards. »

« Manger un blini arrosé de thé brûlant. »

« L’orage porte sa dévastation au sud. Le lac se remet. Dans l’air frais, sous un ciel satiné, la houle libérée soulève les plaques de glace à la dérive. Les éclats de l’ancien vitrail se disloquent au moindre contact dans un froissement de soie rêche. La débâcle a libéré la pulsation du lac. J’installe le tabouret sur une plaque de banquise et passe la soirée à dériver lentement. Les eaux sont revenues ! Les eaux sont revenues ! »

« Une escadrille de fuligules morillons se pose sur un pan d’eau ouvert entre trois immenses festons de glace. Ils décollent en formation parfaite dans la direction de la Mongolie. »

« Cerfs, lynx et ours vaquent près de la cabane, les chiens dorment derrière la porte, les mouches vrombissent sous l’auvent. Les royaumes se jouxtent. »

« ...une route en lacets — une serpentine comme on dit en russe, selon l’acception française du XVIIIe siècle —... »

« V.E. me sert du phoque en daube au petit déjeuner. Cette viande est une charge nucléaire, elle explose dans la bouche et pulse sa force dans les vaisseaux du corps. »

« J’attrape huit ombles. »

« L’air est chargé d’insectes. Un vrombissement s’élève dans l’air aux premières lueurs et ne le désemplit qu’à la nuit. Des scarabées escaladent les poutres de la cabane, des capricornes colonisent mes étagères. Des taons aux yeux cauchemardesques agacent les chiens. »

« ...soleil brûlant (+22 oC !) »

« Je pêche un omble de trois kilos. »

</blockquote>

Wilk, Mariusz

La maison du vagabond, Éditions Noir sur blanc, traduction Agnieszka Zuk

<blockquote>« J’ai observé maintes et maintes fois la fonte des glaces sur l’Onega depuis la fenêtre de mon bureau et le spectacle est à chaque fois différent. Le mystère de la transfiguration de la nature morte en élément liquide. Imaginez un espace vide devant vous, un champ blanc pris dans les glaces et enseveli sous la neige jusqu’à l’horizon, muet et immobile pendant de longs mois, aucune trace de vie, aucun mouvement, rien. Rien que le vent qui tresse parfois des panaches de poussière blanche, les pourchasse un temps puis les envoie balader. Même le soleil est incapable de ranimer ce paysage pétrifié vu que lui-même n’en mène pas large l’hiver et, pointant sa tête au-dessus de l’horizon comme hors d’une tranchée, il pisse furtivement, suintant une lueur jaune sur la glace. C’est seulement en avril, lorsque les ombres s’allongent, que la glace prend l’eau et noircit. C’est le signe que le mystérieux spectacle de l’Onega va bientôt commencer. »

Sur l’eau de bouleau, qu’il suffit d’entailler au printemps pour en faire couler la sève. Ça se boit, c’est bon pour tout un tas de trucs, et on peut aussi le laisser fermenter pour en faire un braga : « il suffit d’ajouter un peu de sucre et de levain naturel et, quelques jours plus tard, on peut se délecter d’une boisson légèrement pétillante à petite teneur en alcool. »

</blockquote>

Winckler, Martin

La maladie de Sachs, POL (ici via l’adaptation radio pour France Culture)

<blockquote> « Qu’est-ce qui vous inquiète exactement ?
— Mais tout ! » </blockquote>

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