Quelques notes sur Le fond du ciel, de Rodrigo Fresán #2


Qu’est-ce que j’aurais pu ne pas dire dans mon épisode #1 ? Tout un tas de choses.

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Les personnages fresániens n’en sont pas. Ils ressemblent au mannequin de la version cinématographique de la Machine à explorer le temps dont Fresán cite quelques images dans Le fond du ciel.

Le héros, assis dans une machine à explorer le temps aux élégantes lignes victoriennes qui lui donnent l’aspect d’un super chrono-fauteuil, traverse les décennies en regardant les métamorphoses successives d’un mannequin dans une boutique, en face de chez lui. Sur la peau froide de la grande poupée impassible, toujours jeune et dans la même position, seuls les vêtements et les chapeaux changent. C’est aussi simple que cela et bien plus explicite que les arbres, les calendriers et les journaux perdant leurs feuilles pour gagner en maturité.
Rodrigo Fresán, Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.110

Ils n’ont pas de visage. Ils portent des masques qu’ils (é)changent, parfois, au fur et à mesure de la progression (ou régression ou renversement) de l’intrigue ou des évènements clairsemés qui simulent l’intrigue. Ils sont des acteurs interprétant des rôles de fiction dans la fiction. Citons la présence du lieutenant George Clooney, dans Le fond du ciel, qui assure être « l’authentique George Clooney » puisque « né le premier » (lieutenant Clooney qui recoupe curieusement l’actualité du Clooney acteur, le vrai, qui incarnait cette année un rôle dans Les chèvres du Pentagone qui n’aurait pas fait insulte au Clooney personnage de Fresán) mais aussi la multiplication d’identités d’Ezra Leventhal : un Ezra Leventhal broyé par la blouse blanche militaire, littéralement contaminé par des années de fictions mettant en scène des savants fous, des explosions atomiques et des complots de série Z (qui est l’ombre de l’ombre là-bas qui renverse des gouvernements et imposent des dictateurs ? Ezra Leventhal).

Ailleurs, avant, plus tôt dans la chronologie, dans Les jardins de Kensington, même jeu de cache-cache, de masques, de personnages. Peter Hook est un auteur jouant lui-même les doublures de James Matthew Barrie, créateur de Peter Pan. Le personnage récurrent de Peter Hook est Jim Yang, sorte d’Harry Potter croisé avec Retour vers le futur, lui-même incarné à l’écran par un acteur, Keiko Kaï, acteur à qui sont destinées les paroles de Peter Hook devenu narrateur du livre, de sorte que chaque voix emprunte une autre voix à la précédente, prête la sienne à celle qui suit, et bouleverse dès lors le paradigme de la fiction.

Ailleurs, avant, plus tôt dans la chronologie, dans Mantra, il y a un destinataire, là encore, de toutes les paroles du livre et qui s’appelle Maria Marie, qui compile littéralement les « entrées » qui composent le livre en abécédaire gigantesque (la partie centrale du bouquin). L’autre personnage de Mantra porte son nom : Martin Mantra (encore une fois, la double consonne), qui incarne tour à tour différents types de personnages parmi lesquels un gosse qui filme le monde et un catcheur qui prête son ombre à la couverture et qui avance, justement, masqué.

Ailleurs, avant, plus tôt dans la chronologie, dans La vitesse des choses, les personnages ne sont déjà plus des personnages mais des spectres qui se croisent au carrefour du texte. Le livre les orchestre, les met en forme. On n’est jamais très sûr du genre du texte : est-ce une nouvelle ? est-ce un roman ? un OVNI ? La dispersion des personnages et leurs éclatement en figures orphelines y sont pour quelque chose. Le narrateur (une ombre de plus : il est sans doute l’oeil de Hal, celui de la couverture) est destiné à fixer chaque silhouette rencontrée pour en produire un instantané, un film, une image.

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Quelle est la caractéristique commune qui pourrait définir le personnage chez Fresán ? Le polymorphisme. L’altérité. Les visages propulsés par le texte sont des masques et les peaux sont synthétiques : il sont, eux aussi, des extraterrestres déguisés en humains. Dans Le fond du ciel cette tendance s’accentue : les personnages ne sont plus que des voix, dont on ne sait plus trop d’ailleurs si on doit les croire (cf. l’appel fait à Isaac Goldman dans la deuxième partie, qui découvre soudainement non pas son absence mais sa disparition, tournant classique d’un épisode de science-fiction destiné à frustrer le héros et condamner momentanément l’intrigue en cours).

J’entends la voix jeune d’une femme (je n’oserais pas dire qu’il s’agit de la voix d’une jeune femme) qui m’informe que M. Goldman a disparu depuis quelques temps déjà.
Je lui demande quand il est mort.
« J’ai dit qu’il avait disparu, pas qu’il était mort », corrige-t-elle.
Elle veut savoir si je suis un membre de la famille.
Je lui réponds que oui, en quelque sorte.
Il ne nous reste pas grand-chose à ajouter, nous avons épuisé les sujets de discussion.
La jeune voix de femme m’explique qu’elle est occupée, qu’elle fait la cuisine et doit surveiller ses enfants. Elle s’excuse et, là où je suis, j’ai l’impression de bavarder avec un être venu d’une autre planète, une créature originaire d’un lieu où on fait encore la cuisine et où on s’occupe des enfants. »
P.212

Chacun, tour à tour, semble emprunter le masque d’un autre : Isaac celui d’Ezra, Ezra celui d’Isaac, Warren Wilbur Zack celui de Philip K. Dick (et inversement). Le narrateur de la partie 2 n’est plus celui de la partie 1 et la voix qui prend en charge la partie 3 émule celles, successives, des deux narrateurs précédents, sans compter la voix de celui qui nous dicte Évasion, le livre dans le livre, et qui correspond encore à un autre timbre, une autre imitation.

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L’effort amorcé dans ses livres précédents (déjà cités plus haut, auxquels j’exclus peut-être Esperanto, qui semble appartenir à un autre monde, ainsi que L’homme du bord extérieur et Vies de saints, en attente de lecture) se concrétise véritablement dans Le fond du ciel (d’où l’insistance pour ce livre a priori sans histoire) : la déconstruction toujours plus avancée de la fiction, l’éclatement du personnage en diverses voix qui s’ouvriraient comme des fichiers, étalés là sur l’écran futuriste d’un Minority Report de passage, où toutes les scènes peuvent être jouées en même temps, parallèles, se recouvrant les unes les autres, se complétant parfois, ou alternativement, littéralement et dans tous les sens, comme si le montage du film restait à faire (comme s’il fallait véritablement reconstruire le temps). D’ailleurs Le fond du ciel ne consacre pas de destinataire nommé, comme le faisait Mantra et Les jardins de Kensington, mais une ombre anonyme, appelée directement en début et en fin de livre et à qui il est demandé de « voir », tout simplement.

Avec un peu de chance, quelqu’un captera ce rayon mystérieux – le dernier soupir de mon dernier et éternel signal – et saura décoder ses pulsations et obtenir une image fidèle et inaltérable.
Alors il nous verra tous les trois.
P.288
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