050219


Comment peut-on, après avoir passé des semaines, voire des mois, à regretter son incapacité à vivre dans le présent, une fois immergé en plein dedans (le présent), vouloir à tout prix s’en extirper, s’enfuir ? On peut. La preuve. C’est très facile. C’est. Il suffit de se sentir comme emporté dans un genre de sable mouvant de l’existence, franchir le seuil d’une simple porte et se dire, ça y est, le temps s’est arrêté. Plus rien ne bouge, ne passe. Et c’est horrible comme situation même si, en définitive, selon le temps des montres, des méridiens, il ne s’est écoulé en tout et pour tout qu’une poignée de minutes. Je me comprends. Mais cette histoire de temps reviendra beaucoup, souvent, et de loin si j’ose dire ; c’est notamment le sujet principal de Morphine(s), dont je redessine mentalement la symbolique des sports (ce qui en soi est passionnant mais c’est un tout autre sujet, encore que, là encore il y a un lien ténu pour chaque discipline avec le temps). Même dans mes relectures, le rapport au temps, en l’occurrence au présent, est particulièrement prégnant, par exemple ce passage de Erased, sur lequel je travaille, un livre absolument fascinant d’Isabelle Pariente-Butterlin sur l’effacement sous toutes ses formes, qui paraîtra fin mai :

Nous ne croyons plus en la postérité. Nous ne croyons plus possible qu’on se souvienne de nous. (...) Nous n’écrivons plus pour les siècles des siècles. Parce que les siècles nous effacent, et que nous perdrons dans les changements de technologies et dans l’immensité de ce monde où nous écrivons tous notre présence à la surface du monde, dans le registre d’internet. Internet est devenu l’immense registre de notre existence sociale.

En fait, nous subissons de plus en plus une forme d’étricissement des présents : nos carrières sont plus courtes (c’est pour cette raison qu’on en enchaîne plusieurs et qu’on changera de voies si souvent), nos actions se fragmentent, nos lectures également, sans parler de nos projets d’écritures éparpillés et, parfois, surtout à notre époque, fragmentés grave. Le cycle de vie d’un livre n’a jamais été aussi court (5 ou 7 semaines), sans parler encore de nos publications en ligne (durée de vie moyenne d’un article sur un blog serait certes de 2 ans, mais d’un post FB = 5 heures, d’un tweet = 18 minutes [1]), même s’agissant de l’actualité (combien de temps a duré l’euphorie post coupe du monde VS 98 ?) ou le temps moyen consacré aux repas (22 minutes aujourd’hui VS 1h30 il y a vingt ans, quand on ne parle pas tout simplement d’ingérer repas mixés sous forme liquide pour éviter de sauter des repas faute de temps). Quant à la finance, il se trouve que c’est pire :

Après la Seconde Guerre mondiale, un titre appartenait à son propriétaire pendant quatre ans. En 2000, ce délai était de huit mois. Puis de deux mois en 2008. Aujourd’hui, un titre boursier change de propriétaire toutes les 25 secondes en moyenne, mais il peut tout aussi bien changer de main en quelques millisecondes.

Alexandre Laumonier, 6, Points Seuil, P. 77

Peut-être tout simplement que nos présents se contractent en prévision de quelque futur apocalyptique que nous annonce ce siècle (on l’attend donc venir). À l’inverse, paradoxalement peut-être, d’autres formes de présents en sont à se dilater à un point qui dépasse l’entendement humain : quelle durée de vie pour le continent de plastique qui flotte sur le Pacifique ? Ou plus simplement, quel effet sur nous la découverte d’un pot de yaourt vieux de trente ans et en parfait état dans une forêt ou sur une plage ? Sans parler des milliers ou dizaine de milliers d’années de toxicité des sols aux alentours de Tchernobyl (voir le passage ci-dessous issu de Traverser Tchernobyl de Galia Ackerman), de Fukushima ou de Dzerzhinsk ? Ce sont des présents là encore. Et, quoi qu’on en dise, où qu’on se place par rapport à eux, il se trouve que ce sont les nôtres.

(...) le 26 avril 1986, il s’est produit une accélération d’un tout autre ordre : en espace de quinze à vingt secondes, une explosion thermique au sein d’un réacteur a changé la vie de millions de gens de façon irréversible. C’est en secondes et en minutes que se mesurait le temps juste après la catastrophe. Le niveau de la radiation dans le bâtiment à moitié détruit de la centrale et dans ses environs immédiats était tel que les pompiers et les soldats, premiers « liquidateurs », qui avaient pour tâche d’éteindre l’incendie et de stopper le rejet des matières radioactives dans l’atmosphère, se relayaient sans cesse : une exposition de moins d’une minute suffisait parfois à accumuler une dose mortelle de radioactivité. Ce sont ces brefs instants qui ont scellé l’avenir de ces héros morts dans d’atroces souffrances. Deux ou trois jours après l’accident, le temps a commencé à être mesuré en heures, puis en jours : une fois l’incendie maîtrisé, il a fallu dégager et enterrer des déblais radioactifs et, surtout, prendre des mesures immédiates pour empêcher l’éventualité d’une explosion nucléaire, qui aurait pu avoir lieu si la dalle sous le réacteur endommagé « craquait » et que la matière fissile pénétrait dans les sous-sols inondés. Parallèlement, moins de 48 heures après l’explosion, on a procédé à l’évacuation de la ville de Pripiat et, dans les jours suivants, à celle de toute la zone autour de la centrale. Le temps s’est étiré de plus en plus, les travaux de décontamination s’étalant sur des mois, voire des années. On a procédé à une évacuation progressive, en cercles concentriques de plus en plus larges autour de la centrale, durant des années jusqu’à l’éclatement de l’URSS en 1991. Cet événement a marqué le coup d’arrêt de ces travaux herculéens, les pays désormais souverains, l’Ukraine et la Biélorussie, ne pouvant plus assumer leur coût prohibitif. L’échelle du temps change encore lorsque l’on considère les conséquences sanitaires de la catastrophe : elles se mesurent en années, en décennies, en générations. Le tableau de Mendeleïev semble s’animer : la demi-vie de l’iode radioactif est de huit jours, mais les cancers de la thyroïde se déclarent plusieurs années plus tard ; la demi-vie du césium-137, à haute toxicité chimique et radioactive, qui a contaminé un quart des terres biélorusses et cinq pour cent du territoire ukrainien, est de trente ans, et la consommation de la nourriture contaminée provenant de ces sols produit des dégâts dont l’étendue n’est pas encore mesurée : cancers, certes, mais aussi arriération mentale chez les enfants, usure et vieillissement prématurés d’organes vitaux, infertilité masculine et féminine. Là encore, nous sommes face à un paradoxe lié à la relativité du temps : par la « magie noire » tchernobylienne, l’espérance de vie dans les zones contaminées s’est dramatiquement réduite, alors que la projection dans le futur des conséquences sanitaires, notamment l’infertilité qui risque de provoquer à terme la disparition des populations malades, dépasse désormais l’horizon humain. Enfin, que dire des isotopes radioactifs du plutonium, dont la demi-vie se mesure en milliers, voire en dizaines de milliers d’années ? Là, de l’échelle historique on passe à une dimension géologique proche de la science-fiction.

Galia Ackerman, Traverser Tchernobyl, Premier parallèle

<  -  >

Partager

Révisions

5 révisions

050219, version 6 (17 mars 2019)

En fait, nous subissons de plus en plus une forme d’étricissement des présents : nos carrières sont plus courtes (c’est pour cette raison qu’on en enchaîne plusieurs et qu’on changera de voies si souvent), nos actions se fragmentent, nos lectures également, sans parler de nos projets d’écritures éparpillés et, parfois, surtout à notre époque, fragmentés grave. Le cycle de vie d’un livre n’a jamais été aussi court (5 ou 7 semaines), sans parler encore de nos publications en ligne (durée de vie moyenne d’un article sur un blog serait certes de 2 ans, mais d’un post FB = 5 heures, d’un tweet = 18 minutes [1]), même s’agissant de l’actualité (combien de temps a duré l’euphorie post coupe du monde VS 98 ?) ou le temps moyen consacré aux repas ([22 minutes aujourd’hui VS 1h30 il y a vingt ans,->http://www.lefigaro.fr/vie-entreprise/2011/09/27/09008-20110927ARTFIG00723-la-pause-dejeuner-se-reduit-comme-peau-de-chagrin.php] quand on ne parle pas tout simplement d’ingérer repas mixés sous forme liquide pour [éviter de sauter des repas faute de temps->https://www.feed.co/fr/un-repas-complet-et-equilibre/]). Quant à la finance, il se trouve que c’est pire :

050219, version 5 (13 mars 2019)

Comment peut-on, après avoir passé des semaines, voire des mois, à regretter son incapacité à vivre dans vivre dans le présent, une fois immergé en plein dedans (le présent), vouloir à tout prix s’en extirper, s’enfuir ? On peut. La preuve. C’est très facile. C’est. Il suffit de se sentir comme emporté dans un genre de sable mouvant de l’existence, franchir le seuil d’une simple porte et se dire, ça y est, le temps s’est arrêté. Plus rien ne bouge, ne passe. Et c’est horrible comme situation même si, en définitive, selon le temps des montres, des méridiens, il ne s’est écoulé en tout et pour tout qu’une poignée de minutes. Je me comprends. Mais cette histoire de temps reviendra beaucoup, souvent, et de loin si j’ose dire ; c’est notamment le sujet principal de Morphine(s), dont je redessine mentalement la symbolique des sports (ce qui en soi est c’est passionnant mais c’est un tout autre sujet, encore que, là encore il y a un lien ténu pour chaque discipline avec le temps). Même dans [mes relectures->https://www.publie.net]Même dans mes relectures pour publie , le rapport au temps, en l’occurrence au présent, est particulièrement prégnant, par exemple ce passage de Erased, sur lequel je travaille, un livre absolument fascinant d’Isabelle Pariente-Butterlin sur l’effacement sous toutes ses formes, qui paraîtra fin mai :
Publie.net, Temps, Football, ///, Nucléaire, Postapocalypse, Isabelle Pariente-Butterlin, Galia Ackerman, Alexandre Laumonier
jpg/dsc_1409.jpg

050219, version 4 (13 mars 2019)

Comment peut-on, après avoir passé des semaines, des mois, à regretter son incapacité à vivre dans le présent, une fois immergé en plein dedans (le présent), vouloir à tout prix s’en extirper, s’enfuir ? On peut. La preuve. C’est très facile. C’est. Il suffit de se sentir comme emporté dans un genre de sable mouvant de l’existence, franchir le seuil d’une simple porte et se dire, ça y est, le temps s’est arrêté. Plus rien ne bouge, ne passe. Et c’est horrible comme situation même si, en définitive, selon le temps des montres, des méridiens, il ne s’est écoulé en tout et pour tout qu’une poignée de minutes. Je me comprends. Mais cette histoire de temps reviendra beaucoup, souvent, et de loin si j’ose dire ; c’est notamment le sujet principal de Morphine(s), ) dont je redessine mentalement la symbolique des sports (c’est passionnant mais c’est un tout autre sujet , encore que , encore il y a un lien ténu pour chaque discipline avec le temps ). Même dans mes relectures pour publie, le rapport au temps, en l’occurrence au présent, est particulièrement prégnant, par exemple ce passage de Erased, sur lequel je travaille, un livre absolument fascinant d’Isabelle Pariente-Butterlin sur l’effacement sous toutes ses formes, qui paraîtra à paraitre fin mai :

050219, version 3 (9 mars 2019)

Comment peut-on, après avoir passé des semaines, des mois, à regretter son incapacité à vivre dans le présent, une fois immergé en plein dedans (le présent), vouloir à tout prix s’en extirper, s’enfuir ? On peut. La preuve. C’est très facile. C’est. Il suffit de se sentir comme emporté dans un genre de sable mouvant de l’existence, franchir le seuil d’une simple porte et se dire, ça y est, le temps s’est arrêté. Plus rien ne bouge, ne passe. Et c’est horrible comme situation même si, en définitive, selon le temps des montres, des méridiens, il ne s’est écoulé en tout et pour tout qu’une poignée de minutes. Je me comprends. Mais cette histoire de temps reviendra beaucoup, souvent, et de loin si j’ose dire ; c’est notamment le sujet principal de Morphine(s) dont je redessine mentalement la symbolique des sports (c’est passionnant). Même dans mes relectures pour publie, le rapport au temps, en l’occurrence au présent, est particulièrement prégnant, par exemple ce passage de Erased, sur lequel je travaille, un livre absolument fascinant d’Isabelle Pariente-Butterlin sur l’effacement sous toutes ses formes, à paraitre fin mai :

<blockquote>Nous ne croyons plus en la postérité. Nous ne croyons plus possible qu’on se souvienne de nous. Nous ne pensons pas que nous construisions bâtissons pour la postérité (ou peut-être suis-je seul à avoir complètement renoncé à me mesurer à ces ambitions que nous ne pouvons plus avoir, qui ne sont plus nôtres, auxquelles, tout de même, nous ne pouvons pas croire). Nous n’écrivons plus pour les siècles des siècles. Parce que les siècles nous effacent, et que nous perdrons dans les changements de technologies et dans l’immensité de ce monde où nous écrivons tous notre présence à la surface du monde, dans le registre d’internet. Internet est devenu l’immense registre de notre existence sociale.</blockquote>

050219, version 2 (13 février 2019)

Commentaires

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Autres articles



Livres


- -

- - - -

Projets Web


- -


-
Spip | PhpNet | Contact | Retour au sommaire | ISSN 2428-9590 |