Quelques notes sur Le fond du ciel, de Rodrigo Fresán #3


Résumé des épisodes précédents : #1 & #2.

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Je reprends plus en amont un passage clé que je n’ai pas cité. Il n’est pas tiré du Fond du ciel mais des Jardins de Kensington, puisqu’il a été indiqué comme hypothèse que le début du Fond du ciel remontait à la fin du livre précédent, plus précisément l’instant qui décrit la fin de la saga (fictive) des Jim Yang.

L’ultime et définitif volet de la série de Jim Yang s’intitule Jim Yang and The End of All Things. Dans ma tête, il est beaucoup plus long que Jim Yang and The Imaginary Friend. Il se déroule avec l’indolence d’une chose sans forme ni limites et se situe pendant les derniers jours de l’univers.
Dans Jim Yang and The End of All Things, Jim Yang est fatigué de sa vie aventureuse et de sa vaine odyssée. Il ne se rappelle même plus trop le but qu’il a poursuivi et n’a jamais atteint. Les doses successives et de plus en plus fortes de voyages incessants à travers les siècles lui pèsent comme le plus monstrueux des jet lags, comme un time lag qui lui a permis d’accéder jusqu’à l’idée même de temps. Jim Yang ne sait plus d’où il vient, quelle est son époque, quel âge il a, quelle heure il est ni combien de temps il a passé sur l’étrange bicyclette qui fait désormais partie de son corps.
Jim Yang pédale à toute vitesse, de toute la force de ses jambes dont la musculature est anormalement impressionnante. Toujours plus en avant. Le passé ne l’intéresse plus. Le passé, c’est du passé. À présent, il ne reste plus qu’une seule direction possible pour Jim Yang : atteindre la fin de toutes les choses, ce temps où il n’y aura de temps pour rien, songe-t-il. Pas de temps à gagner, pas de temps à perdre. Seul existera le soulagement qu’on éprouve à flotter sur une parfaite et inaltérable feuille blanche ou un écran sans électricité. Il suffira alors de prier pour que tout s’achève là, dans un jamais sans la moindre possibilité de... (à suivre...).
Rodrigo Fresán , Les jardins de Kensington, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.377

J’insiste car c’est comme ça que se propulse la fiction chez Rodrigo Fresán : d’un livre vers un autre, d’un univers au suivant. Il n’est pas question ici de « réécrire sans arrêt le même livre » mais d’un projet cohérent, une galaxie littéraire qui se digère elle-même en progressant plus en avant dans l’expansion. De cette façon tous les livres précédents de Fresán sont inclus dans les suivants comme une série de poupées russes (plus ou moins) interminable.

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Signalons au passage le rapprochement intéressant proposé par Antonio Werli du Fric-Frac Club entre Le fond du ciel et le CosmoZ de Claro, également paru ces dernières semaines. Exemple à l’appui, puisque le texte de Fresán singe bien Le magicien d’Oz, quelque part pendant la guerre d’Irak. Les freaks de Claro, eux, catapultés hors du Magicien d’Oz comme une tumeur hors de la bouche de l’écrivain, traversent un vingtième siècle plus lointain, mais tout aussi totalitaire.

« C’est là que nous allons, vers la Terre d’Emeraude.
Nous sommes des hommes de fer-blanc en manque de coeur.
Des épouvantails en manque de cerveau.
Des nains à la voix criarde et chantante.
Et Dorothy est restée à la maison, dans le noir et blanc. Ici il y a des couleurs, certes, mais c’est comme si elles n’existaient pas, comme si le soleil les avait délavées jusqu’à obtenir la propreté à la fois éblouissante et trouble du blanc et blanc.
Nous sommes des jeunes gars perdus dans un paysage horizontal traversé de tornades verticales. non, nous ne sommes pas à la recherche du Magicien d’Oz, qui vient à notre rencontre, tout puissant, immense, incommensurable.
Oz est grand.
Oz est plus grand qu’Allah et, contrairement au Magicien, il a de véritables pouvoirs.
Oz est le Démolisseur.
Et il n’aime rien tant que tester ses pouvoir sur nous.
Nous qui avons si peu de pouvoirs, nous qui sommes si faibles...
Il en est ainsi dans cette partie du monde. »
Rodrigo Fresán , Le fond du ciel, Seuil, trad : Isabelle Gugnon, P.177-178.

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Autre citation clé, cette fois hors texte, dans la partie Remerciements du livre, où l’auteur livre quelques unes de ces ficelles.

J’aime imaginer Le fond du ciel comme un ensemble de messages émis simultanément, une trame qui n’aspire qu’à être une suite de monuments merveilleux contemplés en même temps.
P.292

Quelques mots importants : simultanément, en même temps. C’est le coeur du coeur de l’écriture de Fresán : celui qui vise à l’abolition de toute chronologie. C’était déjà savamment orchestré dans les précédents, c’est désormais fonctionnel. Jamais avant ce livre n’avait régné (aussi bien) cet air de fin des temps, comme si l’écriture de Fresán était manipulée selon des « Temps sans temps » : commode, car c’est aussi le titre du roman référence d’Isaac, l’un des narrateurs du livre.

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Faudra un jour mettre un point final à cette chronique qui n’en est pas une. Et ça m’amuse d’imaginer qu’un visiteur du blog qui n’aurait pas lu ce livre (à supposer qu’il soit resté attentif jusque là !) s’en fasse une idée complètement étrangère à sa réalité propre : parce que même en 16 points éparpillés, même en ayant esquissé quelques pistes de réflexion possibles et d’analyse, je n’aurais pas pu saisir la réalité physique du texte : celle qui le figerait quelque part. Je pourrais continuer longtemps, je sais que saisir Le fond du ciel est impossible. Pour ça aussi que je continue à explorer ce texte. Pour ça qu’en deux lectures consécutives j’ai eu l’impression d’en avoir quinze simultanées. Si ce n’est plus.

La vérité est fractale. Elle tombe en morceaux et se disperse dans d’infinies directions. Alors comment l’atteindre...
P.37

Contrairement à Jim Yang, je me réserve la possibilité d’un (à suivre...).

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