080419


Parce qu’on est le nez collé sur la substance même de la douleur, quand elle survient, comme par exemple ici, on en vient à se dire des trucs comme je n’aurais pas dû regarder ce film hier soir, car c’est venu de là. Ou alors, variante, puisque j’ai voulu consacrer 2h30 de mon quota d’écran quotidien à ce film, il aurait fallu, avant ou après, économiser sur d’autres moments de même nature. Par exemple, quand je vais au cinéma, je m’arrange pour ne pas ouvrir mon ordinateur de l’après-midi. Ou bien encore : c’est ce nerf d’Arnold qui a tiqué quand tu t’es étiré hier, il vaudrait donc mieux s’abstenir. Et c’est un raisonnement biaisé en réalité. Ça, ce n’est pas s’attaquer à un système de causalités, c’est se perdre dans l’illusion de l’élément déclencheur. Or moi je crois que mon corps s’en remet massivement aux maux de têtes (et tous ses dérivés, troubles oculaires, migraines, etc.) pour exprimer quelque chose. C’est dans ce quelque chose qu’il faut creuser. Les éléments déclencheurs, eux, il y a bien longtemps que je les ai identifiés, et je ne peux me résoudre à simplement les éradiquer de ma vie car en réalité c’est un piège : pas d’écran quel qu’il soit, pas de migraine. Pas de soleil, pas de migraine. C’est un piège car c’est un cheminement qui te conduit à la non-vie, en réalité. C’est aussi une logique qui réclame toujours plus de toi, et on finit toujours par en arriver à la tautologie évoquée dans le Livre des peurs primaires au sujet de la décapitation : pas de tête, pas de migraine (et encore, il y a toujours les douleurs de désafférentation, on ne sait jamais). Alors quoi ? Jusqu’où je peux remonter dans le cycle implacable des causalités ? Et voilà sur quoi je butte. Si ces douleurs sont un symptôme, une nuée, un essaim, comment ou quoi combattre ce qui se cache derrière ? Qu’est-ce qui vient avant ? Je soupçonne l’un des collyres d’avoir atténué un peu la douleur (mais on ne va jamais bien loin en soupçonnant des collyres). Arrivé là où j’en suis, je n’arrive plus à me relire. Je veux dire, il semblerait que je détaille toute une série de stratégies non-médicamenteuses pour apaiser la douleur, comme par exemple dormir, manger des trucs avec de la vitamine B12, boire un maté corsé. On dirait que j’essaye de dire quelque chose, était-ce c’est comme siroter un oursin ou bien c’est comme un sérum de hérisson ? On ne saura pas. Et, au fond, ça n’a pas beaucoup d’importance. Je me suis mis dans de la glace pendant deux heures. La glace, c’est cosmétique : ça atténue la douleur quelques secondes, rarement plus, il faut donc la laisser coller à soi et déplacer le pain le long de la douleur (et c’est comme jouer à un casse-briques très lent en définitive, dont l’objectif serait d’empêcher la douleur de descendre sur l’œil et des fois, comme dans Space Invader, ben elle te tire dessus). Je préfère éviter les triptans à cause des effets secondaires sur l’œil. Je m’en tiens donc à d’autres molécules qui enrayent, mais enrayent moins, et moins vite et moins longtemps. Dans le fond, toutes ces stratégies ne font que couvrir la douleur, elles ne la coupent jamais à la racine. Où est la racine ? On en revient encore à cette histoire de causalité, et je dois avouer mon impuissance ici. Pendant longtemps, j’ai considéré qu’il valait mieux se sortir de ces douleurs par soi-même, ou bien les endurer tout entières, plutôt que de prendre le raccourci de la chimie (de la fiction) médicamenteuse. J’aimerais me défaire de ça. Me défaire aussi de la logique des chiffres. Performance. Ces chiffres, ce n’est pas moi. Ce n’est qu’une lecture possible de mon propre rapport à la douleur. Et c’est très différent. Tout comme le fait que je me retrouve maintenant à mener pas moins de six carnets différents, chacun pour un usage qui lui est propre, n’est pas un reflet de mon activité d’écriture, laquelle passe tout de même quasi exclusivement par des outils virtuels (nombreux espaces en ligne, traitement de texte, Ulysses...). Ce n’est pas faux pour autant : c’est une illustration possible, à un moment donné, de mon rapport à l’écriture. Mais au moment justement d’écrire ces quelques mots, je me suis redressé et j’ai dit : il faut que j’aille marcher un peu. La nuit tombait doucement. C’était le moment idéal. Il fait doux. Et arpenter très lentement des rues dans lesquelles je n’ai de ma vie jamais mis les pieds alors même qu’elles se trouvent à moins de 100 ou 200 mètres de chez moi tout en écoutant Three voices, c’est faire une expérience quasi mystique de la ville, je trouve. Par exemple, l’attention portée aux revêtements et aux inscriptions sur les murs. Aux lueurs qui filtrent via des stores (tirés). Aux devantures des magasins (fermées). Aux passants que l’on croise. À ce rat qui a traversé la rue soudainement, l’air très pressé lui-même, comme en chemin pour quelques courses ou quoi. Et là, dans un reflet, me voyant avancer comme ça, très absorbé par quelque chose absolument inconnue de moi-même, et réalisant que je ressemblais, physiquement et psychiquement, à mon père quelque part, je me suis dit : il y a pire à qui ressembler dans ce monde. Ça me va.

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080419, version 4 (11 mai 2019)

Parce qu’on est le nez collé sur la substance même de la douleur, quand elle survient, comme par exemple ici, on en vient à se dire des trucs comme je n’aurais pas dû regarder ce film hier soir, car c’est venu de là. Ou alors, variante, puisque j’ai voulu consacrer 2h30 de mon quota d’écran quotidien à ce film, il aurait fallu, avant ou après, économiser sur d’autres moments de même nature. Par exemple, quand je vais au cinéma, je m’arrange pour ne pas ouvrir mon ordinateur de l’après-midi. Ou bien encore : c’est ce nerf d’Arnold qui a tiqué quand tu t’es étiré hier, il vaudrait donc mieux s’abstenir. Et c’est un raisonnement biaisé en réalité. Ça, ce n’est pas s’attaquer à un système de causalités, c’est se perdre dans l’illusion de l’élément déclencheur. Or moi je crois que mon corps s’en remet massivement aux maux de têtes (et tous ses dérivés, troubles oculaires, migraines, etc.) pour exprimer quelque chose. C’est dans ce quelque chose qu’il faut creuser. Les éléments déclencheurs, eux, il y a bien longtemps que je les ai identifiés, et je ne peux me résoudre à simplement les éradiquer de ma vie car en réalité c’est un piège : pas d’écran quel qu’il soit, pas de migraine. Pas de soleil, pas de migraine. C’est un piège car c’est un cheminement qui te conduit à la non-vie, en réalité. C’est aussi une logique qui réclame toujours plus de toi, et on finit toujours par en arriver à la tautologie évoquée dans le Livre des peurs primaires au sujet de la décapitation : pas de tête, pas de migraine (et encore, il y a toujours les douleurs de désafférentation, on ne sait jamais). Alors quoi ? Jusqu’où je peux remonter dans le cycle implacable des causalités ? Et voilà sur quoi je butte. Si ces douleurs sont un symptôme, une nuée, un essaim, comment ou quoi combattre ce qui se cache derrière ? Qu’est-ce qui vient avant ? Je soupçonne l’un des collyres d’avoir atténué un peu la douleur (mais on ne va jamais bien loin en soupçonnant des collyres). Arrivé là où j’en suis, je n’arrive plus à me relire. Je veux dire, il semblerait que je détaille toute une série de stratégies non-médicamenteuses pour apaiser la douleur, comme par exemple dormir, manger des trucs avec de la vitamine B12, boire un maté corsé. On dirait que j’essaye de dire quelque chose, était-ce c’est comme siroter un oursin ou bien c’est comme un sérum de hérisson ? On ne saura pas. Et, au fond, ça n’a pas beaucoup d’importance. Je me suis mis dans de la glace pendant deux heures. La glace, c’est cosmétique : ça atténue la douleur quelques secondes, rarement plus, il faut donc la laisser coller à soi et déplacer le pain le long de la douleur (et c’est comme jouer à un casse-briques très lent en définitive, dont l’objectif serait d’empêcher la douleur de descendre sur l’œil et des fois, comme dans Space Invader, ben elle te tire dessus). Je préfère éviter les triptans à cause des effets secondaires sur l’œil. Je m’en tiens donc à d’autres molécules qui enrayent, mais enrayent moins, et moins vite et moins longtemps. Dans le fond, toutes ces stratégies ne font que couvrir la douleur, elles ne la coupent jamais à la racine. Où est la racine ? On en revient encore à cette histoire de causalité, et je dois avouer mon impuissance ici. Pendant longtemps, j’ai considéré qu’il valait mieux se sortir de ces douleurs par soi-même, ou bien les endurer tout entières, plutôt que de prendre le raccourci de la chimie (de la fiction) médicamenteuse. J’aimerais me défaire de ça. Me défaire aussi de la logique des chiffres. Performance. Ces chiffres, ce n’est pas moi. Ce n’est qu’une lecture possible de mon propre rapport à la douleur. Et c’est très différent. Tout comme le fait que je me retrouve maintenant à mener pas moins de six carnets différents, chacun pour un usage qui lui est propre, n’est pas un reflet de mon activité d’écriture, laquelle passe tout de même quasi exclusivement par des outils virtuels (nombreux espaces en ligne, traitement de texte, Ulysses...). Ce n’est pas faux pour autant : c’est une illustration possible, à un moment donné, de mon rapport à l’écriture. Mais au moment justement d’écrire ces quelques mots, je me suis redressé et j’ai dit : il faut que j’aille marcher un peu. La nuit tombait doucement. C’était le moment idéal. Il fait doux. Et arpenter très lentement des rues dans lesquelles je n’ai de ma vie jamais mis les pieds alors même qu’elles se trouvent à moins de 100 ou 200 mètres de chez moi tout en écoutant Three voices, c’est faire une expérience quasi mystique de la ville, je trouve. Par exemple, l’attention portée aux revêtements et aux inscriptions sur les murs. Aux lueurs qui filtrent via des stores (tirés). Aux devantures des magasins (fermées). Aux passants que l’on croise. À ce rat qui a traversé la rue soudainement, l’air très pressé lui-même, comme en chemin pour quelques courses ou quoi. Et là, dans un reflet, me voyant avancer comme ça cela , très absorbé par quelque chose absolument inconnue de moi-même, et réalisant que je ressemblais, physiquement et psychiquement, à mon père quelque part, je me suis ditcela : il y a pire à qui ressembler dans ce monde. Ça me va.

080419, version 3 (10 mai 2019)

Migraine, Livre des peurs primaires, Paris, Père, Morton Feldman
Parce qu’on est le nez collé sur la substance même de la douleur, quand elle survient, comme par exemple ici, on en vient à se dire des trucs comme je n’aurais pas dû regarder ce film hier soir, car c’est venu de là. Ou alors, variante, puisque j’ai voulu consacrer 2h30 de mon quota d’écran quotidien à ce film, il aurait fallu, avant ou après, économiser sur d’autres moments de même nature. Par exemple, quand je vais au cinéma, je m’arrange pour ne pas ouvrir mon ordinateur de l’après-midi. Ou bien encore : c’est ce nerf d’Arnold qui a tiqué quand tu t’es étiré hier, il vaudrait donc mieux s’abstenir. Et c’est un raisonnement biaisé en réalité. Ça, ce n’est pas s’attaquer à un système de causalités, c’est se perdre dans l’illusion de l’élément déclencheur. Or moi je crois que mon corps s’en remet massivement aux maux de têtes (et tous ses dérivés, troubles oculaires, migraines, etc.) pour exprimer quelque chose. C’est dans ce quelque chose qu’il faut creuser. Les éléments déclencheurs, eux, il y a bien longtemps que je les ai identifiés, et je ne peux me résoudre à simplement les éradiquer de ma vie car en réalité c’est un piège : pas d’écran quel qu’il soit, pas de migraine. Pas de soleil, pas de migraine. C’est un piège car c’est un cheminement qui te conduit à la non-vie, en réalité. C’est aussi une logique qui réclame toujours plus de toi, et on finit toujours par en arriver à la tautologie évoquée dans le Livre des peurs primaires au sujet de la décapitation : pas de tête, pas de migraine (et encore, il y a toujours les douleurs de désafférentation, on ne sait jamais). Alors quoi ? Jusqu’où je peux remonter dans le cycle implacable des causalités ? Et voilà sur quoi je butte. Si ces douleurs sont un symptôme, une nuée, un essaim, comment ou quoi combattre ce qui se cache derrière ? Qu’est-ce qui vient avant ? Je soupçonne l’un des collyres d’avoir atténué un peu la douleur (mais on ne va jamais bien loin en soupçonnant des collyres). Arrivé là où j’en suis, je n’arrive plus à me relire. Je veux dire, il semblerait que je détaille toute une série de stratégies non-médicamenteuses pour apaiser la douleur, comme par exemple dormir, manger des trucs avec de la vitamine B12, boire un maté corsé. On dirait que j’essaye de dire quelque chose, était-ce c’est comme siroter un oursin ou bien c’est comme un sérum de hérisson ? On ne saura pas. Et, au fond, ça n’a pas beaucoup d’importance. Je me suis mis dans de la glace pendant deux heures. La glace, c’est cosmétique : ça atténue la douleur quelques secondes, rarement plus, il faut donc la laisser coller à soi et déplacer le pain le long de la douleur (et c’est comme jouer à un casse-briques très lent en définitive, dont l’objectif serait d’empêcher la douleur de descendre sur l’œil et des fois, comme dans Space Invader, ben elle te tire dessus). Je préfère éviter les triptans à cause des effets secondaires sur l’œil. Je m’en tiens donc à d’autres molécules qui enrayent, mais enrayent moins, et moins vite et moins longtemps. Dans le fond, toutes ces stratégies ne font que couvrir la douleur, elles ne la coupent jamais à la racine. Où est la racine ? On en revient encore à cette histoire de causalité, et je dois avouer mon impuissance ici. Pendant longtemps, j’ai considéré qu’il valait mieux se sortir de ces douleurs par soi-même, ou bien les endurer tout entières, plutôt que de prendre le raccourci de la chimie (de la fiction) médicamenteuse. J’aimerais me défaire de ça. Me défaire aussi de la logique des chiffres. Performance. Ces chiffres, ce n’est pas moi. Ce n’est qu’une lecture possible de mon propre rapport à la douleur. Et c’est très différent. Tout comme le fait que je me retrouve maintenant à mener pas moins de six carnets différents, chacun pour un usage qui lui est propre, n’est pas un reflet de mon activité d’écriture, laquelle passe tout de même quasi exclusivement par des outils virtuels (nombreux espaces en ligne, traitement de texte, Ulysses...). Ce n’est pas faux pour autant : c’est une illustration possible, à un moment donné, de mon rapport à l’écriture. Mais au moment justement d’écrire ces quelques mots, je me suis redressé et j’ai dit : il faut que j’aille marcher un peu. La nuit tombait doucement. C’était le moment idéal. Il fait doux. Et arpenter très lentement des rues dans lesquelles je n’ai de ma vie jamais mis les pieds alors même qu’elles se trouvent à moins de 100 ou 200 mètres de chez moi tout en écoutant Three voices, c’est faire une expérience quasi mystique de la ville, je trouve. Par exemple, l’attention portée aux revêtements et aux inscriptions sur les murs. Aux lueurs qui filtrent via des stores (tirés). Aux devantures des magasins (fermées). Aux passants que l’on croise. À ce rat qui a traversé la rue soudainement, l’air très pressé lui-même, comme en chemin pour quelques courses ou quoi. Et là, dans un reflet, me voyant avancer comme cela, très absorbé par quelque chose absolument inconnue de moi-même, et réalisant que je ressemblais, physiquement et psychiquement, à mon père quelque part, je me suis dit cela : il y a pire à qui ressembler dans ce monde. Ça me va.
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080419, version 2 (9 avril 2019)

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