280419


Le temps qu’on met à entrer dans un livre est parfois si ample, proportionnellement au texte entier, que derrière, une fois que c’est fait, je veux dire quand on y est, quand on prend pleinement la mesure du langage qu’il construit, de la pensée qu’il développe, des métaphores qu’il file, en sortir ne prend rien qu’une fraction de seconde, et cette fraction de seconde est ce qui reste, ce dont on se souviendra par la suite, comme un point fixe dans le temps comme dirait l’autre. Il se trouve que ce point fixe dans le temps est précisément l’objet d’Amuleto, qui est un écho d’une toute petite partie des Détectives sauvages, en cela qu’il réécrit la scène fondatrice de la vie de Cesàrea Tinajero, qui ici ne s’appelle pas Cesàrea Tinajero mais Auxilio Lacouture. Cette scène, alors qu’on suit linéairement une partie de sa vie, on se cesse d’y revenir comme si elle n’était plus dissociable de la personne que nous sommes (nous personnage, nous lecteur), à savoir le moment où l’armée est entrée dans l’université et qu’elle, Auxilio Lacouture, Cesàrea Tinajero, peu importe, s’est cachée dans les toilettes des femmes (et les heures, les jours même, qu’elle vivra là, littéralement terrée). C’est un texte d’une profonde humanité, je crois que c’est comme ça que l’écrivent les recensions critiques qui recopient le communiqué de l’éditeur, que des personnages comme Arturo Belano et Ernesto San Epifanio, traversent, comme on dit d’un souvenir qu’on ne fait que le traverser, par exemple cette histoire d’université et de toilettes des femmes, mais aussi, me concernant, un verre que j’avais pris une fois avec un écrivain qui me parle de quelqu’un, un personnage de fiction, comme s’il était réel, du moins c’est ce que j’ai compris moi au moment des faits, et dont je passe mon temps à me souvenir, un peu interloqué, ça vient de me revenir encore, précisément à cause de ce point fixe dans le temps. Dans ma vie personnelle et intime, y a-t-il comme ça un point fixe dans ma timeline vers quoi les marées de la vie intérieure ne cessent de me ramener ? Quelque chose, quelque part, vers quoi toutes mes lignes de vie convergeraient ?

Et alors je rougis comme une tomate et je dis excusez-moi, je ne sais pas ce que je raconte, et je dis, est-ce que je peux fumer ? et je cherche dans mes poches mon paquet de Delicados, mais je ne le trouve pas, et je dis : vous avez une cigarette ? et Remedios Varo, qui est debout, tournant le dos à un tableau couvert d’une vieille jupe (mais une vieille jupe, je me dis, qui avait dû appartenir à une géante), dit qu’elle ne fume plus, que ses poumons sont fragiles maintenant, quoiqu’elle n’ait pas l’air de quelqu’un qui a les poumons en mauvais état, elle n’a même pas l’allure de quelqu’un qui aurait vu quelque chose de mauvais, même si je sais qu’elle a vu bien des choses mauvaises, la montée du diable, l’interminable défilé des termites dans l’Arbre de Vie, la lutte entre les Lumières et l’Ombre ou l’Empire ou le Royaume de l’Ordre, que de toutes ces manières on peut et on doit nommer la tache irrationnelle qui prétend nous transformer en bêtes ou en robots et qui lutte contre les Lumières depuis le début des temps (une conjecture à moi qu’aucun philosophe n’approuverait), je suis convaincue qu’elle a vu des choses que bien peu de femmes savent qu’elles ont vues, et qu’elle voit maintenant sa propre mort à une date précise inférieure à douze mois, et je suis certaine qu’il y a quelqu’un dans la maison qui fume et qui ne tient pas à être surpris par moi, ce qui me fait penser que, qui que ce soit, c’est quelqu’un que je connais.

Roberto Bolaño, Amuleto, Les Allusifs, traduction Émile et Nicole Martel

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280419, version 7 (29 mai 2019)

Roberto Bolaño, Temps
jpg/img_20190408_205228_072.jpg
Le temps qu’on met à entrer dans un livre est parfois si ample, proportionnellement au texte entier, que derrière, une fois que c’est fait, je veux dire quand on y est, quand on prend pleinement la mesure du langage qu’il construit, de la pensée qu’il développe, des métaphores qu’il file, en sortir ne prend rien de moins qu’une fraction de seconde, et cette fraction de seconde est ce qui reste, ce dont on se souviendra par la suite, comme un point fixe dans le temps comme dirait [l’autre->https://fr l’autre .wikipedia.org/wiki/Dixième_Docteur]. Il se trouve que ce point fixe dans le temps est précisément l’objet d’Amuleto, qui est une préfiguration des Détectives sauvages (ou un écho ? Il se trouve que ce point fixe dans le temps est précisément l’objet d’Amuleto , qui est un écho d’une toute petite partie des Détectives sauvages , vérifier ), en cela qu’il réécrit avant qu’elle ne soit inventée la scène fondatrice de la vie de Cesàrea Tinajero, qui ici ne s’appelle pas Cesàrea Tinajero mais Auxilio Lacouture. ( encore , vérifier ). Cette scène, alors qu’on suit linéairement une partie de sa vie, on se cesse d’y revenir comme si elle n’était plus dissociable de la personne que nous sommes (nous personnage, nous lecteur), à savoir le moment au cours duquel l’armée est entrée dans l’université et qu’elle, Auxilio Lacouture, Cesàrea Tinajero, peu importe, s’est cachée dans les toilettes des femmes (et les heures, les jours même, qu’elle vivra là, littéralement terrée). C’est un texte d’une profonde humanité, je crois que c’est comme ça que l’écrivent les recensions critiques qui recopient le communiqué de l’éditeur, que des personnages comme Arturo Belano et Ernesto San Epifanio, traversent, comme on dit d’un souvenir qu’on ne fait que le traverser, par exemple cette histoire d’université et de toilettes des femmes, mais aussi, me concernant, un verre que j’avais pris une fois avec un écrivain qui me parle de quelqu’un, un personnage de fiction, comme s’il était réel, du moins c’est ce que j’ai compris moi au moment des faits, et dont je passe mon temps à me souvenir, un peu interloqué, ça vient de me revenir encore, précisément à cause de ce point fixe dans le temps. Dans ma vie personnelle et intime, y a-t-il comme ça un point fixe dans ma timeline vers quoi les marées de la vie intérieure ne cessent de me ramener ? Quelque chose, quelque part, vers quoi toutes mes lignes de vie convergeraient ?

280419, version 6 (29 mai 2019)

<blockquote>

Et alors je rougis comme une tomate et je dis excusez-moi, je ne sais pas ce que je raconte, et je dis, est-ce que je peux fumer ? et je cherche dans mes poches mon paquet de Delicados, mais je ne le trouve pas, et je dis : vous avez une cigarette ? et Remedios Varo, qui est debout, tournant le dos à un tableau couvert d’une vieille jupe (mais une vieille jupe, je me dis, qui avait dû appartenir à une géante), dit qu’elle ne fume plus, que ses poumons sont fragiles maintenant, quoiqu’elle n’ait pas l’air de quelqu’un qui a les poumons en mauvais état, elle n’a même pas l’allure de quelqu’un qui aurait vu quelque chose de mauvais, même si je sais qu’elle a vu bien des choses mauvaises, la montée du diable, l’interminable défilé des termites dans l’Arbre de Vie, la lutte entre les Lumières et l’Ombre ou l’Empire ou le Royaume de l’Ordre, que de toutes ces manières on peut et on doit nommer la tache irrationnelle qui prétend nous transformer en bêtes ou en robots et qui lutte contre les Lumières depuis le début des temps (une conjecture à moi qu’aucun philosophe n’approuverait), je suis convaincue qu’elle a vu des choses que bien peu de femmes savent qu’elles ont vues, et qu’elle voit maintenant sa propre mort à une date précise inférieure à douze mois, et je suis certaine qu’il y a quelqu’un dans la maison qui fume et qui ne tient pas à être surpris par moi, ce qui me fait penser que, qui que ce soit, c’est quelqu’un que je connais.

Roberto Bolaño , Amuleto , Les Allusifs , traduction Émile et Nicole Martel extrait Amuleto termites

280419, version 5 (29 mai 2019)

Le temps qu’on met à entrer dans un livre , parfois il est parfois si ample, proportionnellement au texte entier, que derrière, une fois que c’est fait, je veux dire quand on y est, quand on prend pleinement la mesure du langage qu’il construit, de la pensée qu’il développe cimente , des métaphores qu’il file, en sortir ne prend rien de moins qu’une fraction de seconde, et cette fraction de seconde est ce qui reste, ce dont on se souviendra par la suite, comme un point fixe dans le temps comme dirait l’autre. Il se trouve que ce point fixe dans le temps est précisément l’objet d’Amuleto , d’Amuleto , qui est une préfiguration des Détectives sauvages (ou un écho ? vérifier), en cela qu’il réécrit avant qu’elle ne soit inventée la scène fondatrice de la vie de Cesàrea Tinajero, qui ici ne s’appelle pas Cesàrea Tinajero mais Auxilio Lacouture (là encore, vérifier). Cette scène, alors qu’on suit linéairement une partie de sa vie, on se cesse d’y revenir comme si elle n’était plus dissociable de la personne que nous sommes (nous personnage, nous lecteur), à savoir le moment au cours duquel l’armée est entrée dans l’université et qu’elle, Auxilio Lacouture, Cesàrea Tinajero, peu importe, s’est cachée dans les toilettes des femmes (et les heures, les jours même, qu’elle vivra là, littéralement terrée). C’est un texte d’une profonde humanité, je crois que c’est comme ça que l’écrivent les recensions critiques qui recopient le communiqué de l’éditeur, que des personnages comme Arturo Belano et Ernesto San Epifanio, traversent, comme on dit d’un souvenir qu’on ne fait que le traverser, par exemple cette histoire d’université et de toilettes des femmes, mais aussi, me concernant, un verre que j’avais pris une fois avec un écrivain qui me parle de quelqu’un, un personnage de fiction, comme s’il était réel, du moins c’est ce que j’ai compris moi au moment des faits, et dont je passe mon temps à me souvenir, un peu interloqué, ça vient de me revenir encore, précisément à cause de ce point fixe dans le temps. Dans ma vie personnelle et intime, y a-t-il comme ça un point fixe dans ma timeline vers quoi les marées de la vie intérieure ne cessent de me ramener ? Quelque chose, quelque part, vers quoi toutes mes lignes de vie convergeraient ?

280419, version 4 (28 mai 2019)

Le temps qu’on met à entrer dans un livre, parfois il est si ample, proportionnellement au texte entier, que derrière, une fois que c’est fait, je veux dire quand on y est, quand on prend pleinement la mesure du langage qu’il construit, de la pensée qu’il cimente, des métaphores qu’il file, en sortir ne prend rien de moins qu’une fraction de seconde, et cette fraction de seconde est ce qui reste, ce dont on se souviendra par la suite, comme un point fixe dans le temps comme dirait l’autre. Il se trouve que ce point fixe dans le temps est précisément l’objet d’Amuleto, qui est une préfiguration des Détectives sauvages (ou un écho ? vérifier), en cela qu’il réécrit avant qu’elle ne soit inventée la scène fondatrice de la vie de Cesàrea Tinajero, qui ici ne s’appelle pas Cesàrea Tinajero mais Auxilio Lacouture (là encore, vérifier). Cette scène, alors qu’on suit linéairement une partie de sa vie, on se cesse d’y revenir comme si elle n’était plus dissociable de la personne que nous sommes (nous personnage, nous lecteur), à savoir le moment au cours duquel l’armée est entrée dans l’université et qu’elle, Auxilio Lacouture, Cesàrea Tinajero, peu importe, s’est cachée dans les toilettes des femmes ( et les heures , les jours même , qu’elle vivra , littéralement terrée ). de ladite université . C’est un texte d’une profonde humanité, je crois que c’est comme ça que l’écrivent qu’on dit dans les recensions critiques qui recopient le communiqué de l’éditeur, que des personnages comme Arturo Belano et Ernesto San Epifanio, traversent, comme on dit d’un souvenir qu’on ne fait que le traverser, par exemple cette histoire d’université et de toilettes des femmes, mais aussi, me concernant, un verre que j’avais pris une fois avec un écrivain qui me parle de quelqu’un, un personnage de fiction, comme s’il était réel, du moins c’est ce que j’ai compris moi au moment des faits, et dont je passe mon temps à me souvenir, un peu interloqué, ça vient de me revenir encore, précisément à cause de ce point fixe dans le temps. Dans ma vie personnelle et intime, y a-t-il comme ça un point fixe dans ma timeline vers quoi les marées de la vie intérieure ne cessent de me ramener ? Quelque chose, quelque part, vers quoi toutes mes lignes de vie convergeraient ? Cogiter là-dessus.

280419, version 3 (23 mai 2019)

extrait Amuleto termites

Le temps qu’on met à entrer dans un livre, parfois il est si ample, proportionnellement au texte entier, que derrière, une fois que c’est fait, je veux dire quand on y est, quand on prend pleinement la mesure du langage qu’il construit, de la pensée qu’il cimente, des métaphores qu’il file, en sortir ne prend rien de moins qu’une fraction de seconde, et cette fraction de seconde est ce qui reste, ce dont on se souviendra par la suite, comme un point fixe dans le temps comme dirait l’autre. Il se trouve que ce point fixe dans le temps est précisément l’objet d’Amuleto, qui est une préfiguration des Détectives sauvages (ou un écho ? vérifier), en cela qu’il réécrit avant qu’elle ne soit inventée la scène fondatrice de la vie de Cesàrea Tinajero, qui ici ne s’appelle pas Cesàrea Tinajero mais Auxilio Lacouture (là encore, vérifier). Cette scène, alors qu’on suit linéairement une partie de sa vie, on se cesse d’y revenir comme si elle n’était plus dissociable de la personne que nous sommes (nous personnage, nous lecteur), à savoir le moment au cours duquel l’armée est entrée dans l’université et qu’elle, Auxilio Lacouture, Cesàrea Tinajero, peu importe, s’est cachée dans les toilettes des femmes de ladite université. C’est un texte d’une profonde humanité, je crois que c’est comme ça qu’on dit dans les recensions critiques qui recopient le communiqué de l’éditeur, que des personnages comme Arturo Belano et Ernesto San Epifanio, traversent, comme on dit d’un souvenir qu’on ne fait que le traverser, par exemple cette histoire d’université et de toilettes des femmes, mais aussi, me concernant, un verre que j’avais pris une fois avec un écrivain qui me parle de quelqu’un, un personnage de fiction, comme s’il était réel, du moins c’est ce que j’ai compris moi au moment des faits, et dont je passe mon temps à me souvenir, un peu interloqué, ça vient de me revenir encore, précisément à cause de ce point fixe dans le temps. Dans ma vie personnelle et intime, y a-t-il comme ça un point fixe dans ma timeline vers quoi les marées de la vie intérieure ne cessent de me ramener ? Quelque chose, quelque part, vers quoi toutes mes lignes de vie convergeraient ? Cogiter là-dessus.

280419, version 2 (28 avril 2019)

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