H. m’apprend qu’il existe un Saint-Thégonnec quelque part et il y a un écart de quinze degrés entre l’extérieur et l’intérieur de cette pharmacie. D’ordinaire, je n’y mets jamais les pieds car ils n’ont jamais rien (or donc pour savoir ça il faut un jour y avoir mis les pieds et ma phrase est conséquemment fausse). Et dans la brochette de trois pharmaciens derrière leur comptoir, tous debout (pourquoi ? qui a décrété ça, qu’ils devraient passer leur vie professionnelle debout ?), je choisis instinctivement celui qui ressemble le plus à Oli de Big Flo et Oli (à moins que ce soit le contraire ? j’ai dû vérifier pour m’assurer que c’était bien ça), ce qui est en soi une qualité dans la vie que j’attends rarement chez un pharmacien. Et ce pharmacien a eu l’air perturbé par le fait que le Zithromax que je voulais n’était pas pour une personne mais pour une bête, en l’occurrence Poulpir. Il a marqué un temps d’arrêt. Et puis il n’arrêtait pas d’y revenir. Je crois qu’en fait c’était la première fois qu’il devait rentrer dans l’ordinateur un médicament pour quelqu’un qui n’était pas quelqu’un mais quelque chose, enfin non, précisément pas quelque chose mais, donc, depuis que la loi l’a reconnu ainsi, un être sensible. Finalement, tout s’est bien passé, j’ai pu avoir mon Zithromax, qui est plutôt non pas le nom qu’on donnerait à un méchant dans une série de SF un peu cheap, comme on pourrait le croire, mais un truc qui sert en réalité à combattre l’infection de l’otite, et c’est vrai que les lapins ont souvent tendance à interloquer les gens, quand ils ne leur font tout simplement pas peur, comme ce type venu installer la fibre une fois. Mais là, devant celui qui ne s’appelait en réalité ni Oli, ni Poulpir, ni Thégonnec, ni Zithromax, je réalise qu’il y aurait une façon très simple d’opérer une drastique sélection dans Eff. Il suffirait de relire le tout hors écran et de recopier à la main les mots que j’entends sauver. À la main ! On serait dans un tweet, ce serait le moment choisi pour intégrer le smiley Le cri de Munch (et on peut dire que la communauté des smileys a trouvé son chef d’œuvre dans celui-là). Mais on n’est pas dans un tweet. Entre hier et aujourd’hui, j’ai sauvé 3199 mots sur 5557. Moins d’un sur deux, quoi. Mais ça ne fait rien. Il y a des trucs très forts. Maladroits mais, oui, forts. C’est quelque chose. Mais j’ai besoin de sortir pour que ce quelque chose retombe. Ou se déploie, je sais pas. Or moi, je ne prends jamais la rue de Charenton dans cette direction d’ordinaire. Pour quoi faire ? Il n’y a pas de fromager ou de boulangerie sympa de ce côté. À la place, il y a le Technicentre Sud-Est Européen et c’est le genre d’endroit où je me dirais, d’ordinaire, que derrière ce mur on s’attendrait à voir la mer. Mais là non. Je ne sais pas si ça à voir avec la canicule qui sévit depuis lundi, à la pollution qui est palpable à l’œil nu et au goût, ou au fait que j’écoute présentement Hildur Guðnadóttir, mais j’ai surtout l’impression que là, derrière ce mur, à la place du Technicentre Sud-Est Européen, donc, c’est la fin du monde. Même que si tu regardes à un endroit précis, à un moment donné, dans le soleil fondu tellement qu’il a crevé, comme un œuf pourrait-on dire, on peut voir ce qui reste de la tour Eiffel. C’est soudain. Ça ne dure pas. Puis, en continuant un peu, après m’être dit que j’étais le genre de mec à sourire plus volontiers aux chiens qu’aux gens, voilà le boulevard Poniatowski, que d’habitude moi je traverse beaucoup plus bas, du côté de la porte Doré, et je me dis ah oui, c’est donc ici qu’Ivan regarde passer les trains. Et dire que c’est à moins de quinze minutes à pied de chez moi et que je n’avais jamais vu ça... Ça ressemble à ces scènes dans Solaris ou Akira, un avant-goût du futur. Sur le pont, des foules de gens de tout horizon traversent pour s’éloigner de Paris. Ça ne s’arrête jamais. Sauf que contrairement à ce que je m’imaginais, de ce côté on ne sort pas de Paris, on s’y enfonce. C’est Bercy. Derrière moi, une voie désaffectée sur quoi des gens ont construit (ou détruit) des genres de bidonvilles et je comprends alors où je suis (et non plus quand).


vendredi 26 juillet 2019 - mercredi 24 avril 2024




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Guillaume Vissac est né dans la Loire un peu après Tchernobyl. Éditeur pour publie.net entre 2015 et 2022, fondateur en 2023 du laboratoire d’édition Bakélite, il mène également ses propres chantiers d’écriture et de traduction, principalement en ligne (mais pas que).

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