Guerre aux humains


par Wu Ming 2

Il y a un problème avec les romans qui se subdivisent en plusieurs points de focalisation divergents : lorsque tous les pans du récit ne se valent pas, l’équilibre de l’édifice menace de s’effondrer à chaque chapitre. Du coup, comme ici dans Guerre aux humains, on n’abordera pas de la même façon toutes les zones du récit. On sent, par exemple, que la partie centrée sur l’anonyme cavernicole (celui qui signe je soussigné), du fait précisément de la narration à la première personne, est beaucoup plus incarnée. On se demande, à force, si le récit n’aurait pas pu s’en tenir à lui. Le syndrôme, moteur dans la lecture, je veux rester avec Frodon et Sam, ils sont plus intéressants puis en fait je préfère Merry et Pippin, vivement qu’on revienne à eux ne fonctionne que si les différentes parties du récit sont au même niveau, et ce n’est pas le cas ici. Et je crois que le problème avec Wu Ming (dont le phénomène est quand même fascinant : collectif anonyme qui opère autant en solo, comme ici, qu’en communauté), c’est probablement que je ne lis que les livres d’un seul de leurs membres, et pas les livres en commun. Or, mettre le monde en commun est précisément l’une des énergies directrices du roman.

« Si j’étais la planète, je préférerais mourir en paix, plutôt que de me faire sauver par qui que ce soit », dit l’un des personnages. Guerre aux humains prend le contre-pied des récits (plus ou moins dystopiques) de l’effondrement des civilisations humaines et instaure un genre de jeu un peu noir, à peine pulp, un peu grotesque, qui guide la lecture vers une profusion de signes. La piste que l’on choisira ici de suivre est celle d’un rétrécissement du monde (« Que signifie "chez soi", quand le voyage le plus long pour y retourner dure au maximum vingt-quatre heures ? Je rentre chez moi ou j’y suis déjà ? »), pronée à un autre degré de lecture par le personnage du cavernicole (fuir la civilisation, vivre de rien dans les bois, habiter une caverne). Il y a des intuitions temporelles dans ce roman qui sont belles, moins dans les phases de récit dans le récit (invoquant un genre de roman de SF sans doute volontairement naze au cours duquel se révèle une origine de la vie terrestre aliénéogènobiblique) que dans la scène de ruines d’une église, qui voit se succéder en son périmètre diverses communautés de squatteurs, dont la dernière en date se conjugue à la kétamine. Comme si le monde du sauvage n’était bon qu’à être comme ici détourné et réinvesti dans les corps humains qui s’en vont vivre près d’eux.

Les chevaux n’étaient pas un problème. (...) Les harnachements n’étaient pas mal. Cuir de l’épaisseur d’un doigt et couleurs éclatantes. Une touche décorative à l’ensemble. Il paraît que Giando les avait eus sous le comptoir. En échange : doses de kétamine, anesthésiant pour chevaux avec effets dissociatifs, très apprécié d’un huissier de vingt ans. Inutile de dire que le précieux médicament provenait des réserves d’un certain vétérinaire. Cuit dans le four domestique pour obtenir des cristaux, réduit en poudre dans un moulin à gros sel, coupé d’éphédrine. Prêt à être sniffé en lignes de quelques centimètres et à précipiter quiconque au fond du magique K-hole.

Guerre aux humains, Wu Ming 2, Éditions Métailié, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, 360 pages, 20€.

*

La lecture appelant la lecture, c’est à un texte de celui qui, il y a quelques années, m’a fait découvrir Wu Ming (par le truchement de Général Instin), à savoir Benoît Vincent, que je repense aujourd’hui, en terminant Guerre aux humains (et le sujet qui s’en dégage : le territoire, ne plus l’habiter mais le vivre).

Nous devrions continuer, étant donné que chaque jour est un progrès face au jour précédent. Il n’y a pas de raison de changer une équipe qui gagne. Jésus, l’inconscient, le capital. Le grand soir. La fin de l’histoire. L’arrivée des aliens.

Le réchauffement climatique s’annonce toujours plus dramatique, et ses conséquences toujours plus catastrophiques ; la biodiversité est menacée au point qu’une espèce sur deux aura disparu en 2050 ; les énergies fossiles s’amenuisant, nous poursuivons notre virile conquête du nucléaire ; les maladies médiévales refont surface ; près de dix millions de personnes (14%) en France vivent sous le seuil de pauvreté (977€, soit 60% du salaire médian) ; les salaires n’ont jamais été aussi bas, ni les richesses si mal partagées ; les tensions ethniques, communautaristes, voire religieuses n’ont jamais été si aiguës ; nos enfants sont nourris des cancers de demain, et cette maladie n’a cessé de progresser.

Tous les acquis sociaux du passé, et notamment ceux établis par le Conseil National de la Résistance, sont abattus les uns après les autres. Mais nous, nous agissons. Nous agissons local (pour un changement global). Nous agissons local depuis vingt ans, allez, au bas mot. Et tout s’est aggravé.

Nous sommes la première génération qui vivra moins longtemps que la précédente, pour des raisons naturelles. La première depuis la nuit des temps.

Alors tu vois, moi je pense que nous sommes fautifs. Tous. Je pense qu’on a tous laissé faire. Chacun à notre manière. Chacun selon nos influences ou nos aptitudes. Oui. Mais chacun, et tout le monde. [1]

*
Je vais chercher un coin tranquille, quitte à rouler vingt-trente kilomètres. Je me glisserai dans un layon de chasse. Je sentirai vibrer le bouillante vie nocturne, figée par mes phares l’espace d’un instant, puis je tomberai dans le sommeil, cerclé de bestioles aux dents longues, aux yeux injectés de sang. Et je me dirai Il y a encore de la vie sur cette planète. [2]

<  - 

Partager

Révisions

4 révisions

Guerre aux humains, version 5 (20 novembre 2019)

Il y a un problème avec les romans qui se subdivisent en plusieurs points de focalisation divergents : lorsque tous les pans du récit ne se valent pas, tout l’équilibre de l’édifice menace de s’effondrer à chaque chapitre. C’est le cas dans Guerre aux humains. Du coup , comme ici dans Guerre aux humains , on On n’abordera pas de la même façon toutes les zones du récit. On sent, par exemple, que la partie centrée sur l’anonyme cavernicole (celui qui signe je soussigné), du fait précisément de la narration à la première personne, est beaucoup plus incarnée. On se demande, à force, si le récit n’aurait pas pu s’en tenir à lui. Le syndrôme, moteur dans la lecture, je veux rester avec [Frodon->https://fr.wikipedia.org/wiki/Frodon_Sacquet] et [Sam->https://fr.wikipedia.org/wiki/Samsagace_Gamegie], ils sont plus intéressants puis en fait je préfère [Merry->https://fr.wikipedia.org/wiki/Meriadoc_Brandebouc] et [Pippin->https://fr.wikipedia.org/wiki/Peregrin_Touque]Le syndrôme , moteur dans la lecture , je veux rester avec Frodon et Sam , ils sont plus intéressants puis en fait je préfère Mery et Pipin , vivement qu’on revienne à eux ne fonctionne que si les différentes parties du récit sont au même niveau, et ce n’est pas le cas ici. Et je crois que le problème avec Le phénomène Wu Ming ( dont le phénomène est quand même fascinant : collectif anonyme qui opère autant en solo, comme ( ici, donc Wu Ming 2 ) qu’en communauté), c’est probablement que je ne lis que les livres d’un seul de leurs membres , et pas les livres en commun . Or, mettre le monde en commun est précisément l’une des énergies directrices du roman.Le problème, c’est probablement que je ne lis que les livres solo, et pas les livres en commun.
J.R.R. Tolkien, Benoit Vincent, Postapocalypse, Wu Ming

Guerre aux humains, version 4 (20 novembre 2019)

Guerre aux humains, version 3 (19 novembre 2019)

Il y a un problème avec les romans qui se subdivisent en plusieurs points de focalisation divergents : lorsque tous les pans du récit ne se valent pas, tout l’équilibre de l’édifice menace de s’effondrer à chaque chapitre. C’est le cas dans Guerre aux humains. On n’abordera pas de la même façon toutes les zones du récit. On sent, par exemple, que la partie centrée sur l’anonyme cavernicole (qui signe je soussigné), du fait précisément de la narration à la première personne, est beaucoup plus incarnée. On se demande, à force, si le récit n’aurait pas pu s’en tenir à lui. Le syndrôme, moteur dans la lecture, je veux rester avec Frodon et Sam, ils sont plus intéressants puis en fait je préfère Mery et Pipin, vivement qu’on revienne à eux ne fonctionne que si les différentes parties du récit sont au même niveau, et ce n’est pas le cas ici. Le phénomène Wu Ming est quand même fascinant : collectif anonyme qui opère autant en solo (ici donc Wu Ming 2) qu’en communauté. Le problème, c’est probablement que je ne lis que les livres solo, et pas les livres en commun.

« Si j’étais la planète, je préférerais mourir en paix, plutôt que de me faire sauver par qui que ce soit. », dit l’un des personnages. Guerre aux humains prend le contre-pied des récits (plus ou moins dystopiques) de l’effondrement des civilisations humaines et instaure un genre de jeu un peu noir, à peine pulp, un peu grotesque, qui guide la lecture vers une profusion de signes. La piste que l’on choisira ici de suivre est celle d’un rétrécissement du monde (« Que signifie "chez soi", quand le voyage le plus long pour y retourner dure au maximum vingt-quatre heures ? Je rentre chez moi ou j’y suis déjà ? »), pronée à autre degré de lecture par le personnage du cavernicole (fuir la civilisation, vivre de rien dans les bois, habiter une caverne). Il y a des intuitions temporelles dans ce roman qui sont belles, moins dans les phases de récit dans le récit (invoquant un genre de roman de SF un peu naze et l’origine de la vie terrestre aliénéogènobiblique) que dans la scène des ruines de l’église, qui voit se succéder en son périmètre diverses communautés de squatteurs, dont la dernière en date (vérifier) se conjugue à la kétamine (extrait).

jpg/guerre_aux_humains-300x460.jpg

Guerre aux humains, version 2 (19 octobre 2019)

Commentaires

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Autres articles



Livres


- -

- - - -

Projets Web


- -


-
Spip | PhpNet | Contact | Retour au sommaire | ISSN 2428-9590 |