Joey Comeau, Lockpick pornography


D’après la page Wikipédia qui lui est dédiée, Joey Comeau serait surtout connu pour son webcomic quotidien A softer world dont il écrit les textes. Il écrit aussi des livres (romans, nouvelles, trucs), parmi lesquels Lockpick pornography, que l’on pourrait traduire par « Pornographie du crochetage » mais qu’il vaudrait mieux s’abstenir de traduire ainsi, voire même de traduire tout court.

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Lockpick pornography est un court récit où le parcours initiatique est détourné, comme souvent, pour projeter une fuite circulaire qui ne va nulle part et une initiation morte née qui ne débouche sur rien. Lockpick pornography n’en est pas pour autant un mauvais roman (ou nouvelle, ou truc), rien à voir, simplement l’un de ces romans qui prennent le partie d’échouer à atteindre Dieu sait quoi. Dans Lockpick pornography on n’arrive nulle part, on repart à peine arrivé.

Le nom de Chuck Palahniuk s’impose à la lecture de ces pages, peut-être parce qu’il est le seul que je peux associer moi-même au qualificatif transgressive (encore que). Quelque chose me dit que le début de ce livre est raté et que la fin est précisément pertinente : preuve que la référence Palahniuk, sans doute, ne s’impose pas vraiment. Restent l’acidité du ton et l’humour jackass de celui qui fonce exprès droit dans le mur, l’absurdité des scènes (pourtant comiques) qui retournent les contradictions, comme le montre l’extrait ci-dessous.

Everyone talks the way they’re supposed to these days. It’s like we’ve become the voices for our institutions. He’s the fast food manager, and I’m the disgruntled customer. In a few seconds I’ll go back to being the frustrated genderqueer faggot and he’ll be the frustrated manager. Either way, you could listen to us talk for five seconds and figure out who we are. "This Coke made me gay", I say. I hold out my hand for him to examine. "Look at that. I’ve never had a manicure in my life, but now my nails are neat and tidy. Neat and tidy ! I work in a factory, man. I can’t have the guys at work thinking I’ve been filing my nails instead of biting them down."
"The Coke made you gay ?" he says, and now he’s sarcastic, embittered fast food worker. (...) "What am I going to do now ?" I say. "I have a girlfriend at home, waiting for my Johnson Special, and all I’m thinking about is how to do her hair !" The manager is looking behind me now. "Hey ! I said my girlfriend loves cock ! You look at me when I’m talking to you."
"I’m sorry, there are customers waiting", he says. "If you have a valid complaint, you can call the head office." I open my mouth to say something, but Michelle interrupts me.
"I don’t mean to interrupt", she says. The manager is smiling again, and he shakes his head.
Not at all, ma’am", he says. "Is there something I can help you with ?"
"I sure hope so", she tells him. "I think this Coke turned my friends gay." She points over her shoulder, where Gilyan and Sheryl are making out in their chairs. Customers all over the store are staring. "I don’t mind or anything", Michelle says. "I mean, six in ten people are queer these days or something. Whatever. It’s just that we have to get to a swim meet, and I’m worried that they’lle be too busy thinking about vaginas to focus on their warm up exercices. Is there anything you can do ? Have you got a Pepsi, maybe ?"

On se fout de Chuck Palahniuk. Lockpick pornography pose, frontales, les questions lieés à l’identité sexuelle, au genre. Qu’est-ce qu’une identité queer et pourquoi celle-ci ne peut que se provoquer (prolonger, propager) de manière subversive ? Pourquoi, littéralement comme dans la métaphore, l’identité déviante (quelle qu’elle soit et quelle qu’elle puisse être) est vécue comme une serrure à forcer ? Des questions qui restent sans réponse, en filigrane sous les pages du livre. Il y a bien des tentatives, celles-ci ne se disent pas en mots, ce sont des comportements, comportements ratés bien souvent comme ceux auxquels le narrateur nous habitue (shooter sec dans la tête d’un politicien conservateur, l’écran sonne creux et la télé se renverse) et autres tentatives d’actions qui se terminent en blague. Lockpick pornography explore aussi le rien et la violence gratuite, celle qui attire et séduit, violence gratuite qui se fond à la fois en origine et point de fuite, réaction d’impact qui définitivement reste hors champs, preuve que l’alergie au genre devient ici réelle aliénation.

I’m made of insects, changing and growing, forming breasts and a cock that stretches for blocks, sliding into the mouths of strangers, men on their way home from work, their lips forced open to accommodate my cock as it explores their whole body from the inside. They choke on it, these straight men in their hats. I push the insects that form my breasts, and they move, and then regroup to form the tits again. Tere are children climbing up my body, trying to suckle at the breasts. I push the breasts again, and the insects move.
I dig at them, pushing my hands deeper and deeper beaneath the insects to find myself, but all I get are handfuls of beetles and flies. There"s nothing underneath.

Une serrure à forcer, à plus grand échelle, c’est un moule à dynamiter, si possible de l’intérieur. Ce moule bien sûr s’adresse aussi au modèle de famille hétéronormée américaine. Forcer la serrure et s’introduire dans le foyer d’un citoyen lambda et modifier ses codes (en l’occurrence l’ordre et le sens des désirs), charger un porno gay dans le magnétoscope et se branler dans son salon. Au début du livre, tel est l’idéal d’action discrète du narrateur. Un peu plus tard, suivant le fil des errances et rencontre de ce « je » imposant, ce sera aussi frapper une fille qu’on croise dans la rue comme opposition violente au modèle de beauté occidental : la fille est mince et blonde, à son bras un étalon. L’évolution de la métaphore passe par la naïveté avant de se radicaliser : au cœur du récit, forcer la serrure, ce sera aussi prendre la place des parents dans le rôle d’éducation de leurs enfants et créer des livres transgressifs sur l’identité sexuelle. Le modèle s’appelle Johhny’s a girl, sometimes. Le genre, répète le narrateur sans trop réellement comprendre ce que ça peut signifier, est une construction mentale. Mais dans la pratique (dans le corps, nécessairement), baiser un drag king avec sexe en plastique et coupe de cheveux masculine, ce n’est pas vraiment baiser un homme. Dans le doute le narrateur esquive la question et mâchouille le godemiché d’Alex : sa bite plastique est devenue jouet pour chien.

Lockpick pornography est un roman très court qui s’évade rapidement. Les questions abordées sont à l’image des virées fréquentes du narrateur dans la maison des autres : traversées par effraction, puis rapidement mises en fuite. La fin du récit est un modèle de sobriété et de basculement vers le rien. Je suivrai avec plaisir les prochains livres et projets de Joey Comeau. Lockpick pornography est disponible aux éditions Lose Teeth Press, jusqu’à très récemment il était disponible en ligne sur le site de l’auteur.

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