Big Bang comme dans un rêve


Esperanto date d’avant La vitesse des choses, c’est probablement un roman raté. Un de ces romans où les quatre dernières pages de remerciements sont plus intéressantes que le récit tout entier. Roman trop jeune, sûrement, qui n’a rien de particulièrement mauvais, mais raté, oui, le mot s’impose.

« Mon vrai nom, c’est Donut Network Quarter Pounder, expliqua Dani/Tony.

- Je comprends, concéda Esperanto.

- Ma maman prend de la cocaïne. Mon papa aussi », intervint Big Bang avec une voix de cancre à l’école primaire.
Tout ce qu’Esperanto trouva à dire alors, ce fut « c’est vraiment chouette ».
« Ça c’est le top. De première qualité. Dog », précisa Dani/Tony tandis qu’il sniffait avec force sur le miroir comme un de ces nageurs affligés de sinusite, cosaques valeureux et hivernaux qui remplissent les poumons d’air et de vodka avant d’aller étreindre un infarctus dans les eaux froides de la Volga.
« Dog ? Aboya Esperanto.

- Ah ah. Calmant pour les chiens, expliqua Dani/Tony. Puppy Peace est le meilleur de tous. Le Fido Sleep n’est pas mal non plus. On les sniff comme de la coke après les avoir bien fait chauffer dans une cuillère. Comme de l’héro. Les éléments nocifs s’évaporent et tu te balances le résidu dans les trous de nez. Mais ça c’est autre chose que toute l’autre merde. Ça, ça te détend. Ça te fait voir des choses. Mieux encore, ça te fait penser à des trucs. Sérieux ? Tu n’as jamais entendu parler du Dog ? Et moi qui croyais que t’étais un rocker et tout ça.

- Désolé, ce qui se passe, c’est que j’ai oublié de renouveler mon abonnement à Drogues. Ces derniers temps la revue présente beaucoup de photos de gens drogués en train de parler au téléphone dans le jacuzzi plein de mousse, et pour tout te dire ça m’impressionne un peu..., fit Esperanto, irrité.

- Penser... dit Big Bang comme dans un rêve. Nous, nous avons tant de mal à penser. On ne nous a pas appris à penser et le Dog nous fait penser... nous apprend...

- Tu as envie de penser ? Tu as sérieusement envie de penser, frangin ? » lui proposa Dani/Tony.

(…)

A un certain moment, à la fin de A Day in the Life – les visions éthérées des cieux imposent de temps à autre un atterrissage forcé dans la réalité –, Esperanto redevint conscient qu’il était dans une autre nuit de sa vie et qu’il s’était drogué dans un appartement d’une pièce en compagnie d’un garçon que ses fans appelaient Tony et d’une fille qui s’était elle-même appelée Big Bang.
Dani/Tony embrassait avec fureur Big Bang tout en lui comprimant les seins à pleines mains, comme s’il voulait les tasser.
Esperanto songea à se traîner jusqu’à la salle de bains pour les laisser seuls à leur affaire – et il s’orientait dans cette direction en essayant de les regarder le moins possible –, quand Dani/Tony lui adressa quelque chose qui ne pouvait être qu’un cri désespéré n’ayant rien à voir avec le son propre à la passion.

Esperanto comprit qu’il n’avait rien compris, et qu’en fait Dani/Tony était en train de faire le bouche-à-bouche à Big Bang et lui donnait des coups sur la poitrine pour demander à son coeur de lui accorder la faveur de ne pas cesser de battre cette nuit.

Rodrigo Fresán, Esperanto, Gallimard, trad : Gabriel Iaculli, P.179-194.
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