Faussaire


Lors de notre dernier entretien, ma conseillère Pôle Emploi m’a remis un document vierge, à remplir pour notre prochaine cession (c’est à dire demain), et qui correspond à une sorte de journal de bord de mes recherches d’emploi. Je ne recherche pas d’emploi, mais ça je ne peux pas le lui dire. Je me contente d’être docile et de remplir le fichier comme un faussaire, en détournant, manipulant, créant des informations de toutes pièces, de faux CV, de fausses lettres de motivation envoyées à des entreprises fictives ou qui pourraient l’être, pour des postes qui n’existent pas ou ont déjà trouvé preneurs. Dans ma contrefaçon administrative je reste méticuleux, choisissant avec soins les offres malgré tout susceptibles de m’intéresser et/ou de me convenir mais dont je sais également qu’elles ne pourront pas conduire au stade de l’entretien d’embauche. Idem pour les fausses candidatures spontanées envoyées à de fausses enseignes qui ne recrutent même pas et ne cherchent pas à le faire. Ce n’est qu’à ce prix là que j’aurais la paix. Ou bien faire comme me le suggérait un ancien collègue, revu en septembre, et me présenter comme suit : « je suis Machin, écrivain, trouvez-moi du boulot ».

Cette fiction sur tableur ne m’a pris qu’une quinzaine de minutes, le reste du temps je continue les finitions du nouveau site Fuir est une pulsion, sur lequel je publie déjà, mais dans l’ombre. J’espère pouvoir terminer cette semaine. Et terminer aussi cette nouvelle entamée il y a un mois, Trois pylônes, et dont la première version n’est pas la meilleure, sans âme, sans grain, sans passion, mais j’ignore encore comment et surtout où la reprendre. Mais je m’en irai bien en Chine, à Chonqging précisément, les vols et les hôtels sont abordables, j’ai vérifié, oui mais pour y faire quoi ? C’est trop tôt pour développer les idées que je commence à avoir sur ma fiction chinoise, et c’est trop tôt, à peine après Coup de tête, pour me plonger dans un projet tentaculaire que je ne saurais pas, c’est sûr, contenir. Alors noter les idées qui me viennent, en attendant, et développer les quelques envies de texte que je peux avoir, croquer quelques lieux via Google Earth, construire des patrons de micro-situations. Je me limite.

Et Woolf comme impact pour recommencer à écrire ; je lis Les vagues. J’attendais une émotion littéraire capable de me submerger littéralement et me plaquer la tête dans le texte. Maintenant j’y suis (les deux extraits ci-dessous concernent le magnifique personnage de Rhoda).

- C’est mon visage que je vois dans le miroir, derrière l’épaule de Suzanne, dit Rhoda. Ce visage-là est bien mon visage. Mais je vais reculer derrière elle afin de le cacher, car je ne suis pas présente. Je n’ai pas de visage. Les autres jeunes filles ont des visages ; Suzanne, Jinny ont des visages : elles sont présentes. Le monde où elles vivent est un monde véritable. Les objets qu’elles soulèvent ont un poids. Elles disent oui ; elles disent non, tandis que je change, et que j’hésite, et qu’il suffit d’une seconde pour me percer à jour. Si elles croisent une femme de chambre, cette femme de chambre les regarde sans rire. Mais quand elle me voit, elle rit. Quand on leur parle, elles savent quoi répondre. Elles rient pour de vrai ; elles se fâchent pour de vrai, tandis que je suis forcée de regarder autour de moi et de faire ce que font les autres.

(…)

Je suis ballotée çà et là par la violence de mon émotion. J’imagine ces êtres dépourvus de noms, ces êtres immaculés, occupés à me regarder derrière des buissons. Je saute très haut pour exciter leur admiration. Bien souvent, je suis tombée percée de flèches pour les faire fondre en larmes. S’il leur arrive de dire, ou si j’apprends par une étiquette posée sur leur malle, qu’ils ont passé les dernières vacances à Scarborough, la ville entière de Scarborough se change en or, les trottoirs même sont illuminés. C’est pourquoi je hais les miroirs qui me montrent mon vrai visage. Seule, je tombe souvent dans le néant. Je dois poser le pied prudemment sur le rebord du monde, de peur de tomber dans le néant. Je suis forcée de me cogner la tête contre une porte bien dure, pour me contraindre à rentrer dans mon propre corps.

Virginia Woolf, Les vagues in Romans & nouvelles, La Pochotèque, trad : Marguerite Yourcenar, P. 791-792.

Je reconnais dans ce portrait mental celui qui ne peut que penser, croisant d’autres corps, qu’eux, au moins, les autres, « existent mieux que lui ». C’est ce que je me suis dit rencontrant X. il y a six mois. Ce que je ne me suis pas redit dimanche, au salon de la revue, où nous étions censés nous voir, mais où je ne suis pas allé, grève oblige, dimanche n’arrangeant rien. Et plus généralement ce que je me dis croisant n’importe lequel de mes proches, ou ceux qui s’apprêteraient à le devenir.

Je suis arrivée au bord de la mort. Je n’ai pas pu la franchir. Mon sens de l’identité m’a fait défaut. Nous n’existons pas, me suis-je écriée, et je suis tombée. Je me suis sentie emportée comme une plume ; je flottais sous des voûtes. Puis, doucement, j’ai posé le pied par-delà la flaque. J’ai appuyé ma main à un mur de brique. Je suis retournée en arrière avec une peine infinie, me traînant de nouveau au fond de mon propre corps au-dessus de l’étendue grise et cadavérique de la flaque. Voilà la vie que je suis obligée de vivre.

P.806.

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