À la fange des mots


Depuis plusieurs jours du mal à m’endormir. Pas d’insomnie, rien de tout ça, mais simplement savoir, yeux ouverts sur les chiffres rouges du réveil, qu’au fond la journée qui vient de couler entre les os et sous la peau n’a pas assez éprouvé le corps. Je suis pas fatigué mais me force à dormir pour sauvegarder un rythme pour moi automatique. Contraste sévère avec, six mois plus tôt, mes journées banales du boulot, qui m’épuisaient déjà à peine 22h passées.

Pour désamorcer l’état d’insatisfaction nocturne qui aime prolonger les heures au-delà des minutes, j’ai pris hier soir Les vagues, le bouquin sur les genoux, et j’ai continué de lire jusqu’à ce que mes yeux fatiguent rouges aussi dans les orbites, et sans verres pour déformer la vue. L’expérience a fonctionné, j’ai laissé mes yeux dans les pages, mais ne me suis pas endormi plus vite pour autant.

- Perceval vient de partir, dit Neville. Il ne pense à rien qu’au match. Il n’a même pas agité la main, au moment où le break disparaissait derrière le buisson de lauriers. Il me méprise parce que je suis trop faible pour prendre part au jeu, et cependant, il est toujours plein de prévenances pour moi à cause de ma santé fragile. Il me dédaigne parce que je ne m’inquiète pas de savoir s’ils vont perdre ou gagner, sauf dans la mesure où lui-même s’en inquiète. Il accepte mon adoration ; il accepte l’offre émue, et servile sans doute, que je lui fais de moi-même, moi qui pourtant méprise tout bas sa stupidité. Il n’est même pas capable de lire. Et pourtant, lorsque je lui lis Shakespeare ou Catulle, couché dans l’herbe longue, il les comprend mieux que Louis. Pas le sens des mots, mais qu’est-ce que des mots ? Est-ce que je ne sais pas imiter déjà les vers de Pope et de Dryden, et même de Shakespeare ? Mais je suis incapable de rester tout le jour en plein soileil, les yeux fixés sur la balle. Je suis incapable de sentir l’élan de la balle passer à travers mon corps et de ne penser qu’à ça. Toute ma vie, je resterai cramponné à la frange des mots... [1] Et pourtant, il me serait impossible de vivre avec Perceval et de supporter sa sottise. Il épaissira ; il finira par ronfler. Il prendra femme, et il y aura des scènes de tendresse au déjeuner du matin. Mais en ce moment, il est jeune. Rien, pas même un fil, pas même une feuille de papier, ne s’interpose entre lui et le soleil, entre lui et l’averse, entre le clair de lune et lui, lorsqu’il est couché nu, brûlant, écroulé sur son lit. [2]

Virginia Woolf, Les vagues in Romans & nouvelles, La Pochotèque, trad : Marguerite Yourcenar, P. 795.

20 octobre 2010
par Guillaume Vissac
Journal
#Adolescence #Corps #Homosexualité #Marguerite Yourcenar #Virginia Woolf

[1Cette phrase « Toute ma vie, je resterai cramponné à la frange des mots... », peu importe combien de fois je la relis, je la relis toujours de la même façon, imitant ce lapsus de l’oeil que j’ai eu à première lecture, et qui transformait la frange en fange en bouffant vite la lettre, et cela disait donc : « Tout ma vie, je resterai cramponné à la fange des morts... »

[2Neville est une figure d’amoureux transi : Perceval est l’objet de son désir de jeunesse, regard momentané. Cette vision du désir homosexuel, qui se confond avec le désir d’adolescence, s’accroche à moi doublement. La fin du paragraphe remonte le temps dans l’hypothèse que dégagent ces phrases vers un futur probable : il « épaissira » signifie qu’il ne sera plus adolescent, « Mais en ce moment, il est jeune » ramène le temps au présent, c’est à dire à la contemplation du corps encore vert. « Rien, pas même un fil », etc. « ne s’interpose entre lui et », etc., plaque une peau neuve qui se détache en noir, silhouette entre parenthèses, lumière rasante, couché de soleil, venue de derrière, du côté de la fenêtre du fond, et une peau à vif, que rien encore ne caresse. La sentence exprimée dans cette vue prophétique de l’avenir (par ailleurs faux), n’est pas tant amorcée par l’évidence « il prendra femme » que par le détonateur véritable « il épaissira ». C’est ce « il épaissira » (ils épaissiront tous) qui ramène Neville « à la frange des mots ».

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