Snowball in hell


Hier matin, à l’aube, entretien bref comme une virgule trop longue, quelque part dans le ciment d’Evry. Ensuite un train bien vite, malgré les grèves, pour Paris et pour m’extraire surtout du froid glacial (dehors et dedans) de la banlieue de banlieue. J’ai rendez-vous avec P. début d’après midi

Et avec ces conneries d’anonymer tout le monde, dans les pages du Journal, forcément vient le jour où les lettres se confondent et se recouvrent les unes les autres, mais on a qu’une lettre, pas vrai ? Alors on pourrait dire que ces figures qui s’échappent, ces personnages que j’évoque très brièvement, sont des portraits cubistes, et bien fictifs aussi, comme si le P. que je décris au fil des semaines n’était en fait qu’une image sur laquelle on aurait collé des yeux, des bouches, des cernes issus de différentes figures bien réelles. Alors il est impossible de réellement savoir qui est qui, quand et où et c’est peut-être tout aussi bien.

et comme il est encore tôt je file au Musée d’Arts Modernes de la ville de Paris pour visiter l’exposition Larry Clark, celle qui a fait couler beaucoup d’encre, celle interdite aux mineurs. Et des mineurs j’en croise, du moins je crois en croiser, et si on me demande ma carte d’identité à l’entrée c’est uniquement pour appliquer le tarif moins de 25 ans, et je me dis que si j’étais venu avec P., l’autre P.. nous n’aurions peut-être pas pu rentrer. Dans les salles successives, passée la file d’attente, voyant aussi mon visage défiler dans les reflets des cadres, me suis rappelé ces mots, paroles d’une chanson d’Elliott Smith (Don’t go down) : « snowball in hell » et c’était carrément ça. De longues minutes hypnotisé devant le mur de photos saccadés d’un seul et même corps, j’ai pris une photo interdite, une photo à la main. Le reste du temps j’ai traversé Les vagues, et je m’enfonce encore.

J’ai choisi. J’ai accepté les empreintes de la vie, non au-dehors, mais au-dedans, sur mes fibres nues, blanches, que rien ne protégeait. Je suis recouvert et meurtri par les empreintes des visages, des esprits, et des choses, et tout cela est si subtil que cela possède une odeur, une couleur, une texture, une substance, mais pas de nom. Pour vous, qui voyez les étroites limites de ma vie et la borne qu’elle ne peut franchir, je suis tout simplement ’’Neville’’. Mais à mes propres yeux, je suis sans mesures : un filet dont les mailles enveloppent secrètement le monde. Il est presque impossible à distinguer de ce qui l’entoure, mon filet. Il soulève des baleines, des monstres, de blancs amas gélatineux, tout ce qui est flottant, informe. C’est cela que je perçois, que je découvre. Mes yeux s’ouvrent : c’est un livre ; je vois au fond : c’est un coeur1. Je vois les abîmes. Je sais de quelle façon l’amour flambe et se tord dans la flamme, et comment la jalousie lance çà et là ses verdâtres éclairs ; et par quelles voies tortueuses l’amour contrarie l’amour ; et comment l’amour noue les fils ; et avec quelle brutalité l’amour les arrache ensuite. J’ai été noué. J’ai été arraché.

Virginia Woolf, Les vagues in Romans & nouvelles, La Pochotèque, trad : Marguerite Yourcenar, P.913.

Ensuite je suis passé au Louvre, la dernière fois que j’y ai mis les pieds, mis les pieds réellement, c’était il y a quelques années, F. était là, H. aussi. Cette fois-ci seul et gratuit je m’enfonce dans le département des antiquités égyptiennes, que nous n’avions pas pu voir à l’époque, en travaux je me souviens, et je m’assois quelque part où l’échos des pas au sol ne résonne pas trop contre les murs. La migraine se trouve dans chacun d’entre eux et j’essaye de l’étouffer. Je branche Les vagues, le podcast, j’en écoute deux au milieu des visages dans les vitrines qui sont aussi les miens, mais surtout des ombres vieilles de plusieurs milliers d’années. Le podcast est dans le désordre, l’annonce de la mort de Perceval arrive avant son départ pour les Indes, ce n’est pas grave, je continue. Je me perds un peu en sortant, me retrouve sans trop savoir comment dans la galerie des statues, ce n’est pas grave. Je sors côté Rivoli et rejoins P. aux Halles et je ne suis pas en retard. Nous nous trouvons à la Fnac. J’achète Open space, de Patrick Bouvet, mais rate Ecrivains en série, saison 2, introuvable dans les rayons.

P. et moi déjeunons dans une crêperie plutôt quelconque. La dernière fois que je l’ai vu remonte à deux ans, c’était aussi la première, alors nous nous connaissons mal. Résumer sa vie des deux dernières années correspond à un exercice de style rétrospectif assez hasardeux et j’apprécie qu’il « prenne en charge » l’essentiel de la conversation, je ne me tais pas pour autant. Lui et moi mis à part, nous parlons de Chuck Palahniuk, de Stephen King, de Roberto Bolaño. Je prononce réellement la phrase « t’es quand même pas une sainte nitouche » et une silhouette nous demande si on cherche du boulot. Je réponds non, je lui explique pourquoi. Lorsque je repars pour Y. ma migraine a disparu, j’y vois un lien de cause à effet.

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