Ernesto San Epifanio


Les détectives sauvages, c’est un roman typique du vingtième siècle en cela qu’il se projette (propage) dans le temps. L’épitaphe du haut de la page dit 1976-1996, il faut en réalité remonter aux années vingt plutôt (le poème de Cesárea Tinajero) pour avoir une idée de l’amplitude du temps traversé. Les détectives sauvages, c’est un roman fleuve, tentaculaire et kaléidoscopique ; autrement dit un livre du temps.

J’ai choisi aujourd’hui deux passages, séparés dans le texte par plus de trois cent pages. Le personnage décrit s’appelle Ernesto San Epifanio. Le premier extrait date de 1975, mais les photos décrites peuvent remonter à une ou deux années plus tôt, puis 1977 pour le second, raconté en 1979. Quatre temps qui se traversent et s’enchevêtrent :

la série de photos amoureuse (pornographique) > l’instant où Garcia Madero, alors narrateur, découvre les photos en compagnie de San Epifanio et d’Angélica Font > l’opération de San Epifanio et les jours qui suivent > l’opération de San Epifanio et les jours qui suivent raconté deux ans plus tard par Angélica Font au détective sauvage que peut être le lecteur.

Il devait y avoir une cinquantaine ou une soixantaine de photos. Toutes avaient été prises au flash, et à l’intérieur d’une chambre, sûrement une chambre d’hôtel, sauf deux, où on voyait une rue nocturne, très mal éclairée, et une Mustang rouge avec quelques personnes à l’intérieur. Les visages de ceux qui étaient à l’intérieur de la voiture étaient flous. Les photos restantes montraient un jeune homme de seize ou dix-sept ans, mais il aurait aussi bien pu en avoir seulement quinze, blond, les cheveux courts, et une jeune fille peut-être plus âgée de deux ou trois ans que lui, et Ernesto San Epifanio. Il y avait sans doute une quatrième personne, celle qui prenait les photos, mais elle, on ne la voyait jamais. Les premières photos représentaient le jeune homme blond, habillé puis peu à peu moins habillé. A partir de la quinzième photo San Epifanio et la jeune fille apparaissaient. San Epifanio portait un veston long violet. La jeune fille, une élégante robe de soirée.

(...)

A peu près à la vingtième photo le jeune homme blond commençait à revêtir les habits de sa sœur. La jeune fille, qui n’était pas aussi blonde et était un peu enrobée, faisait des gestes obscènes à l’inconnu qui les photographiait. San Epifanio, au contraire, du moins pendant les premières photos, conservait son contrôle, souriant, mais sérieux, assis sur un fauteuil en skaï, ou sur le bord du lit. Tout cela n’était cependant qu’un mirage, parce qu’à partir de la trentième ou trente-cinquième photo San Epifanio se déshabillait aussi (son corps, aux jambes et aux bras longs, paraissait excessivement maigre, squelettique, beaucoup plus qu’il ne l’était réellement). Les photos suivantes montraient San Epifanio en train d’embrasser le cou de l’adolescent blond, ses lèvres, ses épaules, sa verge à demi dressée, sa verge dressée (une verge, soit dit en passant, remarquable chez un garçon à l’apparence si délicate), sous le regard toujours attentif de la sœur dont parfois on voyait le corps en entier et parfois seulement une partie de l’anatomie (un bras et demi, la main, quelques doigts, la moitié du visage), et même parfois l’ombre seule projetée sur le mur. Je dois avouer que je n’avais jamais vu de ma vie quelque chose de pareil. Personne, évidemment, ne m’avait averti du fait que San Epifanio était homosexuel. (Sauf Lupe, mais Lupe avait aussi dit que moi j’étais homosexuel.) Donc j’ai essayé de ne pas laisser transparaître mes sentiments (lesquels étaient, pour le moins, confus) et j’ai continué à regarder. Comme je le craignais, les photos suivantes montraient le lecteur de Brian Pattern en train d’enculer l’adolescent blond. Je me suis senti rougir et tout à coup je me suis rendu compte que je ne savais pas comment, de quelle manière j’allais pouvoir regarder les sœurs Font et San Epifanio quand j’aurais terminé de passer les photos en revue. Le visage du jeune homme enculé se tordait en une grimace que j’imaginais être de douleur et de plaisir mêlés. (Ou de théâtre, mais ça je l’ai pensé beaucoup plus tard.) Le visage de San Epifanio semblait s’affûter par moments, comme une lame de rasoir ou comme un couteau intensément éclairé.

Roberto Bolaño, Les détectives sauvages, Christian Bourgois, trad : Roberto Amutio, P. 77-78
Fin 1977 Ernesto San Epifanio a été admis à l’hôpital parce qu’on devait le trépaner et lui enlever un anévrisme du cerveau. Mais au bout d’une semaine on a dû l’ouvrir de nouveau parce qu’il semblait bien qu’on avait oublié quelque chose à l’intérieur de sa tête. Les espérances des médecins pour cette deuxième opération étaient minimes. Si on ne l’opérait pas il mourrait, si on l’opérait aussi, mais un peu moins. C’est ça que j’ai compris, et j’ai été la seule personne qui ait été avec lui tout le temps. Moi et sa mère, bien que d’une certaine manière sa mère ne compte pas, parce que ses visites quotidiennes à l’hôpital l’ont transformée en femme invisible : quand elle se montrait son calme était si grand que même si en vérité elle entrait dans la chambre et s’asseyait à côté du lit, dans le fond elle ne semblait pas franchir la porte, ou ne jamais finir de franchir ce seuil, silhouette minuscule encadrée par le vide blanc de la porte.

(...)

Aucun écrivain, aucun poète, aucun ancien amant n’est venu.

(...)

Quelques jours après on l’a déclaré guéri et il s’en est allé chez lui. Je n’y étais jamais allée, on se voyait toujours chez moi ou chez des amis. Mais à partir de ce moment j’ai commencé à lui rendre visite chez lui.

(...)

Un soir je suis arrivée chez lui et sa mère m’a reçue à la porte puis m’a emmenée jusqu’à sa chambre en proie à une agitation qu’au début j’ai attribué à une aggravation de l’état de santé de mon ami. Mais l’agitation maternelle était due au bonheur. Il est guéri, m’a-t-elle dit. Je n’ai pas compris ce qu’elle voulait dire, j’ai pensé qu’elle faisait allusion à la voix ou au fait qu’Ernesto pensait maintenant avec une plus grande clarté. De quoi il est guéri ? ai-je dit en essayant de lui faire lâcher mon bras. Elle a mis du temps à me dire ce qu’elle voulait, mais finalement elle n’a pas pu faire autrement. Ernesto n’est plus un pédé, mademoiselle, a-t-elle dit. Ernesto n’est plus quoi ? ai-je dit. A ce moment-là son père est entré dans la chambre et après nous avoir demandé ce que nous faisions fourrées là, il a déclaré que son fils était enfin guéri de l’homosexualité. Il ne l’a pas dit avec ces mots et moi j’ai préféré ne pas répondre ou poser d’autres questions et je suis sortie immédiatement de cette chambre horrible. J’ai eu pourtant le temps, avant d’entrer dans la chambre d’Ernesto, d’entendre la mère dire qu’à quelque chose malheur est bon.
Évidemment, Ernesto a continué à être homosexuel même si des fois il ne se rappelait pas très bien en quoi ça consistait. La sexualité s’était transformée pour lui en quelque chose de lointain, qu’il savait doux ou émouvant, mais lointain. Un jour Juanito Davila m’a téléphoné et m’a dit qu’il s’en allait au nord, travailler, et m’a demandé que je transmette ses adieux à Ernesto de sa part parce qu’il n’avait pas le courage de les lui faire. A partir d’alors il n’y a plus eu d’amants dans sa vie. La voix a fini par changer un peu, pas suffisamment : il ne parlait pas, il ululait, gémissait, et en ces occasions, à l’exception de sa mère et de moi, tous les autres, son père et les voisins qui rendaient les interminables visites de rigueur, fuyaient loin de lui, ce qui dans le fond constituait un soulagement, à tel point qu’une fois j’en suis arrivée à penser qu’Ernesto ululait exprès, pour faire fuir tant d’atroce courtoisie.

P. 398-401.

Outre la question des regards entrecroisés sur laquelle il y aurait beaucoup à dire dans ses extraits (entre Garcia Madero, l’adolescent blond, sa soeur, Angélica Font, Ernesto San Epifanio, sa mère, son père et Juanito Davila, tout le monde se regarde, personne ne se voit) voilà sans doute la dimension du livre la plus cruelle : avec l’épaisseur du temps traversé et la multiplicité des regards impliqués, les personnages se laissent dégrader au fil des pages ; arrivé au bout il n’en reste souvent plus rien ou plus grand chose. Cet exemple est frappant pour un personnage somme toute mineur mais important (ils le sont tous, finalement) : ce premier passage esquisse San Epifanio dans un instantané du désir homosexuel. C’est son identité. Trois cent pages plus tard, cette identité vacille, s’éteint avec le personnage (« il est guéri »). Dans cette perte d’identité parallèle, il laisse aussi sa voix : il ne peux plus témoigner, lentement le personnage s’éteint. Entre temps, c’est bien une vie qui a eu le temps de couler. Noyé dans la masse de témoignages qui s’articulent, on ne prend pas garde, d’abord. Puis ces deux passages s’isolent du reste, on se rend simplement compte que le personnage s’est construit puis déconstruit le temps d’un livre entier pendant qu’on regardait ailleurs. A la fois fascinant – fascinant bien sûr – et terriblement dur à la lecture. Ces phénomènes d’échos au sein du livre sont fréquents : les témoignages se répondent, les voix parfois se contredisent, les personnages s’éteignent ou disparaissent. Tout ce qui commence en comédie doit bien finir un jour (non ?).

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