De métal et de pierre


Jünger, de Paris au front russe où il s’embourbe, contemple une guerre qui n’est plus la sienne. Un temps qui glisse vers des horizons qu’il redoute. Son temps, c’est 14-18 et les vestiges de la vieille chevalerie. Plus tard il n’en reste plus que des ossements qu’on devine sous la terre. Le regard de l’écrivain, c’est aussi celui d’un homme qui voit son temps se dérober, son ombre s’étendre. Entre le métal et la pierre c’est le métal qui recouvre.

Pendant la première guerre, la question qui se posait était de savoir lequel des deux serait le plus fort, de l’homme ou de la machine. Entre temps, tout n’a fait que croître et embellir ; il s’agit aujourd’hui de savoir à qui, des hommes ou des automates, doit échoir la domination du monde. Le problème, tel qu’il se pose, entraîne de tout autres ruptures que celles, rudimentaires, qui semblent diviser le monde en nations et groupes de nations. Ici, tout homme est à son poste dans la bataille. C’est ce qui fait qu’en esprit, nous ne pouvons approuver tout à fait aucun des partenaires ; on se rapproche seulement plus ou moins d’eux. Nous devons avant tout combattre en notre propre cœur ce qui voudrait s’y durcir, y devenir de métal et de pierre.

(...)
On est mené à l’automatisme par le vice entièrement devenu habitude – si terrible chez les vieilles prostituées devenues de simples machines à plaisir. Les vieux avares font une impression du même genre. Ils ont lié leur cœur à la matière, et ils vivent dans le métal. Parfois, une décision particulière précède cette métamorphose : l’homme renonce à son statut. Il doit y avoir aussi, au fond de cette évolution générale vers l’automatisme, qui nous menace, un vice génétique – le découvrir serait la tâche des théologiens, dont précisément nous manquons.

Ernst Jünger, Premier journal parisien, Livre de poche, trad : Henri Plard, P. 134-135.
Hier, un grand nombre de Juifs ont été arrêtés ici pour être déportés – on a séparé d’abord les parents de leurs enfants, si bien qu’on a pu entendre leurs cris dans les rues. Pas un seul instant, je ne dois oublier que je suis entouré de malheureux, d’êtres souffrants au plus profond d’eux-mêmes. Si je l’oubliais, quel homme, quel soldat serais-je ? L’uniforme impose le devoir d’assurer protection partout où on le peut. On a l’impression, il est vrai, qu’il faut pour cela batailler comme Don Quichotte avec des millions d’adversaires.
P.149-150.
Note : Des prisonniers russes que, sur l’ordre de Maigweg, on avait triés dans tous les camps pour aider aux travaux de reconstruction – spécialiste du forage, géologues, ouvriers des raffineries du voisinage – furent réquisitionnés dans une gare par une troupe combattante pour servir de porteurs. Sur les cinq cents hommes de ce groupe, trois cent cinquante périrent sur le bord des routes. Et, sur le chemin du retour, cent vingt de ceux qui avaient été épargnés moururent d’épuisement, si bien qu’il ne resta que trente survivants.
Le soir, on fêta la Saint-Sylvestre au Quartier général. Malheureusement, les conversations d’usage provoquèrent en moi un malaise. Le général Müller nous fit, par exemple, le récit des monstrueux forfaits auxquels se livrèrent les Services de Sécurité, après la prise de Kiev. On évoqua aussi, une fois de plus, les tunnels à gaz où pénètrent des trains chargés de Juifs. Ce sont là des rumeurs, que je note en tant que telles ; mais des meurtres sur une grande échelle doivent sûrement se commettre. Je songeai alors au brave potard de la rue Lapérouse et à sa femme pour qui il s’était tant inquiété, jadis. Quand on a connu des cas individuels et qu’on soupçonne le nombre des crimes qui s’accomplissent dans ces charniers, on découvre un tel excès de souffrance que le découragement vous saisit. Je suis alors pris de dégoût à la vue des uniformes, des épaulettes, des décorations, des armes, choses dont j’ai tant aimé l’éclat. La vieille chevalerie est morte. Les guerres d’aujourd’hui sont menées par des techniciens. Et l’homme est devenu cet homme annoncé depuis longtemps, et que Dostoïevski décrit sous les traits de Raskolnikov. Il considère alors ses semblables comme de la vermine, ce dont précisément il doit se garder s’il ne veut pas devenir insecte lui-même. Pour lui et pour ses victimes, entre en jeu, le vieux, l’incommensurable : « Ce que tu vois là, c’est toi-même. »
P.289-290.
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