Sans open space, de Joachim Séné & Patrick Bouvet


Les deux livres sont sortis à 10 jours d’intervalle, pas plus. L’un, Sans de Joachim Séné, sur la plateforme numérique Publie.net. L’autre, Open Space de Patrick Bouvet, est le premier volet d’une collection dirigée par Chloé Delaume chez Joca Seria intitulée Extraction. Les deux textes ont en commun de décrypter le monde de l’entreprise, le premier par le biais d’un licenciement (c’est d’ailleurs le sous-titre posé sur Publie.net pour l’accompagner : un licenciement), le second dans l’exploration quasi mythologique de l’open-space, aménagement de l’espace de travail choisi par 60% des entreprises en France.


Ca commence bien sûr par un corps que l’on pousse dans l’espace. L’espace est une plateforme mitraillé par des yeux qui sont tous des écrans. Chez Bouvet, le corps est une femme, tout du moins une voix dont on dit qu’elle est « elle » et qui traverse, quasi de verre « le réel / (et ses mécanismes / invisibles) ». Chez Joachim Séné, le corps est retranché derrière sa voix seule et le matin se heurte au plastique noir d’un clavier d’ordinateur. L’ordinateur (l’écran nécessairement) est la première étape, celle qui permet aux textes de s’ouvrir et de crépiter. Des écrans d’ordinateurs il y en a des centaines et c’est à la lumière (stroboscopique parfois) de ces écrans là que le panorama se pose, cadre photo blafard des éclairages artificiels, au dehors et au dedans des corps qui les traversent.

Écran, mes yeux plissés. Quoi sur l’écran au cadre noir ? Couleurs beiges, des gris, du blanc, texte noir, pixels lumineux, fenêtres, angles droits, menus, boutons rectangles, formulaires, code informatique, l’écran entier soixante fois par seconde ses millions de pixel, en bas l’icône courrier : un clic et chargement. Attente. Le regard sur le bureau de faux bois : stylo quatre couleurs, feuilles, écritures traces, flèches,cadres. Post-it jaunes, bleus. Quelques mots, des chiffres. Table voisine : bras d’un collègue et la souris sous la main, clics glissés, même table/bois/plaqué/clavier/souris/câbles/écran. Autres signes, sur d’autres feuilles, tout comme brouillon, brouillage, feuilles, documents, encre, là : tracés droits, mots illisibles sans doute clairs ailleurs, plus tard. Regard sur écran à nouveau et ronron des machines sous les tables.

Joachim Séné, Sans, Publie.net, P.9-10

Elle se déplace entre les écrans

l’open space
fonctionne
à une vitesse supérieure
un espace
vibrant
à la surface miroitante

Patrick Bouvet, Open Space, Joca Seria, collection Extraction, P.34

Qu’est-ce que ça veut dire que d’être sans ? Sans travail, bien sûr, fruit du licenciement banalisé par « la crise » (lire le précédent texte de Joachim Séné), qui voit les corps déserter l’entreprise tour à tour, sans arrêt remplacés comme cette « métaphore du renard patte prise au piège qui se sauve en sacrifiant sa patte » (Sans, P.32) mais qui « peut en faire repousser d’autres, des pattes » (P.61). Mais aussi sans son corps, phagocyté par « la boite » et avalé par l’écran, les pixels, le code qui s’affiche 60 images secondes et dépecé par la mitraille des écrans périphériques. Dans l’Open Space de Patrick Bouvet, le « elle » qui se traverse elle-même autant qu’elle traverse l’espace qui la porte ne fait plus la différence entre la boite, l’entreprise, et la boite, de nuit, qui se confondent en fusionnant dans un espace unique. Le jour, la nuit, tout est rythmé sous le tempo des flashs, qu’ils soient issus des clubs ou des fils actu du Nasdaq, c’est la même drogue qui étire tout le corps dans l’espace (« ils ont l’impression d’entendre / l’espace / comme un film / bourré de mystère »).

S’inventer un mode de fonctionnement, être autrement, être autre et mentir, à l’intérieur des murs, encodage d’un mode autre, s’abaisser à l’état de machine pour mieux supporter son état d’exploité : n’être que ce rouage mécanique entre une valeur d’entrée et une valeur de sortie, n’être que ce oui-non binaire 1-0 plus souvent assis courbé oui-oui mains en repli sur le clavier tête penchée baissée vers l’écran, ce corps en forme de zéro. Ne plus avoir la force de se dresser humain dans ce lieu de machinerie ? Quel masque ? Quel masque nécessaire dedans ? Quel masque petit à petit conservé dehors avec le temps ? car si difficile à enlever, de plus en plus, jusqu’à ne plus avoir la force de, car quoi en retour ? Quoi pour ce geste ?

Sans, P.50-51

vision panoramique
irréelle
il faut bien faire
subir
quelques déformations
à ce monde
pour le rendre
harmonieux
« 
love
love
love
_ »
elle continue de secouer
la tête
en attendant
son petit paradis
reconfiguré

Open Space, P.45

Pas étonnant de trouver ces deux livres, publiés quasi en même temps, par deux acteurs en pointe sur la diffusion de textes contemporains, sur fond de mots « la crise », « la conjoncture économique ceci » ou « la hausse du chômage cela ». Ces deux textes échos aussi à la Zone de combat, de Hugues Jallon, paru il y a quelques années chez Verticales et dont le leitmotiv était la peur : la peur de tout. Avec Sans et Open Space la peur a été avalée par l’entreprise (la boite), est institutionnalisée, de manière à ce que l’open space, justement, devienne un chez soi permanent car sans la boite : point de salut (« à la musique écoutée au casque en codant / aux MP3 sur le disque dur de boulot » invoque Joachim Séné en préambule à son texte : musique aussi qui fait que devant l’écran on s’y sentirait bien chez soi). La vie du salarié, intégré à l’espace de travail de la boite ni plus ni moins que comme une machine de plus (au bout de l’énumération des objets quotidiens du bureau qui ouvre Sans, on trouve le collègue d’à côté), est absorbée par l’écran [1], la mosaïque d’écran qui nous dévisage tous : « sa vie lui paraît / s’animer / par des systèmes / pour d’autres systèmes » (Open Space, P.12).

Rien qu’une requête à google « chômage et insomnie », les forums, les questions et sur le côté les liens commerciaux pour les somnifères, pour les tisanes, pour les gélules, autour d’un article sur les causes de l’insomnie : « Inactivité : pour des personnes au chômage ou à la retraite… Un corps pas suffisamment fatigué pendant la journée, physiquement ou intellectuellement… de la peine à s’endormir… Ecrans lumineux : télé ou ordinateur, encore plus internet et son activité intellectuelle de lecture de texte ou d’image… Tabac. Alcool. Dépression. »

Sans, P.35

elle a toujours
espéré
échapper
au monde
(à sa présence
trop massive)
en se plaçant
au coeur
d’une structure
opaque

Open Space, P.37

La métaphore animale du corps piégé (plus haut le renard de Joachim Séné, qui peut à la fois valoir pour l’employé et l’entreprise elle-même) est aussi valable pour une génération qui a toujours vécu avec la présence de l’écran à ses côtés. C’est le cas dans l’Open Space où la voix qui dit « elle » précise qu’elle y retrouve des collègues qui ont « grandi / avec les premiers jeux / vidéo / ils ont la nostalgie / de cette technologie / qu’ils trouvaient / magique » (P.19). Plus loin (P.20) « ils ont grandi / dans la répétition / de figures géométriques / simples » et sont donc mieux digérés par le système, qui les intègre aux autre systèmes que le système (encore) produit avec automatisme [2]. Dans les tours de Sans, même les fantasmes et les chairs sont absorbés par l’écran et les rêveries d’employés sur leur temps de travail, après tout, appartiennent intégralement à l’employeur : on les laisserait en friches au milieu des mots de passe, des mails et des codes qu’il faudra bientôt rendre, insigne et arme de service posés sur le bureau du chef, lors d’un prochain licenciement probable (et les corps aussi rangés comme de la viande dans des compartiments consommables : « savoir élever sa viande », écrit Joachim Séné P.41 et Patrick Bouvet prononce aussi le mot, cf. extrait suivant).

Toute la journée en mission avec, tout le jour, tout le temps d’une année ou deux de contrat, celle en jupe et bottée, hiver comme été, tous mes regards sur elle sur son passage, un viol par réunion et devant l’écran sous la table érection écrasée, canalisant mes fantasmes, prenant entre deux lignes de code celle-ci ou celle-là, l’une après l’autre et puis ensemble, sans deviner un seul instant que mes milliers de semblables, tout comme moi, derrière le verre dur des hautes tours, canalisant en réseau crypté des fantasmes en millions de lignes de code informatique, toutes ces pulsions sublimées, décompression de rêves érotiques aux vêtements dézippés, jupes retroussées itérées juqu’à n, culotte décrémentée et jambes étirées dans le menu Édition/Insertion, sexe Format/Paragraphe aligné-centré, amour pixelisé et positions paramétrées et le tout finalement recompressé, Ctrl+Z annuler, quitter sans sauvegarder, tout ça écrasé dans les bits informatiques des applications cœurs de la finance mondiale, de l’industrie française, en échange d’un listing jet d’encre fin de mois, brut, net, à demain tête baissée, millions de frustrés.

Sans, P.41-42

une impression de désolation
terrible
elle est à genoux
dans un espace morcelé
des blocs couleur chair
la bousculent
elle a envie de vomir
les danseurs sont passés
du vivant
au mort
puis du mort
au mort-vivant
de la viande
métamorphosée
surchargée
de pulsions

Open Space, P.71.



Je le disais plus haut : deux acteurs majeurs du texte contemporain en France et ces deux livres parus quasi même jour, pas un hasard. Sans open space pourrait être titre unique qui disséquerait la question du sans : l’espace infime entre le « je » et la « boite », celle qui enferme, celle qui prend même possession du corps, l’espace infime entre l’oeil et l’écran, l’espace infime qui inventerait même son propre écartèlement.

31 octobre 2010
par Guillaume Vissac
Lectures
#Boulot #Chloé Delaume #Joachim Séné #Patrick Bouvet #Publie.net

[1J’ai en souvenir, travaillant encore pour PDG il y a plusieurs mois, l’absorption par le Google Agenda de la boite, du Google Agenda perso d’une collègue, hasard et erreur de synchronisation des comptes, mais symptôme vivant de l’assimilation du privé dans le monde du travail.

[2Souvenir de lecture, L’insurrection qui vient, et si je ne devais en retenir qu’une seule idée ce serait celle-là : « Travailler, aujourd’hui, se rattache moins à la nécessité économique de produire des marchandises qu’à la nécessité politique de produire des producteurs et des consommateurs, de sauver par tous les moyens l’ordre du travail », extrait complet à lire, retour vers le billet de l’année dernière.

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P.-S.

D’autres espaces

Retrouvez une critique d’Open Space sur Libr-critique, ainsi qu’un extrait vidéo de lecture de Patrick Bouvet ci-dessous :


Lecture de "Open Space" par Patrick Bouvet
envoyé par jocaseria. - Films courts et animations.

Pour Sans, de Joachim Séné, un article de Chritophe Grossi sur le blog d’ePagine ainsi que le lien direct Publie.net pour lire et acheter le texte.


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