Diction étrangère


J’écoute la voix de mes correspondants téléphoniques avec la plus grande attention. Je remarque que plus la journée s’écoule, plus les appels s’enfilent, plus les commandes s’empilent, plus ma voix mes yeux mon crâne s’épuisent, plus je m’adresse à eux (mes correspondants, clients, clients potentiels, clients à venir, clients en colère, clients hilares, clients sobres, clients impolis, clients qui s’écoutent, clients qui s’épanchent) et plus je sonne (je l’entends, je l’entends bien) comme si se tenait devant moi (ou bien à l’autre bout), un enfant qu’il faudrait rassurer : mais ne t’en fais pas on va le retrouver ton nounours, et après tout ira bien. Remplacer le tutoiement et la peluche par une commande et le bon vous et nous y sommes.

Mes clients préférés ne sont pas ceux qu’on reconnaît au premier filet de voix (signal secret pour : attention, problème), ni ceux qui me commandent en masse, ni même ceux qui n’ont pas besoin de mon aide ou qui ne me demandent rien. Mes clients préférés sont les voix qui articulent, qui pointent délibérément avec la langue le point d’accroche qui les tracasse, le détail à éclaircir, la virgule à déplacer. Les voix qui prennent ce qui leur faut, numéros froids sur mon écran, puis qui repartent sobrement. La politesse avec eux n’est jamais un problème puisque fondue directement sous la langue. Ils ne sont jamais les clients avec lesquels on sympathise. Les clients avec lesquels on sympathise finissent toujours, un jour ou l’autre, par devenir précisément ceux qui subissent les pires catastrophes, et donc sujet aux pires crises d’énervement.

Pour une diction impeccable, l’accent aide, l’accent provoque. Les voix non-maternelles prennent soin de découper la syntaxe qu’elles manient souvent mieux que d’autres, ils ont le soucis du mot juste, de la tournure adéquate. Les prépositions s’inversent parfois et la prononciation dévie mais le cœur de la voix, on l’écoute, il résonne juste dans le combiné, les syllabes découpées-foulées au timbre et l’attention nette de la virgule sonore qui répartit les phonèmes. C’est Björk qui savoure sa Dull flame of desire (I, love, yo-ur, eyes, my, de-ar, etc.) avant l’étreinte d’Antony Hegarty, ce sont les dents sèches de Maggie Cheung devant Nick Nolte ou les haches brèves de John Malkovitch en interview, c’est Charlotte Rampling contre à peu près n’importe quoi. Cette voix là je l’écoute, et les ordres qu’elle me cède je les suis.

Mme O. me fourni les références désirées que je liste sur un fichier texte pour en garder la trace. J’enchaîne les tirets-à-la-ligne et les signes lettres et chiffres sur la gauche du .doc. J’y presse des fois dix, fois vingt, fois trente, fonction des quantités demandées. Le blanc de la page lentement se confine. Mme O. de sa voix droite m’explique les allées du jardin, parallèles puis obliques, le gazon qui s’étend devant la maison, la descente par l’arrière et l’ouverture du sous-sol par commande électrique. Elle utilise les mots vous comprenez pour me laisser comprendre, justement, que c’est important. Je dis oui bien sûr. Elle traverse l’espace vierge (ciment) dévolu à une ou deux voitures qui n’y sont pas, prend le couloir dessiné au sol par des baguettes en bois puis voilà, ce sera là, vous voyez, c’est à bonne température n’est-ce pas ? M’expliquant son projet de cave à vin, elle trace au mur le rayon tes tonneaux et tonnelets qu’il faudra entreposer (pour la gorge et pour les yeux : il faut que ce soit bien beau), quatre-vingt-quinze euros la version cinq litres, cent-trente-neuf pour dix, oui, TTC, tout est toute taxe à la fois. Elle rallonge le parcours, le revêtement rouge velouté au sol (vous n’avez pas cela ?), les murs en pierre apparente, la température exacte. Une petite table haute, deux verres à décanter (un litre ou bien un et demi) et une carafe Marina (la qualité du verre, parlez-moi d’elle) posés dessus pour dégustation (c’est quand pour les amis, pour qu’ils savourent). Un vinomètre, mais aucun tire-bouchon (ils ne sont pas assez authentiques, les vôtres, nous ne voulons pas de modernes), des rafraichisseurs (peut-être douze, je ne sais pas encore). Des verres Gala, des verres à Bourgogne, des flutes pour la nouvelle année. Des porte-bouteilles, formes pures, rien d’inhabituel, pas de paniers (c’est ringard) ni de sets de table. Les coffrets ne l’intéressent pas malgré les promotions. Mme O. sait ce qu’elle veut. Je décompose ses lettres, noms, apostrophes, que je plonge à la suite de ma liste, dans le blanc de ma page. Son adresse, livraison puis facturation (dans cet ordre), aucune date de naissance (je ne vois pas à quoi cela pourrait vous servir), une adresse e-mail teintée de masculin, un numéro de téléphone (avant sept heures, jamais à midi). Mme O. paiera par chèque (faxez-moi votre adresse, ne faites rien par e-mail) après réception du devis, faxé également. Mme O. ne demande pas de remise sur quantité, je ne coche pas l’option ni ne la lui propose. Mme O. ajoute simplement qu’il faudra l’appeler personnellement avant la livraison, aux horaires indiqués. Je lui dis oui évidemment tout en sachant que non. Mme O. me dit au-revoir et merci sans prendre mon nom ni me souhaiter une bonne journée. Après elle la tonalité.
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