Tout ce que nous croyons possible


Voyager autour de son crâne, c’est aussi laisser place à l’introspection quotidienne, celle qui revient en cercle, comme le voyage lui-même. Ce passage pour la faille qu’il entrouvre sur la toute puissance des pensées : tout ce que nous croyons possible prend corps. La réalité est le fruit de l’imagination humaine.

Nous arrivâmes dans la soirée par la micheline. J’avais eu des vertiges et je m’étais plaint amèrement de ce nouveau moyen de locomotion, très mauvais à mon avis si l’on considère qu’il vous secoue à la fois horizontalement et verticalement. Je me refusais à croire que les autres ne ressentaient pas les mêmes effets et que je ne les éprouvais, moi, qu’en fonction du dérèglement de mon sens de l’équilibre. Nous étions descendus à l’Hôtel de France. Toute la ville avait un aspect mal tenu et ce quartier en particulier. Les gens semblaient mécontents et soupçonneux. Je jurai à haute voix dans les rues mal éclairées, en montant les escaliers et également en arrivant dans notre chambre. Je finis par m’apercevoir que personne ne me répondait. Les gens paraissaient mal à l’aise, mais ne disaient rien. J’arrêtai donc brusquement le cours de mes jérémiades.

A dix heures du matin, j’appelai la clinique Wagner-Jauregg.

Je me retrouvai finalement en train de monter péniblement et à contrecœur ces marches. Après toutes les tergiversations, délais, excuses et prétextes que j’avais accumulés pour remettre le jour fatidique, je découvris avec un profond découragement la raison pour laquelle j’éprouvais tant de répulsion vis-à-vis de ce lieu. Je m’étais tenu sur ce même escalier, trois semaines plus tôt – trois semaines seulement ! - trois semaines qui me semblaient pourtant aussi longues que ma vie entière ! C’est à cet endroit même que j’avais jeté, d’un ton aussi désinvolte que s’il s’était agi d’une plaisanterie sans importance ou d’une boutade : « J’ai une tumeur au cerveau... »

Je savais que cette idée n’était qu’une illusion stupide ; mon éducation et ma formation scientifique se révoltaient, mais des superstitions de ce genre m’ont hanté toute ma vie. Planté là, je ne pouvais me défaire de l’impression que mon mal n’avait commencé qu’à la seconde où je l’avais nommé. Non seulement il avait pris naissance à cet instant, mais cela en raison directe du fait que je lui avais donné un nom. Il me semblait que les choses arrivent parce qu’on en parle et qu’on les rend ainsi possibles. Tout ce que nous croyons possible prend corps. La réalité est le fruit de l’imagination humaine. Dans mon cas, j’avais laissé les recherches s’orienter sur une seule piste, et détourné ainsi l’attention des autres, donc peut-être la véritable. Je considère que je dois mentionner cette obsession, sinon le lecteur ne comprendrait pas ma mentalité ; moi aussi d’ailleurs, je la trouverais incompréhensible. La sensation d’angoisse, de terreur qui pesait sur moi en parcourant ces couloirs sonores devait être exactement semblable à celle que ressent le criminel qui retourne sur les lieux du crime.

Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne, Viviane Hamy, trad : Françoise Vernan, P.119-120.
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