Train fantôme


Il ne devait pas y avoir grand monde, hier matin, pour partir travailler - 31 décembre oblige - car mon train était vide, et les sièges autour également. Simplement quelques manteaux éparpillés entre les rangées et la voix du conducteur étouffée par les hauts-parleurs. Les accoudoirs entre les ombres pratiquement tous inutiles. L’écho des portes qui s’ouvrent puis se ferment à intervalles réguliers, puis l’air froid qui s’engouffre un moment. Et les battements du wagon tout contre le crâne gauche refroidi à force de s’endormir successivement contre la vitre. Prélude en coton pour une journée remplie de rien.

Au boulot nous étions deux, comme les jours précédents. Peu de questions clients en attente, encore moins de fiches-suivi à compiler. Simplement la blancheur de l’écran qui résonne par dessus la soufflerie du chauffage. Quelques coups de fils le matin

- Comment ça se fait que ma commande elle soit pas encore arrivée dites donc ?

- C’est normal, ça s’appelle les fêtes de fin d’année gros malin.

- Ah bon.


puis barrière psychologique infranchissable passé midi : le téléphone ne sonnera plus. Je vérifie plusieurs fois qu’il fonctionne encore, que je ne suis pas déconnecté mais non. La tonalité fantôme pulse dans le combiné, sans voix autour. Je vois fluctuer la fréquentation du site en temps réel, celle-ci ne fléchit pas vraiment, mais personne pour composer le numéro du service client ni même pour passer commande. Ce qui me rend de fait inutile.

Passé 14h la nuit tombe sur Paris et la musique limitée qui tourne depuis l’ordinateur de ma collègue n’arrange rien à l’ambiance. Je suis en train de m’endormir sur mon écran, me confesse-t-elle entre deux clics, à moins que ce ne soit ma propre voix qui s’emballe d’elle même. L’un de nous deux répond que elle/moi aussi, avant que le chat du site ne clignote pour la dernière fois cette année.

Après avoir accepté l’invitation du visiteur du site, voilà ce que j’ai la chance de déchiffrer sur mon écran : elle a qan bien cette cava vin ? Instant d’hésitation. Ce n’est jamais évident de faire comprendre à son interlocuteur que ses propos n’ont aucun sens. Je le garde pourtant artificiellement en ligne en gonflant la conversation - on s’occupe comme on peut - puis il se déconnecte... pour mieux revenir : aaaaaaaaaah ! j’avai compléteman oublié de vous souhaitez les fétes !


Comme je ne gagne aucune de mes parties de Solitaire, je quitte plus tôt. Je rejoins H. dans la foulée d’une fin d’après-midi au ciel abstrait. Nous nous y perdons complètement en traversant la cour carrée du Louvre : un air d’apocalypse ambiant qui émerge des horizons autour, l’écho de la circulation étouffé et les lumières de la nuit qui effleurent les reliefs du Louvre. Puis l’eau s’engouffre chargée de reflets sous le pont des Arts et je me rends compte que toutes ces images se trouvent à moins de cinq minutes du bureau où je stagne trois jours par semaines ; ces décors là, pourtant, restent à des kilomètres de moi-même, tenus à l’écart de mes journées réglées.

31

Juste avant de rentrer pour notre réveillon-coton, alors que notre train s’éternise sur l’écran de la RATP, une annonce crépite au micro pour demander l’arrivée au plus vite d’une équipe de police au quai X. Un peu plus tard, deux officiers traversent notre quai Z et disparaissent. Ils reviennent après quelques minutes d’ellipse, puis une voix explique dans le talkie-walkie de l’un d’eux que le monsieur il est sorti du train, il est en train de se masturber. Bonne année.

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