Wolf Parkinson White


Ma seule obsession du matin, pendant que, derrière la vitre, l’aube sèche se lève et que, plus tard (plus de vitre à traverser), après avoir croisé ce type aux gants gris qui ramassait des mégots par terre pour les fumer froids, le ciel sec du matin grimpe en rose sur St-Eustache, ma seule obsession, c’est de maintenir ma migraine d’hier soir le plus loin possible, à des kilomètres, pour ne pas devenir dingue à fixer sur l’écran ma douleur prise en écho pendant sept heures de suite.

Puis trois heures plus tard, vers midi sans doute, j’ai le bout du crâne qui s’écrase littéralement sur le mur du bureau, en face de la porte d’entrée, puis un carton de trucs aigus qui vient se caler dans le coin bien gentiment, parce que grosso modo j’avais les mains prises, j’ai pas lâché le carton qui me prenait les mains, m’a déséquilibré vers l’avant, m’a poussé par terre, et donc c’est ma tête qui a amorti, avec le mur de devant comme mon point de chute.

Bah oui dis donc, ça pèse au moins quinze kilos ce carton, il me fait, mon responsable, après coup, alors je lui réponds ah ouais ah bon, parce que franchement.


Alors je reste sonné pendant cinq minutes, le cul sur une chaise, à regarder le sable qui s’éparpille devant, puis j’essaie de me souvenir des trucs qu’ils disent, dans Urgences, après un traumatisme crânien, parce que j’ai le coude qui tremble un petit peu et un vide clair-aigu entre les côtes qui m’a bouffé mon appétit. Mais impossible de me souvenir, sinon que faudrait voir à s’inquiéter si j’ai des vertiges ou des nausées ou des trucs pas normaux dans les prochaines heures. Tout ce dont je me souviens, c’est que si je tire la langue face à un miroir et que ma langue dévie sur le côté sans que je lui demande, c’est probablement que j’ai une tumeur dans la tête, mais c’est pas le bon problème, et puis de toute façon y a pas de miroir au bureau alors bon. Alors bon : je reste juste immobile à me dire que j’ai l’impression d’avoir Bonebomb en boucle dans ma tête, et d’ailleurs c’est peut-être le cas, parce que je l’ai vue passer ce matin entre mes écouteurs, elle est peut-être restée depuis.


Brian Eno - Bonebomb

Petit saut à la pharmacie du coin où une ex-catcheuse d’ex-URSS me regarde le front, ecchymose-écorchure légère côté gauche, puis me tend une espèce de compresse d’une main et un flacon d’antiseptique de l’autre, tire sur sa clope avant de tout recracher par le nez et de me grogner un allez faites-le, vous, moi j’ai les mains trop sales, puis me vend une pommade gratos que je lui ai pas demandée.

Responsable : Alors, ça fait quoi d’avoir son premier accident du travail ?

Moi : Ça pique.


Puis le reste de la journée ne se fait pas réellement sentir, jusque que c’est brûlant à fleur de peau et que ça se diffuse mollement comme un mauvais coup ; du moment que ça ne traverse pas le crâne et que la douleur ne gagne pas l’envers de l’os, je me dis, ça ne me dérange que moyennement.

Pourtant je me vois en surimpression, dans le train du retour, un peu après avoir croisé le clone de Jessica Fletcher

C’était comme un homme qui aurait fait un cosplay travesti en Jessica Fletcher, l’héroïne de la série Arabesque, un homme à forte carrure, avec du maquillage sur les joues et qui se gratterait le coin des lèvres en se plaignant du retard des trains et de sa jambe cassée de jadis.


mais avant d’avoir subi la conversation accentuée banlieue qui m’entourait sur les sièges

En face une jeune fille plutôt jolie, étudiante-infirmière, et à droite une voix de type avec accent qui lui explique sa dernière visite à l’hôpital machin à grand coup de j’y suis allé t’sais c’était pour des tests d’aptitudes que je devais passer là-bas et les médecins là-bas on aurait dit, c’était bizarre, genre c’était pas des médecins, juste des types normaux avec des blouses, c’était bizarre, mais j’avais des tests d’aptitudes parce que j’ai un truc au cœur tu vois, un truc de naissance hein, personne savait j’avais ça mais ils l’ont vu, Wolf Parkinson White ça s’appelle, c’est un syndrome, et en fait ça veut dire mon cœur il bat trop vite c’est chaud, alors les médecins ils vont me mettre une caméra dans la fémorale et ils vont la faire remonter jusqu’au cœur pour voir si le truc c’est pas trop collé au cœur ou vers une artère, c’est un rythmologue il me suit, c’est un type, il sait tout ce que sait un cardiologue, mais il est encore plus balèze, il est encore au dessus, c’est un rythmologue, enfin bon voilà, on sait pas encore si c’est grave, on peut pas savoir encore, juste que j’ai le cœur qui bat trop vite tu vois. Dernière phrase soufflée vers elle amoureusement pendant qu’elle s’étouffe sur son brownie.


je me vois dans la vitre et je vois la trace que ça a laissé sous ma peau, ça se reflète mal quand on passe par dessus l’autoroute, ça se reflète mal et puis ça se reflète mieux lorsque la pleine lune tourne droit dans l’axe, collée au bord. Ça me lancera pendant que je remonterais la rue froide et que je déciderais de pas passer par la Poste, par pure flemme, puis ça me lancera toujours une fois rentré chez moi, l’appart vide et noir, pendant que je reconnaîtrais encore l’odeur de cheminée qui me colle aux fringues et aux cheveux, comme tous les jours où je sors du train à cette heure là.

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