Rodrigo Fresán, La vitesse des choses



En France la parution des livres de Rodrigo Fresán progresse à rebours, comme si les rouleaux d’impressions de ses pages étaient pris dans l’un de ces paradoxes
temporels, peut-être déclenché par les allers-retours intempestifs de Billy
Pèlerin
n’importe où (quand) et ailleurs. Quoiqu’il en soit le Rodrigo Fresán français
(traduit) est comme renversé, inversé, retourné. Peter Pan avant Martin Mantra avant les ombres errantes du Maid of Palestine (a.k.a S.S. Quantum).
Normalement dans
l’autre sens. La vitesse des choses comme terreau préparatoire à l’écriture de Mantra avec
Kensington Gardens comme épitaphe possible. Sauf qu’en réalité les noms
n’ont aucune espèce d’importance, ce n’est qu’une manière abstraite de compartimenter les morts. Partons juste du principe que la mythologie Rodrigo Fresán est un
carnaval-cimetière permanent.

La vitesse des choses, je ne la comprends pas. Je ne comprends pas de quoi il s’agit. Peut-être n’est-elle même pas une nouvelle mais autre chose, d’autres choses.
Fresán, La vitesse des choses, Passage du Nord/Ouest, trad : Isabelle Gugnon, P.183.

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La vitesse des choses c’est vrai, on ne sait pas trop ce que c’est. Le narrateur schizophrénique de ces six cent pages (ou la douzaine de narrateurs différents qui se
partagent le micro sur la scène du S.S. Quantum) insiste pour qualifier ces quinze fragments de nouvelles mais au fond le terme techniquement admis serait plutôt ovni
ou bien encore wow qu’est-ce que. Éventuellement : compilation de notices nécrologiques baroques. Au choix.
Compilation : oui, parce que ce livre a continué à se construire bien après sa première impression. D’édition en édition augmentée, La vitesse des choses a enflé de
volume pour finalement atteindre un poids de forme conséquent de six cent pages environ. Beau bébé. Je l’ai tenu entre mes bras gigotant pendant quinze jours.

Ce qui fascine dans La vitesse des choses (outre l’œil monolithique de HAL 9000 qui s’accroche à vous depuis la couverture glacée et ne vous lâche plus) c’est l’extrême
confusion dans laquelle on plonge. Le livre ne plaisante pas avec le sens, l’ordre et la linéarité, il les fait voler en divers petits éclats dispersés dans l’espace
du dehors. Notre narrateur schizophrénique se laisse éclater en quinzaines, vingtaines, cinquantaines de récits parallèles, adjacents et croisés qui, une fois bien
emmêlés ensemble, composent la sphère de La vitesse des choses. Je dis sphère, parce qu’au fond aucun haut ni bas ni début ni fin ne vient figer le texte. Le texte
est libre, il se diffuse d’une nouvelle à l’autre, d’un personnage à l’autre, d’un dialogue à un autre. Des motifs s’articulent et se désaxent le temps d’une anecdote
ou d’une histoire sur le mode de la fugue : le même récit, répété, diffracté, entraîné dans la spirale infernale et fuite perpétuelle d’une fille qui tombe dans la
piscine ce soir là
(et tous les autres soirs aussi), d’une échappée brève en orbite autour d’Urkh 24, d’une foire aux monstres avec Diane Arbus en guest star
(Alors il s’est passé quelque chose d’étrange : Diane Arbus a porté une main à son ventre et poussé un long et lent soupir en souriant comme une sainte.
« J’ai mes règles », nous a-t-elle annoncé, à croire qu’elle venait de remporter un prix.
P.431) et combien d’autres visites mortuaires auprès des corps, des
cadavres et des défunts qui peuplent l’imaginaire ou les souvenirs de leurs auteurs.

Une sphère éclatée au service d’une narration pourtant cohérente : tous les narrateurs successifs disent je, toutes les histoires se traversent les unes les autres,
chaque motif de chaque histoire racontée complète, révise ou bouleverse d’autres motifs d’autres histoires précédemment racontées. Les événements à proprement parler
n’existent que comme autant d’impressions de déjà-vu disséminées au fil des pages : la conversation absente d’un japonais et d’un argentin entre deux vols dans un
aéroport international, l’histoire d’un figurant de 2001 : l’Odyssée de l’espace qui refuse de sortir de son costume de singe... Ce genre de trucs. Au centre de
toutes ces impressions : le mystère de la vitesse des choses, saint Graal de toutes les quêtes ontologiques de tous les narrateurs honteux et ratés qui se succèdent
entre ces pages. Parfois, la vitesse des choses correspond à la force qui annule la distance entre une histoire et une vie ou une vie et une histoire. (...) La vérité
qui palpite sous ce qui bouge.
(P. 575). Parfois c’est le titre d’un livre, d’une chanson, d’une rubrique dans un journal. Parfois c’est autre chose encore . Mais
c’est toujours là, présent, tapis sous, sur ou entre les mots. C’est le nerf de la guerre de la fiction-mortifère. Et donc le cœur du livre qui en porte le titre.

Le processus qui consiste à déguiser les réalités en fictions jusqu’à ce qu’on découvre qu’elles sont des faits incontestables à peine masqués par le cadre bien pratique de l’anecdote n’a pas été facile, bien que j’aie fini par l’accepter. Maintenant que je comprends et que je me suis assuré que tous mes personnages existent, je peux me reposer un peu avant d’entreprendre ma véritable tâche.
Un Apprenti Écrivain est consacré Maître Scribe dès lors qu’il découvre qu’il n’est et n’a été qu’un intermédiaire presque involontaire à son propre service, qu’il n’a fait que relater les différents pays d’une carte dessinée avec ses molécules, lui donnant l’impression qu’il pourra le parcourir – de temps en temps, en de rares occasion – comme s’il s’agissait d’une bonne histoire. (P.604-605)

La lecture de La vitesse des choses consiste en une plongée franche-abstraite dans les couloirs de la fiction. Il suffit de prendre place au volant (ou à la place
du mort pour les phobiques) de la DeLorean de Retour vers le futur et de dépasser allègrement les 88 miles par heure et traverser les murs ou les tunnels ou les
précipices, sauf qu’ici le voyage dans le temps correspondrait plutôt à l’exploration de mondes parallèles façon Sliders et que le Doc Emmett Brown s’appellerait
Balthazar Mantra ou encore Chivas Gonçalves Chivas.
La fiction comme matière et comme produit de la réflexion barrée de Rodrigo Fresán, une fiction qui fonctionne en circuit fermé (mais qui ne tourne jamais à vide),
qui s’auto-alimente et s’auto-influence, un labyrinthe de signes et de symboles dans lequel on peut s’attendre à chaque instant à ce que débarque l’agent Scully qui
soufflerait son nom de Dieu Mulder, est-ce que tu peux m’expliquer ce qu’on fiche ici à l’oreille du lecteur, son fameux regard agacée-crispée en option.

Maintenant je ne crois plus – comme le croient les lecteurs ou comme je le croyais dans ma jeunesse inédite – que les écrivains soient ces êtres implacables capables de capter d’un regard l’essence secrète d’un humain pour le coucher l’instant d’après sur le papier. Maintenant je comprends qu’en fait, la manœuvre est opposée, inverse : un écrivain se trompe toujours en jugeant une personne et c’est cette erreur sacrée qui permet la création du personnage. Notre métier n’est rien d’autre que l’exercice constant et chaque fois plus parfait de l’erreur. Ainsi, ma version – ma vision – de l’Argentine n’est pas l’Argentine. (P.49)

L’erreur est parfaite et parfaitement répétée, cyclique. Elle bâtit en profondeur les sphères de la fiction selon Fresán. La langue y est parfois teintée de pop-culture
américaine des 60’s aux 90’s (la boucle est bouclée) souvent parsemée de références littéraires, cinématographiques, musicales et télévisuelles. Ce melting-pot
parfois clairement déséquilibré fonctionne pourtant sans accroc, la machine est bien huilée, même si parfois la lecture s’embarrasse de quelques passages à vide,
souvent dûs au genre même du recueil-hybride. Et tant pis si quelques anecdotes coulent lentement vers le fond sans trop s’agripper aux vagues, ce livre projette
un chaos trop brut pour pouvoir être réellement pertinent à chaque page.
La mythologie Rodrigo Fresán qui commence à se bâtir entre ses différents livres s’établit donc en territoire de fiction, territoire où la mort s’érige en œil du
cyclone impérieux. Une fois que le dit cyclone traverse nos lectures il ne reste rien plus que des fantômes en suspension, des farandoles inexplicables car inexistantes
(ou inversement). L’expérience est importante, clairement. Et même si Mantra allait jusqu’à fasciner là où La vitesse des choses se « contente » de capturer,
c’est un livre à lire dès aujourd’hui (et migrer vers Tabula Rasa pour lecture complémentaire sur Fresán). Et d’ici l’année prochaine sans doute : Vie de saints, nouveau tome d’ors et déjà attendu de la mythologie Fresán. Noter
la date de parution quand on la connaîtra et se précipiter encore pour se replonger là-dedans comme le mort de faim que l’on est réellement.

[Article également disponible sur Culturopoing]
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