Scénographie réelle appliquée aux territoires de la fiction


La vitesse de choses (suite) via la nouvelle La fille qui est tombée dans la piscine ce soir là. Mode d’emploi d’une fiction en filigrane sur le mode de la fugue, sur le mode de la fuite latérale et des fantasmes ambiants.

L’histoire (je veux parler de l’histoire qui est derrière celle-ci, l’ombre de cette nouvelle qui refuse qu’on termine de la coucher par écrit), commence ainsi :

Je traverse une rue dans une ville qui est celle où je dois commencer à écrire cette nouvelle mais pas celle où je la terminerai. C’est alors qu’il se passe quelque chose qui, heureusement, n’est pas facile à comprendre. Ce qui différencie peut-être les écrivains de ceux qui ne le sont pas, c’est que ces derniers se moquent de comprendre ce qui se passe alors. Ils se contentent de capituler face aux évènements. Ce qui se passe, c’est qu’en traversant la rue, une image me traverse l’esprit, celle d’une fille tombant un soir dans une piscine. C’est tout. Mon regard suit la chute de son corps (on l’a poussée ou elle a sauté ?) et j’ai à peine la perception nécessaire de ce qui l’entoure. Une fête. Des hommes et des femmes élégamment vêtus. Une musique de fond. Je monte dans la voiture où elle m’attend (elle conduit et me demande si je veux prendre le volant, je lui rappelle que je ne sais pas conduire mais elle insiste, tels sont les faits) et je lui raconte ce qui m’est arrivé. Je lui dis qu’en d’autres occasions, en traversant d’autres rues, j’ai imaginé des histoires complètes, des trames dont je connaissais jusqu’aux grands-parents des personnages. Je lui dis que, cette fois, ce n’est pas le cas que j’ai plus l’impression d’avoir trouvé une photo qu’une histoire. Je lui dis qu’il y a peut-être une nouvelle dans ce que je lui raconte. Alors, elle se lance dans un récit.

Maintenant nous ne sommes plus dans une voiture mais dans un lit. Privilèges de la scénographie réelle appliquée aux territoires de la fiction. Plus on voit le monde clairement, plus on est obligé de faire comme s’il n’existait pas. Cela arrive parfois. Il fait nuit, il fait noir et ce n’est qu’à compter de cet instant – je ne fume pas, elle non plus – que je comprends le sens des cigarettes après l’amour : deux petites pupilles de feu brillant dans la pénombre. Ce sont des signaux, comme ceux que s’adressent les bateaux qui se croisent au milieu de nulle part mais qui ont très envie de faire naufrage ensemble pour toujours. Elle s’était endormie, vient de se réveiller et me raconte son rêve, un cauchemar. Quand elle fait des cauchemars, je ne m’en aperçois jamais. Sa respiration reste égale, son corps ne bouge pas. Elle pousse juste un cri et quand elle ouvre les yeux, soulagée d’avoir simplement fait un cauchemar, elle éprouve le besoin immédiat de le relater pour le rendre moins vrai, s’assurer qu’il n’est pas et ne sera jamais.

Rodrigo Fresán, La vitesse des choses, Passage du Nord/Ouest, trad : Isabelle Gugnon, P. 469-470.
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