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重庆洲际酒店

12 novembre 2010, par Guillaume Vissac, dans Chongqing |
Tags : Ville

Je [1] dis qui est Dekker et quelle heure il est ? Le mec dans le téléphone, tout ce qu’il trouve à dire c’est « sorry sir » et son anglais est tellement compact qu’il doit répéter trois fois avant que les sons se désossent, avant que je comprenne qu’il l’est, sorry, et que moi je suis sir et qu’il est probablement l’heure d’être éveillé, puisque la lumière traverse les rideaux, coule et colle du plafond vers le sol, à moins que les spots au plafond soient allumés et si c’est le cas on les aurait allumé on purpose, comme je l’explique au mec sorry, à moins bien sûr que j’ai oublié de les éteindre la nuit dernière, et quelle heure il est exactement, what time, non pas ici, here, mais dans ma tête, inside my fucking brain et la voix sorry ne sait pas quoi répondre et le seul mot qui crève la surface de mes dents c’est : jetlag, jetlag, bordel, foutez-moi la paix. Le mec répond « sorry » sans raccrocher. Je me redresse sur le double oreiller de mon dos, ma montre sur la table de chevet est retournée et hors de portée de mes bras trop courts mais je l’entends qui frotte contre la table, les aiguilles, je veux dire, ce sont les aiguilles qui frottent contre la table et ce sont elles que j’entends. « Sir ? », le mec dit. Et je dis oui, oui, yes, yes, et ma voix contre le combiné du téléphone chlingue, enfin je trouve qu’elle chlingue, et je mâche mes mots avant de les dire pour vérifier, et savoir quels goûts ils ont et pourquoi j’ai la dalle. Jetlag, je répète au mec, jetlag but go on, ce qui veut dire : crache le morceau pendant que je suis encore conscient que t’existes. Alors le mec m’appelle Dekker, enfin Mister Dekker, et il faudrait que je capte que Dekker c’est bien moi, car c’est un alias, un pseudonyme que j’utilise des fois à l’étranger quand les mecs sont pas capables d’articuler mon nom correctement et que ça m’emmerde de les entendre brailler. Je dis yes what ? ce qui veut dire accouche. Le mec me dit qu’on m’attend au restaurant de l’hôtel, ou au bar de l’hôtel, j’ai du mal à comprendre, et je dis qui m’attend, who is waiting, et le mec me dit qu’il s’agit d’un gentleman, ce qui veut dire qu’il est en face de lui, et je réponds ah, ce qui se passe de traduction. Avant de raccrocher et moi idem je lui demande une dernière fois quelle heure, what time, et son accent m’étrangle, tout ce que je comprends c’est qu’il est l’à demi de quelque chose, something thirty, mais je ne sais pas trop quand, sinon qu’il fait jour car les spots sont éteints, je les vois dans mes yeux qui s’y reflètent mal, et ils sont éteints autrement j’y verrais des étoiles, des pupilles et puis des étincelles, autrement dit rien du tout. Je me lève, mon corps est chaud, mes pieds s’enfoncent dans le tapis, j’ai l’impression de marcher encore sur le matelas de mon pieu, mais je vérifie et il est bien derrière moi, dans mon dos, et je suis bien au sol, pas à portée de plafond ni même à court de bras, et la fenêtre est à hauteur de mes yeux et non pas dans mes genoux, comme j’ai cru en hallucination périphérique un moment. Je m’assois sur le chiotte pour purger ce qui me reste de merde européenne, je ne sais pas chier dans les chiottes d’un avion, jamais su, jamais pu, là-bas aussi les mecs m’appelaient Mister Dekker et je disais oui pour faire simple. Les chiottes d’ici sont chauds et lumineux et ils te lâchent une giclée d’eau, chaude encore, dans le trou de balle, ensuite un séchoir te sèche le trou et le bas des cuisses parce que ça éclabousse. Pendant que l’air chaud jaillit du chiotte je m’entends réellement prononcer la phrase : putain d’hôtel de mes couilles et je n’ai plus le temps de rien, sinon de répéter, de répéter la phrase, de répéter encore, agrémenté de quelques insultes invisibles de mon cru mais que personne n’entendra, non que personne n’entendra c’est sûr.



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Notes

[1J’ai encore hésité, la narration n’est pas claire, mais j’ai opté pour le "je", aussi par respect des récits de détectives un peu crade qui parlent à voix haute en même temps qu’il progresse dans leur enquête. C’est encore une fois un brouillon, et je considère ces petits textes comme des esquisses préparatoires, ou pour celui-ci en particulier des essais voix, pour savoir comment la placer et surtout comment dire, et c’est encore en friches, en travaux, en révision, car tout se cherche et ça aussi.

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