Sunset Park


par Paul Auster

Je lis Paul Auster depuis que j’ai seize ans, depuis que, faisant suite à La trilogie new-yorkaise qui m’a servi, entre autres, de détonateur, je lis. Pour ça précisément que je trouve toujours plaisir à acheter puis lire le « dernier » Paul Auster, tous les ans ou tous les deux ans c’est selon, pour ça précisément que je poursuis la course, toujours avec le même enthousiasme, quand bien même il semblerait qu’aucun texte aussi puissant que Ghosts (Revenants) n’ait été produit depuis 1986. J’ajoute enfin que The New-York Trilogy a été le premier livre en anglais que j’ai acheté, à une époque, pourtant, où cette langue m’était totalement étrangère. Pour ça précisément que Paul Auster est, pour moi, un auteur aux origines.

Depuis 2003 et Oracle Night (La nuit de l’oracle) Paul Auster est entré dans une série d’expérimentations narratologiques (légères mais présentes). Dans Oracle Night, par exemple, une partie du récit était pris en charge dans les notes de bas de page. Plus tard Traverls in the Scriptorium (Dans le scriptorium) proposait une plongée dans l’esprit de l’auteur ayant inventé, quelques années plus tôt, les personnages de ses livres précédents. Dans Man in the dark (Seul dans le noir) deux récits s’entrecroisaient selon grosso modo le même principe : celui d’un personnage de fiction et celui de son auteur. Enfin dans Invisible, l’année dernière, le récit maniait le « je », le « tu », le « il » successivement pour proposer une vision kaléidoscopique de la situation. Sunset Park, qui paraîtra probablement en France dans les mois qui viennent, suit précisément cette lignée de textes dont la narration essaie de se dégager d’une certaine fixité. Contrairement à Invisible pour lequel je suis resté assez enthousiaste, ça ne prend pas vraiment dans Sunset Park car les « trucs » mis en place ici demeurent des trucs : ils n’apportent jamais l’autre dimension attendue. Sunset Park « raconte l’histoire » littéralement d’une petite dizaine de personnages en alternant les points de vue, et disperser le récit dans plusieurs horizons de cette façon peut-être intéressant, encore faut-il que les personnages concernés soient dignes d’intérêt. Le pitch de départ est d’ailleurs assez simple : en pleine crise financière (2008) une petite bande de quatre personnes investit à New-York une maison dont les propriétaires ont été expropriés et qui, appartenant désormais à la ville, n’appartient donc plus à personne.

He spends an afternoon taking photographs of some of the factories near the waterfront, the old buildings that house the last surviving companies in the neighborhood, manufacturers of windows and doors, swimming pools, ladies’ clothes and nurses’ uniforms, but the pictures are nondescript somehow, lacking in urgency, uninspired. (…) Even if he is home again, this New York is not his New York, not the New York of his memory. For all the distance he has traveled, he might just as well have come to a foreign city, a city anywhere in America.

Paul Auster, Sunset Park, Faber and Faber, P.132

Cet extrait est à la fois anecdotique et représentatif du récit tout entier. Anecdotique car le contexte socio-économique présenté dans le résumé du livre est très rapidement évacué, et, comme souvent chez Auster, on a plus l’impression d’assister à une fiction qui se déroulerait devant l’écran d’un film historique qu’à une fiction qui prend racine dans l’Histoire. Les livres d’Auster sont en décalage permanent avec l’époque ou l’Histoire (rappelons dans Moon Palace cette scène où le narrateur débarque littéralement comme un mort-vivant à une visite médicale de l’armée qui décidera si oui ou non il sera envoyé au Vietnam, le paroxysme sera atteint ensuite avec In the country of last things / Le voyage d’Anna Blume qui sort totalement de l’Histoire pour en écrire une autre), c’est également le cas ici. Quelques mentions sont faites des maisons abandonnées, des « choses » laissées derrière (au tout début du livre il est dit que l’un des personnages est employé par une entreprise qui vide les maisons abandonnées, que ce personnage a l’habitude de photographier les objets laissés derrières par ces familles ruinées et expropriées, on nous dit ensuite qu’un autre s’occupe d’une boutique qui répare les objets tombés en désuétude, mais cette dimension là n’est absolument pas exploitée : elle constitue simplement un décor) mais la fiction se déroule en réalité en décalage avec cet écran, comme une couche superficielle appliquée par dessus. Extrait représentatif enfin car cette phrase pensée par Miles durant ses déambulations dans New York décrit aussi parfaitement la nature de ce livre : « quelque part assez quelconque, dépourvu de toute urgence, pas très inspiré » [1].

There are days when she can no longer look at people she passes on the sreet without undressing them in her imagination, stripping off their clothes with a quick, violent tug and then examining their naked bodies as they walk by. These strangers aren’t people to her anymore, they are simply the bodies that belong to them, structures of flesh wrapped around bones and tissue and inner organs (…) She sees the enormous, unwiedly breasts of fat women, the tiny penises of young boys, the budding pubic hair of thirteen-year-old children, the pink vaginas of mothers pushing their babies in strollers, the assholes of old men, the hairless pudenda of little girls, luxuriant thighs, skinny thighs, vast, quivering buttocks, chest hair, recessed navels, inverted nipples, bellies scarred by appendix operations and cesarean births, turds slinding out of open anuses, piss flowing from long, partly erect penises.

P.108-109

Il y a un seul des personnages de Sunset Park qui apparaît un minimum « authentique », ou en tout cas qui semble digne d’être suivi dans cette lecture et il s’agit d’Ellen. Assez discrète par rapport aux autres personnages, c’est elle qu’on retrouve dans l’extrait précédent : probablement la meilleure page de tout le livre. Tous les personnages de Sunset Park ont en commun de porter avec eux un fantôme, ou plutôt un traumatisme issu du passé, et le personnage d’Ellen est le seul qui vit depuis en dysfonctionnement total. Avortée suite à une passion adolescente elle développe une obsession pour le corps qui la conduit à déshabiller mentalement les corps qu’elle croise dans la rue (il s’agit de l’extrait ci-dessus) et à peindre des modèles nus pour plaquer ces pensées sur la toile. Aucun des autres personnages concernés dans le récit n’ont autant d’impact sur la réalité qu’Ellen qui, elle, la reconfigure à mesure qu’elle la traverse (il sera dit plus tard qu’elle « voyage au plus profond de nulle part : le nulle part de son propre néant »). C’est très court (moins d’une page pour ce passage précis, moins de vingt pour le chapitre en entier) et c’est peut-être le coeur du texte qui aurait mérité d’être creusé, mais qui ne l’a pas été.

Photo de Larry Clark

That is the idea he is toying with, Renzo Says, to write an essay about the things that don’t happen, the lives not lived, the wars not fought, the shadow worlds that run parallel to the world we take for the real world, the not-said and the not-done, the not-remembered.

P.153

S’agit-il du point de départ de Sunset Park, ce « livre des choses parallèles » que mentionne Renzo Michaelson, double peu ou pas maquillé de Paul Auster lui-même ? Peut-être qu’un Sunset Park bis, non-écrit, non-publié et non-lu aurait dû voir le jour mais n’a pas pu éclore. Peut-être que ce livre là aurait été bon, meilleur qu’aucun autre de ces dernières années. Mais non. Sunset Park, le vrai, le réel, le papier, ne va nulle part, et le plus étonnant soit encore que cette destination soit ni plus ni moins que revendiquée. Oublié le garçon qui voulait « lancer un défi au mode de vie américain » (Moon Palace), celui-là voudrait se fondre dans un lieu appelé Nowhere et y passer ni plus ni moins que « les dernières années de sa vie ».

The conversation ends, and once again you feel you have been stranded in the middle of nowhere. By late afternoon, you have begun to resign yourself to the fact that nowhere is your home now and that is where you will be spending the last years of your life.

P. 282

Mise à jour du 07 septembre 2011 : à l’occasion de la parution de Sunset Park en français, je repasse cet article en une. Je n’ai pas lu cette traduction. Mon article porte donc uniquement sur le texte original.

7 septembre 2011
par Guillaume Vissac
Lectures
#Corps #Larry Clark #Paul Auster

[1Sunset Park n’étant pas encore paru en France et donc non traduit, je signale que toutes les traductions présentées sur cette page sont improvisées et personnelles.

<  -  >

P.-S.

En vidéo, lecture de Sunset Park par Paul Auster


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Sunset Park, version 3 (8 mars 2014)

Paul Auster , Sunset Park
par Paul Auster

Je lis Paul Auster depuis que j’ai seize ans, depuis que, faisant suite à La trilogie new-yorkaise qui m’a servi, entre autres, de détonateur, je lis. Pour ça précisément que je trouve toujours plaisir à acheter puis lire le « dernier » Paul Auster, tous les ans ou tous les deux ans c’est selon, pour ça précisément que je poursuis la course, toujours avec le même enthousiasme, quand bien même il semblerait qu’aucun texte aussi puissant que Ghosts (Revenants) n’ait été produit depuis 1986. J’ajoute enfin que The New-York Trilogy a été le premier livre en anglais que j’ai acheté, à une époque, pourtant, où cette langue m’était totalement étrangère. Pour ça précisément que Paul Auster est, pour moi, un auteur aux origines.

Je lis Paul Auster depuis que j’ai seize ans, depuis que, faisant suite à La trilogie new-yorkaise qui m’a servi, entre autres, de détonateur, je lis. Pour ça précisément que je trouve toujours plaisir à acheter puis lire le « dernier » Paul Auster, tous les ans ou tous les deux ans c’est selon, pour ça précisément que je poursuis la course, toujours avec le même enthousiasme, quand bien même il semblerait qu’aucun texte aussi puissant que Ghosts (Revenants) n’ait été produit depuis 1986. J’ajoute enfin que The New-York Trilogy a été le premier livre en anglais que j’ai acheté, à une époque, pourtant, où cette langue m’était totalement étrangère. Pour ça précisément que Paul Auster est, pour moi, un auteur aux origines.

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Sunset Park, version 2 (7 septembre 2011)

Mise à jour du 07 septembre 2011 : à l’occasion de la parution de Sunset Park en français, je repasse cet article en une. Je n’ai pas lu cette traduction. Mon article porte donc uniquement sur le texte original.

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  • J’ai beaucoup aimé Invisible.
    Seul dans le Noir était léger mais pas inintéressant (au moins la première partie) mais aurait pu être bien meilleur en développant un peu plus la première partie, et en ne restant pas "l’idée d’un livre", ce qu’il est, mais en devenant un vrai livre.
    Je lirai Sunset Park (mais en français par pur fainéantise). Je pense qu’ils ne changeront pas le titre, d’ailleurs.

  • La première partie de Man in the dark était même très bonne, oui, avant que le bouquin s’écrase littéralement ensuite, je partage tout à fait ton avis. Idem pour Invisible, à mes yeux beaucoup plus intéressant que celui-là...

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