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菜园坝长江大桥风景

6 décembre 2010, par Guillaume Vissac, dans Chongqing |
Tags : Corps - Ville

Crédits photos Panoramio



Ce qu’on voit depuis le pont, ce qu’il [1]] regarde tourbillonner au bord de son corps :

des voitures, dans la nuit, dans le jour, des couleurs de caisses métallisées, des carrosseries vernies, des reflets dans ces carrosseries qui glissent, la traînée lumineuse des phares, la nuit sous l’angle des phares, l’éclat des pare-brises devant la brume qui s’élève depuis l’eau vers le pont, depuis l’asphalte vers les pylônes métalliques – son propre corps saccadé dans le reflet des autres, ses deux bras décharnés qui lui sortent par les épaules et le Marcel gris des vieux films black and white qui s’accroche à la sueur, éclat doré d’une boucle d’oreille en toc, à droite, à gauche, la lettre « Q » on dirait [2] – la pointe de ses baskets sans lacets, pieds nus à l’intérieur, au bord du bord du corps prêtes à s’arracher aussi au métal qui s’accroche, encore pour quelques grammes, quelques minutes, quelques litres de salive balancés sur ses gencives et puis derrière les dents – l’eau brune, l’eau verte, l’eau blanche qui glisse entre ses pompes à 8, à 12, à 140km/h et qui dissèque en temps réel les berges et les aspérités de la ville, celle qui monte et se démonte à l’infini mais sous la brume – la naissance de la brume, celle qui étouffe la ville à l’aube et qui s’échappe, s’arrache, s’enfonce avec le crépuscule – les quelques milliards de crânes qui le scrutent, qui le matent, qui l’ignorent au moment où ses pompes le lâchent sur le métal du pont, de l’autre côté de la rambarde, et, dessous, des semelles lisses, parfaitement lisses, privées de tout, de toutes formes d’aspérités plastique – les milles milliards de tours devant, derrière, autour, réduites à l’état de poussière à l’aube et qui piétinent, la nuit, sa minusculité – les milles milliards de lumières qui font vibrer les tours et les dissèquent avant l’aube de demain, et devenues poussières elles se balanceront encore dans la brume, l’air gris, la pollution, et perceront la pollution, l’air gris, la brume, avant tombée de la nuit suivante – combien d’autres corps que le sien qui se balancent en haut des tours, leur construction à peine achevée, leur destruction déjà prévue ? – des tonnes et des tonnes de béton qui viennent recouvrir ce qu’avant elles on appelait « vallée » et qui désormais s’appelle « la ville » et d’autres tonnes de béton encore qui transitent par l’asphalte, celle qui découpe le fleuve, ou par bateaux, par camions, par avions, pour reconstruire la ville, celle de demain, celle d’avant-hier est morte – d’autres milliers, millions, milliards de corps à leurs tours enterrés sous d’autres tonnes de béton – des dizaines de grues qui découpent la grisaille et qui prolongent plus loin le pont, celui qui s’éteint au bout de la brume – des dizaines de camions, bétonnières, bulldozers pour amarrer aux berges l’asphalte en mouvement d’un vieux pont qui s’allonge – des dizaines de bateaux qui plantent des piliers colossaux la nuit, le jour, la nuit, dans les eaux noires, brunes, rouges du Yangzi Jiang en fusion – d’autres voitures, dans la nuit, dans le jour, d’autres trainées, de phares dans le noir, dans l’or, dans la brume, de la nuit ou du jour, d’autres corps métalliques, d’autres spectres en plastique qui défilent en accéléré sur de la musique de nuit, de jour, des deux, sur des rythmes d’ailleurs qui veulent dire qu’on y est et qu’on glisse, que deux semelles sur deux achèvent de s’enfoncer – le vertige de l’en bas, les vagues noires rouges ou bleues du Yangzi Jiang, les nappes d’asphalte qui ont coulé en urgence sous l’ombre d’un corps qui déjà ne tient plus – d’autres reflets, métalliques ou pas, dans d’autres carrosseries fuyantes, métallisées peut-être, d’autres boucles d’oreille, à droite, à gauche, en forme de lettre, en forme de « Q », et d’autres gueules lacérées sous les coups, les lames, les balles, et d’autres Marcel qui collent à la peau, d’autres bras qui dépassent, d’autres épaules qui percent, d’autres corps dont le corps ne tient plus, d’autres cheveux mats collés sur les yeux, d’autres lèvres décollées l’une de l’autre et d’autres rangées de dents qui se serrent juste assez pour faire péter l’émail, d’autres regards bridés qui défilent sur les plaques, sur la tôle, la carrosserie fuyante – et le corps d’une femme [3] sur le bord de la route qui ignore tout d’elle-même jusqu’à son propre nom



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Notes

[1[De cette façon la boucle est bouclée, avec trois narrations différentes au "je", au "tu" et désormais au "il".

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