La faune des cadavres


Noël avant l’heure, H. m’offre la semaine dernière un cadeau qui fait 800 pages et plus, sur ma demande. Je ne suis pas allé chercher l’idée bien loin, M. me l’a soufflée lorsque nous nous sommes vus il y a quelques semaines. Et ce cadeau est un pavé, ce pavé un traité de médecine légale et d’ailleurs c’est son titre. Ce qui m’avait motivé à la base, c’est bien le fait que l’on puisse « voir littéralement l’effet et le cheminement d’une balle et sa pénétration dans le corps », comme me l’a expliqué M. place des Innocents. Je ne sais pas encore ce que j’écrirai avec mais le fait est que c’est un outil dont je veux me servir.

Il est loin le temps où le médecin plantait une longue et grosse aiguille dans le corps d’un défunt pour vérifier que ce dernier, ne réagissant plus à la douleur, était donc bien décédé. Révolue également cette époque où l’on croquait entre les dents l’orteil d’un défunt pour vérifier que la douleur ne le faisait pas revenir à la conscience, d’où le nom de croque-mort...

Ph Boxho, JP Beauthier, Traité de médecine légale, « Définition de la mort, Introduction », De Boeck, P.21

J’ai déjà recherché ce genre de livres spécialisés par le passé, sur l’autopsie plus spécifiquement, c’était il y a quelques mois, N., E. m’avaient accompagné chez Gibert Médecine en janvier ou février. À l’époque, je n’avais rien trouvé, je cherchais matière pour écrire Rapport d’A., je m’étais finalement reporté sur autre chose, un livre libre de droit numérisé (sur Gallica très probablement) et qui s’appelait La faune des cadavres. Il m’avait servi de tuteur pour écrire ce petit texte, Rapport d’A., qui était, après tout, ni plus ni moins qu’une séance d’autopsie chronométrée.

Photo extraite d’un visuel promotionnel de la "Lucky Human Mannequin Factory". Le slogan sous la photo précise : "All heads are available on all positions".



Le Traité de médecine légale a donc rejoint mes livres de chevet. Je me souviens d’une période, à Loué, écrivant Scapulaire (détruit, foutu et oublié à jamais) et Cette mort (pas mieux) où mes livres de chevets étaient (dans l’ordre) : l’Atlas d’anatomie humaine de Netter, le Dictionnaire de pathologie médicale de Pequignot et les Oeuvres complètes de Breton en Pléiade. Aujourd’hui Breton a été rangé loin de moi mais Netter et Pequignot restent toujours à portée de mains, de même (en ce moment du moins) que Lautréamont, Artaud et Rilke dont (parfait hasard) j’ai lu ce matin ces lignes :

Souviens-toi de gens que tu as trouvés rassemblés sans qu’ils aient encore partagé une heure. Par exemple des parents qui se rencontrent dans la chambre mortuaire d’un être vraiment cher. Chacun, à ce moment-là, vit plongé dans son souvenir à lui. Leurs mots se croisent en s’ignorant. Leurs mains se ratent dans le désarroi premier. - Jusqu’à ce que derrière eux s’étale la douleur. Ils s’asseyent, inclinent le front et se taisent. Sur eux bruit comme une forêt. Et ils sont proches l’un l’autre comme jamais.

Rainer Maria Rilke, Notes sur la mélodie des choses, Allia, trad : Bernard Pautrat, P.29

J’y vois aussi rapport au projet Accident de personne (qui continue de s’écouler et qui continuera, je le répète, jusqu’au 31/12 minuit), l’un des chapitres de ce Traité de médecine légale s’intitulant « Physique des collisions de trains » et je me dis que peut-être un élément fondamental m’a échappé durant l’écriture des 160 fragments car ce livre je ne l’avais pas (encore). Ces phases de recherche ne diffèrent pas vraiment de celles traversées durant l’écriture de Coup de tête, il s’agissait déjà de violences faites au corps, en l’occurrence d’amputation, et j’ignore pourquoi elles s’imposent à moi et pourquoi elles s’insèrent encore dans mon processus d’écriture ni même ce que je vais en faire. Peut-être (peut-être aussi) que je suis fou.

_Vous voulez savoir s’il est fou ?
Maigret se contenta de hausser les épaules. Un autre jour, il ne se serait peut-être pas préoccupé plus que quelques minutes de la visite de Marton. On a l’habitude, à la P.J, de recevoir des fous et des demi-fous, des lunatiques, des inventeurs, des individus mâles et femelles qui se croient désignés pour sauver le monde de la perdition et d’autres qui sont persuadés que des ennemis mystérieux en veulent à leur vie ou à leurs secrets.

Simenon, Les scrupules de Maigret, Presses de la cité, P.25

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