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Ciudad Juárez est une fiction

8 décembre 2010, par Guillaume Vissac, dans Photos |
Tags : Google Street View - Mort - Roberto Bolaño - Sergio González Rodríguez - Ville

Google Street View est un outil unique : permet notamment déambulation de jour dans ce qui est considéré ni plus ni moins que comme « la ville la plus dangereuse du monde », Ciudad Juárez au nord du Mexique. Ville qui a connu, de 1993 à nos jours, une vague de meurtres de femmes hallucinante. Les statistiques d’Amnesty International courent jusqu’en juin 2008 et chiffrent le nombre de ces meurtres à 1653, auxquels il faut ajouter environ 2000 disparues. Ces meurtres de femmes à Ciudad Juárez, Sergio González Rodríguez, journaliste et écrivain mexicain, les prend pour objet dans son livre Des os dans le désert paru en France aux éditions Passage du Nord-Ouest. Rappelons que Ciudad Juárez est également au coeur du chef d’oeuvre posthume de Roberto Bolaño 2666, travestie dans la fiction en Santa Teresa. Sergio González Rodríguez y devient d’ailleurs un personnage à part entière, ce qui l’invite à déclarer qu’il aime considérer Des os dans le désert comme une « note de bas de page de 2666 ». En parallèle de ma lecture ces images, qui mettent des couleurs, un grain, de la poussière sur cette enquête terrifiante et fascinante en même temps, puisque le « Mal » s’y trouve. Ce billet est le premier volet d’une série qui en comportera au moins deux, peut-être trois.

Tout d’abord, il y eut un dérapage hors des limites.
Entre 1993 et 1995, les corps de 30 femmes victimes d’homicides dolosifs retrouvés à Ciudad Juárez étaient la résultante d’une imbrication complexe de facteurs tels que la violence sexuelle, les bars, les bandes de délinquants et les accusations mutuelles entre les divers acteurs de la vie collective.
(…)
Toute la frontière nord du Mexique forme un territoire idéal à l’immersion des migrants dans un anonymat radical.
(…)
La frontière est une promesse d’amélioration qui peut se solder par le pire ; elle est l’endroit et l’envers de la violence : la maison et la rue.

Sergio González Rodríguez, Des os dans le désert, Passage du Nord-Ouest, trad : Isabelle Gugnon, P. 31.

Malgré la luminosité du ciel bleu du désert, Ciudad Juárez a l’air pâle, décolorée par endroits. Parfois, un reflet métallique ou une teinte éclatante vient rompre la monotonie du paysage : l’éclat du soleil et de la poussière donne un patine écrue aux avenues, aux trottoirs, aux vitres des fenêtres, aux plaques de zinc et aux véhicules.

P.45

Ces vingts dernières années, au Mexique, le salaire a perdu près des trois quarts de sa valeur. C’est un obstacle auquel on ne peut remédier. L’inéquitable répartition des richesses et les crises économiques cycliques du pays – qui ont débuté dès la seconde moitié des années 1970 pour connaître un point culminant en 1995 – ont privé une grande majorité des habitants du bien-être le plus élémentaire. Le Mexique est un pays urbain en train de perdre son profil rural. La population se concentre dans les villes. Au début du XXIe siècle, la moyenne d’âge est de 22 ans.

P.50

31

Dans son analyse de la violence exercée sur les femmes à Ciudad Juárez, Israel Covarrubias González a remarqué que les corps étaient jetés dans l’espace public. Dans sa thèse, Frontera y anonimato, il déclare que « les lieux où la violence a été possible se situent dans des zones bien définies en terme d’espace, dans le nord de la ville et au sud (Lote Bravo). Pourtant, les crimes ont eu lieu dans d’autres secteurs géographiques ».

P.55

Dans son recueil de chroniques, Bordertown, Barry Gifford écrivait en 1998 que les villes de la frontière nord du Mexique étaient construites sur un territoire imprécis entre quelques chose et le néant. Mais ce trait d’incertitude tendait à s’accentuer avec la « frontérisation » imprévue des grandes villes, faisant craindre une situation peu souhaitable : celle du jour où tout le Mexique deviendrait un territoire situé à mi-chemin entre quelque chose et le néant.

P.86

En enquêtant sur les meurtres de femmes à Ciudad Juárez, les autorités avaient écarté l’hypothèse selon laquelle les assassinats avaient peut-être été commis lors de rituels d’un groupe satanique. Pourtant, les corps retrouvés semblaient être plus nombreux à des dates aux résonances magiques : le 21 mars, début du printemps ; la nuit du 30 avril au 1er mai, connue comme la Nuit de Walpurgis ou de Valpurge (selon les légendes populaires germaniques, les sorcières et les démons se réunissent à cette date) ; la nuit du solstice d’été, du 21 au 22 juin.

P.92

D’autres faits furent ignorés par les experts dans les affaires de crimes contre les femmes à Ciudad Juárez, comme l’hypothèse selon laquelle les crimes avaient pu être commis pour enrichir l’industrie pornographique des snuff movies (il se trouve que la pornographie mettant en scène des mineurs est très appréciée de ce côté de la frontière).

P.95

Cette affaire faisait du Mexique tout entier une zone frontalière, un tissu de forces centrifuges se dressant contre les normes et les institutions, un territoire suspendu entre quelque chose, le néant et la spoliation d’une minorité.

P.97



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